URSS 89 : découvrez les tribulations d'un étudiant étranger en Union Soviétique
Printemps 1989. Youssef Daoudi, 19 ans, atterrit à Moscou pour y poursuivre ses études. Trente-cinq ans plus tard, il nous conte avec drôlerie et nostalgie ses tribulations d'étudiant étranger dans ce qui s'appelait encore l'Union Soviétique. Entretien avec l'auteur.
Au fil de cette carte postale de cent cinquante pages, Youssef Daoudi égrène ses souvenirs, pour former le kaléidoscope d’une époque. Il raconte avec truculence et nostalgie : la vie au foyer, la cantine soviétique, les bobos de santé, l’étouffante organisation du Parti, les restrictions, le décalage culturel, le fatalisme et l’incroyable résilience des Russes ! L’histoire aurait pu s’arrêter là, car vivre le quotidien des habitants de l’Union soviétique est une expérience en soi. Mais le hasard voulut que l’auteur soit à Moscou en 1991.
Daoudi se fait alors chroniqueur historique, décryptant la tentative de coup d’État et partageant l’angoisse des Moscovites qui voient débouler les chars dans leur ville. Au bon endroit au bon moment, Youssef Daoudi livre donc avec URSS 89 un récit précieux à plus d’un titre, témoignage d’une période et d’événements qui ont façonné la Russie d’aujourd’hui.
Entretien avec l'auteur : Youssef Daoudi
Youssef, pouvez-vous nous raconter votre parcours en quelques mots
"J’ai eu une formation et un bac scientifiques mais j’ai toujours voulu raconter des histoires. D’où mon voyage en URSS pour étudier le cinéma."
Quelle est la genèse de l’album ?
"Je n’ai jamais pensé raconter cet épisode de ma vie, et pourtant, je ne cessais d’évoquer cette époque autour de moi à la moindre occasion. La guerre en Ukraine a joué un rôle dans ma décision. Ce qui s’y passe est un des échos de la chute de l’URSS. Mon épouse a fini de me convaincre. Je me suis mis à puiser dans mes souvenirs lointains mais encore vivaces, notamment ceux liés aux personnes avec lesquelles j’ai vécu là-bas. "
À l’époque de votre voyage en URSS, vous teniez un carnet de notes ou faisiez des croquis sur place ?
"À cette époque-là, j’écrivais plutôt de la poésie et des petits récits de fiction. L’ambiance m’inspirait beaucoup d’histoires qui se passaient dans les pays de l’Est. De la science-fiction à la sauce soviétique un peu dystopique avec une pincée de fantastique et de philosophie. Je me projetais beaucoup plus sur l’avenir, je continuais à rêver mais toujours à travers la fiction. Si j’étais parti aujourd’hui, je crois que j’aurais entrepris une démarche plus documentaire avec des notes sur la vie quotidienne, etc."
En 1989, aviez-vous déjà conscience de l’ampleur des bouleversements qui traversaient l’URSS ?
"Je savais que les choses étaient en train de changer en URSS tout comme dans le reste du bloc de l’Est, mais c’est quand le mur de Berlin est tombé que nous nous sommes rendu compte de l’accélération brusque des évènements. Mais au fond, nous étions tout à notre quotidien de jeunes étudiants et c’était graduel, comme pour la grenouille de la fable. La grande Histoire n’était pas notre préoccupation majeure."
Quelles informations aviez-vous réellement à votre disposition sur la situation politique internationale pendant votre séjour ?
"Pas beaucoup si je devais compter seulement sur les organes du parti comme la Pravda, mais en ces temps de Glasnost (transparence), il y avait beaucoup de presse libre qui décrivait ce qui se passait sans langue de bois, et surtout prédisait un avenir très diffèrent de la vision de la propagande soviétique. Tout le monde savait que ce ne serait plus jamais pareil à partir du moment où les digues de la censure ont cédé, en partie grâce à la politique de Gorbatchev, mais surtout parce que la société civile a commencé à prendre conscience de son pouvoir."
Le rouge est omniprésent dans la BD. Est-ce simplement parce qu’il est difficile de faire une BD sur l’URSS sans tomber sur quelques kilomètres carrés de rouge, ou souhaitiez-vous aussi montrer graphiquement à quel point le régime était présent dans l’espace public ?
"Je crois que cet album était l’occasion idéale pour mettre du rouge un peu partout pour des raisons évidentes (et en plus c’est ma couleur préférée), mais j’ai quand même fait en sorte de rythmer les scènes avec des gammes de couleur différentes. J’aurais pu faire tout le livre avec uniquement du rouge et du noir, mais je trouve que pour mieux présenter certaines scènes, une gamme plus large était nécessaire. J’avais basé mes autres livres sur un concept couleur plus radical comme dans MONK!, le dernier debout ou ORSON."
Avec le recul, pensez-vous que URSS 89 peut éclairer notre regard sur la Russie d’aujourd’hui, malgré les décennies et les bouleversements qui les séparent ?
"Je l’espère vraiment. Je ne me suis pas contenté de décrire mon expérience personnelle. J’ai essayé de donner quelques clés pour un peu mieux comprendre les sources des conflits actuels. J’ai évité le cours d’histoire au possible en entrelaçant ma petite intrigue avec la grande dramaturgie ambiante, d’où l’apparition théâtrale de Lénine par exemple. La chose est très complexe et je crois que le livre peut donner envie de creuser la question."
Au-delà du récit de voyage, qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne de l’ouvrage ?
"D’abord je souhaiterais qu’ils redécouvrent un pays qui n’existe plus, s’ils peuvent passer un bon moment à rire de mes bêtises et de mes obsessions, ce sera un bonus. Tout ça dans un contexte historique dont les conséquences sont visibles encore aujourd’hui."
Finalement, pour moi, ce livre est une ode à la curiosité, au désir de découvrir les autres comme je l’ai fait tout au long de ma vie où j’ai eu la chance de vivre dans des pays différents, dans des langues et des cultures qui m’ont adopté et que j’ai adoptées en retour.
Né en 1969, Youssef Daoudi suit des études cinématographiques avant de travailler dans la publicité en tant que directeur artistique et producteur. Après être passé par le dessin de presse sous le pseudonyme de Yoz, il se lance dans la bande dessinée au milieu des années 2000. Récemment, il s’est fait remarquer avec Monk ! Thelonious, Pannonica… (2018, Les éditions Martin de Halleux), Le Dernier debout (avec le poète Adrian Matejka, 2024, Futuropolis) – ces deux albums sélectionnés pour les Eisner Awards – et Orson (2024, Delcourt). URSS 89 est son premier album chez Dargaud.










