Fabien Nury, metteur en scène de l’Histoire

Ou quand Fabien Nury marie fiction et Histoire…

Éric Libiot

Fabien Nury, metteur en scène de l'Histoire

Depuis quinze ans, Fabien Nury s’est imposé comme l’un des plus grands scénaristes de bandes dessinées. Si l’on cherche un point commun entre ses séries les plus célèbres, on notera que celles-ci s’inspirent toujours de l’Histoire (avec un grand H) Des vies d’hommes et de femmes, célèbres ou anonymes, éclairées par son talent de conteur, prennent vie sous le trait de dessinateurs de génie, comme Matthieu Bonhomme, Brüno ou Sylvain Vallée…

Ils se prénomment James, Alexandre et Joseph. Ce sont eux qui l’ont poussé dans les eaux tumultueuses de l’histoire, grand H et petit h mélangés. James (Ellroy) et Alexandre (Dumas) parce qu’ils apportent du romanesque à un monde en perpétuel mouvement, Joseph (Conrad) parce qu’il a dit : « L'imagination, et non l'invention, est le maître suprême de l'art, comme de la vie. » Avec de tels parrains, il était difficile de rater sa vocation, même si le scénariste de bandes dessinées Fabien Nury est d’abord passé par les bancs d’une école de commerce avant de raconter Joseph Staline, Charlotte de Belgique ou le sniper Chris Kyle. « J’aime extrapoler à partir de la réalité, dit-il. Même pour des personnages de fiction comme Tyler Cross, j’ai besoin d’inscrire la narration dans un décor réel et de faire référence à l’époque. »

Réinventer l’Histoire… pour raconter des histoires

Il faut donc imaginer Fabien Nury en plongée profonde dans un océan de documentation, aujourd’hui numérique. Mais il ne suffit pas d’empiler les livres, les photos, les rapports ou les minutes d’un procès pour écrire un scénario. « Lire de la doc me permet de trouver un fil sur lequel tirer. Si une intrigue repose sur des événements réels, j’y crois. À moi, ensuite, de le faire croire aux lecteurs. Une histoire, c’est toujours une métaphore de la réalité. Comme le dit Alexandre Dumas : “Il est permis de violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants”. »

Les deux nouveaux albums scénarisés par Fabien Nury sont des cas d’école : Charlotte impératrice (tome 2) et L’homme qui tua Chris Kyle. Le premier, dessiné par Matthieu Bonhomme, raconte le destin étonnant de Charlotte de Belgique, épouse de Maximilien d’Autriche, belle-sœur par alliance de Sissi, devenue en 1864 impératrice du Mexique – ce qui n’est pas rien. Sa vie est tumultueuse, sidérante, romanesque. Du pain bénit pour un scénariste… « Effectivement elle l’est, pointe Fabien Nury. Mais je ne peux pas la raconter telle quelle. Il faut la dramatiser, donc couper, jouer avec les ellipses, détailler des moments de sa vie, en enlever d’autres, supprimer des personnages. Tout en restant, évidemment, crédible. C’est précisément le travail du scénariste. Entre le vrai et le faux, le noir et le blanc, il existe une infinité de gris. » Un principe que Fabien Nury explore depuis toujours, comme dans Katanga, dessiné par Sylvain Vallée, où il s’intéresse à la décolonisation de l’ancien Congo belge, mais aussi aux conflits miniers, à la course aux diamants et aux massacres de civils qui en découlent…

Du cinéma à la littérature, une palette d’inspirations

Le chemin scénaristique est sinueux, de l’idée à l’album et de la première phrase au mot final. C’est ce qui passionne et bien souvent amuse Fabien Nury : « Pour Il était une fois en France, je cherchais une histoire à la Borsalino, je tombe sur le ferrailleur Joseph Joanovici qui a réellement existé. Pour La Mort de Staline, je cherchais une intrigue à la John le Carré, je tombe sur cette histoire absurde liée aux obsèques et à la succession de Staline, enfin, pour Charlotte, je cherchais une intrigue façon Vera Cruz, le western de Robert Aldrich, je tombe sur cette femme incroyable. C’est Sam Peckinpah et Sergio Leone chez Luchino Visconti. »

Reste à bâtir l’histoire, à trouver la structure du récit, le ton de l’album. « Pour Charlotte, le sujet, c’est elle. L’histoire est racontée de son point de vue. Il n’est pas question de déroger à cette règle. Donc je renonce aux guerres, aux bastons. Et je me permets d’écrire une scène de séduction de dix pages, qui ouvre le premier tome. »

Les dessinateurs, précieux coauteurs du récit

L’homme qui tua Chris Kyle illustre une autre facette du métier « nurysien ». L’album éclaire l’assassinat du tireur d’élite de l’armée américaine en Iraq, Chris Kyle, par un soldat souffrant du syndrome de stress post-traumatique. « J’ai voulu expliquer ce moment où la légende rejoint la réalité. Je suis parti d’un documentaire et je m’y suis tenu, rien n’est inventé. La documentation iconographique était essentielle. Le dessin de Brüno raconte aussi beaucoup. » Parce qu’il ne faut pas croire que la grande Histoire, même pliée aux désirs d’un scénariste, se suffit à elle-même. C’est une lapalissade de préciser que le dessinateur a son importance, mais ça va mieux en le disant quand même. Le trait de Brüno se marie parfaitement avec la rigueur du récit de ce fait divers qui a secoué le pays, tandis que l’appétence de Matthieu Bonhomme pour le western colle idéalement au destin mexicain de Charlotte. « Avec les dessinateurs, je détermine l’humeur de l’intrigue et j’attends des réactions à mon idée de départ et à mes propositions. Eux et moi revisitons un univers culturel. Il y a eu le film de Clint Eastwood American Sniper pour L’homme qui tua Chris Kyle, et, avec Matthieu Bonhomme, nous avons revu Senso ou Ludwig, de Visconti. Il y a une part de cruauté dans le mélo que je voulais retrouver. »

Fabien Nury vient de terminer l’écriture d’une série télé sur la police parisienne en 1900 (diffusion prévue sur Canal+ en 2021) et s’apprête à retrouver Charlotte pour un troisième tome. L’Histoire ne s’arrête jamais, la fiction non plus.

Par Éric Libiot

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