W.E.S.T : Un team infernal

Par l'équipe Dargaud

Vous formez un duo de scénaristes sur cette série. Qui fait quoi ?






Fabien : 50/50 sur toutes les étapes, des notes de recherche jusqu’aux dialogues. On commence par prendre des notes “en vrac”, on se documente, on construit les personnages et la structure de l’intrigue. Une fois qu’on a une structure cohérente, on la découpe en séquences et on se partage les “premiers jets” des scènes dialoguées.



Chaque séquence est ensuite retravaillée à tour de rôle, jusqu’à ce qu’on soit tous les deux contents. Puis on découpe en planches et en cases : on affine la mise en scène. Christian est libre ensuite de faire ses choix, il nous pousse surtout à retravailler les émotions des personnages, à retoucher quelques dialogues.


Xavier : Chacun apporte ses obsessions, ses “tics d’écriture”, et ses fantasmes… Fabien est un accroc de western et de polar, fasciné par les récits multipoints de vue et complexes alors que j’ai plutôt tendance à me passionner pour le fantastique et que j’aspire à raconter des histoires simples et radicales. On a mis le tout dans un mixer, on a laissé tourner, et on a essayé de voir ce qui pouvait bien en sortir…


F : En fait, ça n’a pas vraiment de sens de séparer les compétences, entre structures, scènes et dialogues : si la situation est intéressante, les dialogues sont bons, c’est indissociable. C’est une culture très française, de parler de “dialoguistes”… “Un peu de sel ?” dans Brazil, ça peut vous faire rigoler pendant deux heures.


Fabien, comment un jeune diplômé de l’ESCP passionné de cinéma peut-il faire de la BD ?


F : J’ai eu envie d’écrire des scénarios étant gamin, quand tous les films d’aventure, les westerns et les polars me faisaient rêver. J’en ai eu encore plus envie quand je me suis aperçu que la gestion ou le commerce, en soi, ça ne me passionnait pas. J’ai toujours aimé la BD réaliste, celle qui justement se rapproche du cinéma. Blueberry, XIII, etc. Et puis en BD, il n’y a pas de problème de budget : il n’y a que le talent du dessinateur. Quand on s’est rencontré avec Xavier, c’était à son initiative ; il me connaissait par Alex Alice, qui avait eu la gentillesse de lui dire que je n’étais pas analphabète. Il voulait bosser avec d’autres scénaristes, pour monter une boîte de script doctoring. Moi, à l’époque, j’avais du mal à cerner un concept attractif, je travaillais des sujets trop classiques… Xavier m’a raconté W.E.S.T en deux phrases, et j’ai sauté au plafond. Il m’a proposé d’y réfléchir, et je l’ai tout de suite enseveli sous des fiches de notes. Il a répondu au même rythme, et ça a lancé une sorte de “ping pong”. On a co-écrit W.E.S.T, on a fait du script doctoring et on a lancé d’autres projets. En fait, chacun est devenu une forme de “Némésis” de l’autre, qui lui rappelle ses tics de scénariste et ses petites fainéantises… Que peuvent se dire deux “jeunes” scénaristes lorsqu’un dessinateur du calibre de Christian accepte de mettre en scène une telle histoire ?





X : Ils peuvent globalement faire trois choses : un, échanger des idées, deux, se critiquer réciproquement, trois, partager leur compréhension de l’écriture et tout ce qui s’y rapporte, ce qui revient très rapidement à partager sa vision du monde. Pour que tout cela soit possible, il faut évidemment avoir quelque chose à partager. Puis, pour que l’alchimie fonctionne, il faut que chacun mette une part de son amour propre au rancart et accepte que ce qui compte ne soit pas qu’une idée vienne de lui, mais qu’elle soit bonne ou pas pour l’histoire.



Seule compte l’histoire et ce qui la compose, toute notion d’orgueil mal placé doit vraiment disparaître. Enfin, il faut être sûr que le niveau d’exigence et les critères de qualité de chacun puissent se rejoindre, que les deux auteurs aient suffisamment de points communs pour s’entendre, mais suffisamment de différences pour pouvoir s’enrichir l’un l’autre. Tout un programme… F : On devait attendre un an, mais on ne s’est même pas posé la question. Christian aurait dit “pas avant deux ans”, on aurait attendu deux ans… Et puis quand on a rencontré Christian, tout a “collé” tout de suite. On parlait des mêmes influences, il avait la même vision générale, bien qu’il y ait eu des tas de choses à améliorer (dialogues, scènes inutiles). En fait, heureusement qu’on a eu un an pour retravailler… Et puis quand il a commencé les recherches de personnages, et les “roughs” de la première scène, pendant une séance de travail chez Xavier, on est resté scotché. Après quoi, on lui a envoyé tout le scénario d’un bloc, pour qu’il puisse faire des remarques sur la dynamique générale, et ensuite on s’est contenté d’attendre les planches en bavant…


W.E.S.T se déroule à une époque finalement peu connue, une période charnière de l’histoire américaine, et on sent justement que ce choix n’est pas innocent.






F : 1901, c’est la rencontre de plusieurs mondes. Pour nous, ça collait parfaitement : l’univers nous permettait d’intégrer un mélange de fantastique, de western, et de roman noir… L’Histoire (la vraie) permet de puiser dans plusieurs genres, et de les combiner sans que ça ait l’air artificiel. X : À New-York, on s’éclaire à l’électricité, on roule en voiture à essence, on prend le métro aérien et on habite dans des grands immeubles, mais dès que l’on sort des grandes villes… C’est le retour à l’Ouest sauvage !


La dimension ésotérique apparaît dès la couverture et le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas d’un “simple” récit d’aventure. Cette dimension, sans être nouvelle, revêt ici une importance particulière.






F : Tout est traité avec un parti pris réaliste. On n’aperçoit que quelques signes du “pacte faustien” qui sous-tend l’intrigue et le décryptage du pouvoir utilisé devient un enjeu primordial… La dimension fantastique sert à perturber un système politique, à organiser un complot qui remonte jusqu’à la Maison-Blanche : cela permet à la fois de lui donner plus d’ampleur, et de l’aborder sous plusieurs angles. La narration multiplie les points de vue : celui de Kathryn, qui est malgré elle au cœur du complot, celui des membres de W.E.S.T, qui ne sont pas réunis d’emblée, celui, enfin, de l’auteur du complot, qui avance chaque pion… On crée une sorte d’effet “spirale”, comme ça, d’accélération constante. Comment vont-ils se croiser ? Vont-ils s’affronter ou s’entraider ? Etc. C’est le principe de la fiction paranoïaque : tout le monde s’interroge sur les autres et anticipe des catastrophes.


X : La part fantastique de W.E.S.T n’est pas du domaine du fantasme “lovecraftien” mais beaucoup plus un révélateur visuel et narratif des troubles d’ordre moral de plusieurs personnages. Ici, le fantastique n’est que l’incarnation d’un mal profondément humain.


Pouvez-vous nous expliquer le principe de W.E.S.T ?






F : Ce premier cycle met en place l’équipe et le contexte global de la série. Il se terminera en deux tomes. Les suivants feront de même ; l’équipe aura une nouvelle mission, dans un univers différent. Ce qui est amusant c’est qu’on peut les envoyer aussi bien au cœur des Rocheuses qu’à Cuba… Bien sûr, chaque épisode reposera sur un double principe : fantastique et historique. Le deuxième sera plus sauvage, et le troisième plus exotique…



Christian, quand Dargaud vous a envoyé le projet de scénario, vous aviez tout de suite dit oui. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?






Christian : Le synopsis narrait un début d'aventure bourrée de péripéties et d'archétypes de personnages que j'ai visualisés au cours de la lecture. J'ai bêtement cru pouvoir l'illustrer sans problème et rapidement… Encore une illusion qui s'effondre !


Vous avez la réputation d’être particulièrement exigeant (avec vous-même mais aussi avec les autres). Ce premier album est-il “satisfaisant” à vos yeux ?






C : Dans dix ans, je trouverai sans doute des qualités aux choix de mise en scène et aux dessins. Avec la distance, on apporte un regard nostalgique sur ce qu'on fut.


On sent que la pratique de la couleur directe, que vous aviez déjà utilisée notamment sur La Gloire d’Hera et Tiresias, constitue un apport indéniable dans votre travail.






C : WEST est entièrement en couleurs directes, contrairement aux titres cités. Cette technique relance mon intérêt pour continuer à produire.


Le quatuor formé par le W.E.S.T est censé rétablir l’ordre. Mais il y a pourtant quelque chose de terriblement inquiétant dans la personnalité respective de chacun des membres, Morton Chapel en tête qui ne semble nullement effrayé par l’idée de la mort.






C : Maîtriser ses émotions peut être un signe de détachement, Morton “voit" des choses invisibles à la plupart de l'humanité, je pense qu'il relativise son parcours sur cette planète.


F : Chapel est un marginal. C’est un type que ses nombreux talents n’ont mené nulle part, et dont la vie n’a plus de valeur. Il partage de lourds secrets avec Clayton, son commanditaire. Une femme dans un asile est liée à lui… Bref, c’est plus le héros inquiétant que le type auquel on s’identifie tout de suite. Mais cette époque créait des hommes comme lui. Des gens dangereux qui ont payé très cher leur choix de vie. Tous les membres de W.E.S.T fonctionnent sur ce genre de principe. Ironiquement, l’histoire de la société est souvent faite par des gens qui se situent en marge… Ceux-là même pour lesquels on a créé les asiles et les prisons. Sinon, en face, il y a Kathryn : c’est le point de vue “moderne”, qui favorise l’entrée du lecteur dans l’histoire. Elle contraste complètement avec l’équipe, et c’est peut-être elle qui va le plus évoluer… C’est elle qui a les motivations les plus personnelles, contrairement aux objectifs “mercenaires” de W.E.S.T.


Christian, on imagine que pas mal de documentation a été nécessaire à l’élaboration de ce récit. Vrai ?






C : Vrai ! Heureusement que cette période et ce pays ont été abondamment photographiés.


Pour quel personnage avez-vous le plus de sympathie, finalement ?






C : Kathryn.


X : Kathryn… Parce que son caractère me rappelle celui de ma femme. Chapel… Parce qu’il me rappelle le mari que j’aimerais être.


F : Bah, j’aime bien Bishop. Un tueur d’État, totalement cynique, qui croit tout savoir sur tout et se trouve en fait complètement dépassé… On peut travailler un personnage comme ça : s’il ne change pas sa façon de penser, il ne fera pas de vieux os… Et puis c’est un petit coq : rien que le fait de le mettre en présence de la jolie Kathryn, ce sera intéressant !




 

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