Guérillero, à la rencontre d'un "enfant-soldat"
Guérillero est un récit bouleversant inspiré d'une histoire vraie, celle du quotidien d'un enfant-soldat ayant rejoint les FARC à 11 ans. Rencontre et entretien avec la scénariste María Isabel Ospina.
Table des matières
L'histoire
Profitant du passage d’une unité des FARC dans leur hameau au cœur d’une région reculée de la Colombie, Alberto, onze ans, et l’une de ses sœurs, s’enrôlent dans le groupe armé. Ils n’ont qu’une idée en tête : fuir la misère et la violence de leur père.
Pendant presque cinq ans, les deux adolescents vivent la guérilla de l’intérieur, constamment en mouvement, traqués par l’armée régulière. Une expérience à la fois formatrice, dangereuse et sans issue. Alors qu’il gravit les échelons, Alberto est contraint de déserter avec sa sœur. Quitter les FARC n’est pas une mince affaire, mais ils y parviennent et sont orientés par la police vers un programme de réinsertion. Le bout du tunnel paraît proche, mais le chemin est encore long et ardu pour enfin mener une existence apaisée.
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Avant de retrouver le récit touchant et émouvant d'Alberto en librairie, nous vous invitons à feuilleter les premières pages de Guérillero :
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Entretien avec la scénariste María Isabel Ospina
Guérillero est votre toute première bande dessinée. Pourriez-vous nous expliquer en quelques mots votre parcours ?
Je suis Colombienne, j'ai fait des études de communication sociale et journalisme dans une université publique à Cali en Colombie. Comme travail de fin d'études, j'ai réalisé un documentaire, mon premier documentaire ! C’est là que j’ai décidé que c’était le métier que je voulais exercer. À la fin de mes études, je suis venue en France, donc à la fin des années 2000. Ça fait déjà longtemps que je suis là (rires).
Depuis je réalise des documentaires sur mon pays, la Colombie. J’effectue mon travail de recherche là-bas, je reviens ici pour écrire, trouver des financements et je repars pour le tournage. Puis, retour en France pour la post-production. Je vis vraiment entre les 2 pays. En parallèle, je donne des cours sur le documentaire mais aussi sur le cinéma d’Amérique latine. Je me suis beaucoup investie, pendant 20 ans, pour le festival Cinélatino qui a lieu chaque année à Toulouse.
Pourquoi ce choix de la bande dessinée et non du documentaire, votre premier métier ?
Par pur hasard ! J’avais déjà commencé un important travail de recherche autour du sujet des enfants de la Guérilla et rencontré Alberto au cours de ces recherches. Et tout s’est arrêté avec la pandémie. Je ne pouvais plus retourner en Colombie. Pendant le confinement, il ne me restait plus que le travail d’écriture. J’ai donc beaucoup écrit, une centaine de pages, sous forme de chroniques. Je ne connaissais pas le monde de l’édition mais j’avais envie de continuer à avancer. Lors du processus d’écriture, j’avais des images qui m’apparaissaient… C’est comme ça que l’idée de la bande dessinée m’est venue. S’il n’y avait pas eu le COVID, je n’aurais jamais imaginé faire une bande dessinée : ce n’est pas mon univers, je ne lisais pas de BD enfant… Mais j’ai adoré ce travail !
Comment avez-vous découvert la BD franco-belge ? Pourriez-vous nous dire quelles BD vous a touchée/vous touchent et vous a donné envie de faire vous-même de la bande dessinée ?
Enfant, en Colombie, il y avait des strips humoristiques dans les journaux et c’est à peu près tout ! Adolescente, j’ai adoré Mafalda de l’Argentin Quino. J’avais toute la collection ! Arrivée en France, j’ai découvert que les gens autour de moi lisaient des BD, j’ai donc commencé à en lire. J’ai découvert que certaines bandes dessinées touchaient aussi le genre documentaire. J’ai beaucoup aimé Madeleine résistante (Jean-David Morvan et Dominique Bertail aux éd. Dupuis), La Guerre d’Alan (Emmanuel Guibert, éd. Dupuis) mais aussi Fabien Toulmé, Guy Delisle, Lisa Mandel…
Comment s’est passée la rencontre avec Jean-Emmanuel Vermot-Desroches ? Son dessin rond et expressif contraste avec la dureté du propos, l’âpreté de la vie d’Alberto. Qu’est-ce qui a motivé ce choix artistique ?
Mon ami travaille dans un studio d’animation à Toulouse, il m’a permis de rencontrer des professionnels, qui faisaient aussi de la bande dessinée. C'est comme ça que j'ai rencontré Jean-Emmanuel. Je lui ai fait le pitch de mon histoire et il m’a demandé de lire la centaine de pages écrite pendant le confinement. Il a aimé l’histoire d’Alberto et on a commencé à travailler ensemble.
Pour le style du dessin, c’est un vrai parti pris par rapport au projet. Je voulais raconter cette histoire à hauteur d’enfant, du moins au début. Quand l’histoire commence, le personnage a 10 ans.
À chaque fois qu’Alberto me racontait ses souvenirs d’enfant, il semblait comme replonger dans cette époque, sa voix même changeait.
Je ne voulais pas d’un trentenaire qui me racontait cette époque avec la distance du temps et la réflexion d’un adulte.
L’autre chose est que je voulais entrecouper les moments les plus durs, les plus crus de la guerre par des moments de quotidien, faussement banals. La guerre, c’est beaucoup d’attente, de temps vide, il semble ne rien se passer mais en réalité les petites choses du quotidien entre les guérilleros, qui formaient comme une famille, cela me semblait aussi important à voir pour comprendre la vie des guérilleros.
L’histoire d’Alberto est une histoire vraie. Comment avez-vous recueilli son témoignage ? Alberto a-t-il pu voir la bande dessinée ? Si oui, quelle a été sa réaction ?
Je l'ai rencontré il y a plus de 10 ans. J'avais lu un article sur les ACR (agence colombienne pour la réintégration, devenue ARN par la suite) dans un magazine colombien. Dans cet article, j’ai découvert que cette agence pour la réincorporation des personnes qui avaient déposé les armes se trouvait dans une maison proche du quartier où ma mère habite à Cali. Je n’en avais jamais entendu parler ! Mes amis, très au fait de la politique, ne savaient même pas que cette agence existait !
J’ai donc commencé mon travail de recherche par cette maison et j’ai pu rencontrer énormément d’anciens guérilleros qui avaient déposé les armes. Des gens qui ont vécu des expériences très dures, qui ont besoin de beaucoup parler. Ces rencontres ont été éprouvantes. C’est au cours de ces entretiens qu’est arrivé Alberto et ça a été un déclic pour moi. C’est une personne dont l’histoire et la personnalité m’ont touchée. J’ai ressenti une fragilité, une intelligence de la vie et une grande sensibilité. Nous avons pu établir des liens de confiance, sur place mais aussi via Whatsapp. De ces échanges fragmentés, j’ai pu écrire son histoire non pas avec un discours formaté de conférencier, mais avec des anecdotes du quotidien, des événements racontés dans le désordre, par bribe.
J’ai naturellement « construit » avec ce matériel et Alberto nous a fait toute confiance. Mais je tenais à lui amener les 100 premières pages traduites en espagnol. Il a pu relire les dialogues que j’avais inventées (et m’a expliqué comment les FARC discutaient entre eux), confirmer qu’il n’y avait pas d’erreur dans les représentations de la jungle (ni Jean-Emmanuel, ni moi n’avons vécu dans la jungle)…
Mais surtout il était très touché. Ça a été un moment super émouvant, il a pleuré, il a pleuré longtemps. Je crois qu’il a pensé à son petit garçon de 2 ans. Il m’a demandé à quel âge celui-ci pourrait lire la BD…
La Colombie célèbre les 10 ans de l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. La société a-t-elle réussi à se réunifier après ces années de guérilla ? Ou le processus est-il toujours en cours ?
Le processus est en cours, ce sera encore long parce qu’il faut changer en profondeur les bases de la société : les inégalités sociales, la terre qui appartient à un pourcentage très réduit de la population… Impossible de trouver la paix ou un apaisement tant que ces situations perdurent. Les promesses de l’accord n’ont pas toutes été tenues. La réforme agraire promise notamment.
Quels sont vos prochains projets ? Pourrons-nous vous retrouver en librairie un jour ?
J’ai adoré travailler avec Jean-Emmanuel ces 3 années et demi. J’ai deux nouveaux projets dont je ne peux pas encore parler mais une nouvelle bande dessinée, toujours à partir du réel, j’aimerais beaucoup.
Bonne lecture !
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