Grzegorz Rosinski

Grzegorz Rosinski
Dessinateur . Coloriste

Date de naissance : 03/08/1941

Biographie de Grzegorz Rosinski

Né le 3 août 1941 à Stalowa Wola, dans le sud-est de la Pologne, Grzegorz Rosinski découvre très tôt la BD occidentale par l'intermédiaire d'un exemplaire du journal Vaillant... S'il ne comprend pas encore la langue française, le dessin, la forme graphique du phylactère et l'enchaînement des séquences, le marqueront à tout jamais. Sa voie est toute tracée...

Plus tard, le jeune Grzegorz créera, lui aussi, des bandes dessinées ! En 1951, tout juste âgé de dix ans, il commence à raconter ses premières histoires en images. De 1957 à 1958, il devient rédacteur graphique du journal scout Korespondent Wszedobylski («Correspondant Passe-Partout»). En 1967, après près de douze années passées à étudier l'art en général et l'illustration en particulier, il obtient un diplôme en arts graphiques à l'Académie des Beaux-Arts de Varsovie. Parallèlement à cette solide formation, il conçoit des pochettes de disques pour Polskie Nagrania (un studio d'enregistrements polonais) et illustre des livres scolaires chez Nasza Ksiegarnia (« Notre Librairie »). Il collaborera avec ces éditeurs jusqu'en 1976.

De 1968 à 1976, pour le compte des éditions Sport i Turystyka («Sport et Tourisme»), il publie ses premières bandes dessinées professionnelles, mettant en scène Pilot Smigeowca, un pilote d'hélicoptère, et Kpt. Zbik («Capitaine Chat Sauvage»), une série policière. Il s'essaie également à la BD historique, avec L'Histoire légendaire de la Pologne, trois volumes rédigés par Barbara Seidler et disponibles en quatre langues, mais restés inédits à l'étranger.

En 1976, il devient directeur artistique de Relax, premier magazine de BD polonais, édité par la KAW (Krajowa Agencja Wydawnicza). Des pressions politiques et des tentatives de manipulation l'obligeront à quitter ce poste à contrecoeur en 1978. «Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rencontres»... Alors que Grzegorz Rosinski cherche à travailler pour le marché occidental, il fait la connaissance de Carlos Blanchart, un éditeur belge de cartes de voeux en voyage d'affaires en Pologne.

Ce dernier lui présente Jean Van Hamme en 1976, alors à la recherche de dessinateurs. Les deux hommes sympathisent, se comprennent, se complètent. De cette complicité naîtra Thorgal. Jean Van Hamme : «Rosinski ne se borne pas à mettre un scénario en vignettes. Il le fait sien pour le réinventer à la lumière du style pictural qui lui est propre. En plus, il est Slave jusqu'à la pointe de ses crayons, avec ce que cela suppose de lyrisme, de tourments, d'humour et de fatalité.» Après L'Assassin, une planche parue en 1976 dans l'hebdomadaire Tintin, Grzegorz Rosinski publie quelques récits humoristiques dans le journal Spirou et dans son supplément Le Trombone illustré. Sous le pseudonyme de Rosek, il y met en images La Croisière fantastique, une fantaisie écrite par J.C. Smit-le-Bénédicte, alias Mythic - le futur scénariste d'Alpha -, reprise dans la collection «Bédéchouette» des éditions du Lombard.

Rosinski garde un souvenir ému de cette époque : «J'ai eu un contact merveilleux avec des gens comme Franquin, Yvan Delporte. C'est quelque chose qui m'a beaucoup marqué.» Le 22 mars 1977, le journal Tintin propose les premières planches de Thorgal. La série en est encore à ses balbutiements et le premier épisode, La Magicienne trahie, se limite seulement à 30 planches ! Très vite, pourtant, le succès est au rendez-vous...

À ceci, une raison simple, la série véhicule des valeurs intemporelles comme l'amour, le courage et la liberté ; les lectrices et lecteurs s'identifiant aux différents membres de la famille Aergirsson, de Thorgal à Aaricia, en passant par Jolan et Louve... Même Kriss de Valnor, par sa méchanceté chevillée au corps, sa fourberie, en deviendrait presque attachante ; l'infâme guerrière figure en tout cas parmi les personnages emblématiques de la série.

Jouant sur les ressorts du roman-feuilleton, les thématiques - de l'aventure pure à l'héroïc-fantasy, en passant par le péplum ou la S-F. -, Van Hamme signe ici l'une de ses oeuvres les plus abouties, portée par le graphisme somptueux de Rosinski, un illustrateur en pleine possession de ses moyens, en recherche perpétuelle.

Rosinski prend un malin plaisir à dessiner Thorgal et cela se sent jusque dans les plus infimes détails... Cette saga dégage ainsi une énergie vitale étonnante. En 1980, André-Paul Duchâteau lui rédige La Dernière Île, une histoire de science-fiction. Hans est né.

Grzegorz Rosinski en conte la genèse : «Cette série a débuté de façon un peu bizarre. J'étais encore en Pologne, Duchâteau m'a envoyé le premier chapitre où il était question d'une ère post-atomique. Les personnages et les décors étaient décrits de façon assez vague et je n'étais pas au courant de l'histoire.

J'ai dessiné cette atmosphère post-cataclysmique comme je l'imaginais : les ruines, la chaleur, les plantes mutantes, etc... Les personnages étaient habillés assez légèrement. J'ai envoyé tout ça à la rédaction du journal Tintin, le temps a passé et j'ai un peu oublié ce premier chapitre. Puis, j'ai reçu la suite dont le titre était : Le Grand Froid... Ce qui signifiait que le chapitre précédent se passait dans un décor «Pôle Nord».

Je suis allé à Bruxelles spécialement pour faire les corrections. Heureusement, les couleurs n'étaient pas encore faites. En principe, c'était une histoire éphémère, un album unique, mais les lecteurs en ont réclamé la suite et nous avons décidé, André-Paul et moi, de la continuer. Cette série paraît en albums, aux éditions du Lombard, à partir de 1983.

Accaparé par Thorgal, Rosinski cède ensuite la place à son compatriote Kas (Zbigniew Kasprzak) qui la poursuit dès lors dans un style graphique proche. De 1976 à 1982, Grzegorz Rosinski continue d'habiter Varsovie, d'où il envoie ses travaux par la Poste.

Cette période de transition l'incite à mûrir son trait, à lui faire prendre conscience de son rôle et à s'entraîner à une autocensure qu'il pratiquera toujours, synonyme pour lui de respect envers ses lecteurs. En 1982, le général Jaruzelski arrive au pouvoir en Pologne et instaure la loi martiale... Plus question d'envoyer quoi que ce soit par courrier. Un visa temporaire lui permet pourtant de se rendre au Festival d'Angoulême, puis à la Foire du Livre de Bruxelles.

Quelques mois plus tard, grâce à l'aide d'amis belges, sa femme et ses trois enfants peuvent le rejoindre à l'Ouest en se faisant passer pour des membres d'un ensemble de danses et de chants folkloriques ! En 1982, toujours, Jean Van Hamme propose à Casterman un scénario nouveau dont l'histoire se situe dans un monde «tolkenien».

Les premières images évoquent 2001, l'Odyssée de l'espace, version Kubrik, l'histoire se mâtine ensuite de Nouveau Testament et de Bilbo le Hobbbit. Passées les références cinématographiques, religieuses et littéraires, la saga de J'on le Chninkel prend des allures d'épopée, illustrée superbement par Grzegorz Rosinski, qui, profitant de l'option du noir et blanc qui lui est offert, joue avec la lumière, les contrastes et les styles de traits.

En 1986, Le Grand pouvoir du Chninkel paraît dans le mensuel (À Suivre). L'album suivra, deux ans plus tard, chez l'éditeur tournaisien. L'histoire sera rééditée en trois albums, et en couleurs - réalisées par Graza, l'actuelle coloriste de Thorgal -, chez Casterman, en 2001 et 2002. Rosinski profite de l'occasion pour publier certains croquis préparatoires et peindre trois nouvelles couvertures. Face à la pression urbaine, cet incorrigible rêveur décide de s'installer en Suisse. Les paysages grandioses et l'air frais du Valais l'y accueillent en 1989.

La même année, il remanie entièrement Le Maître des Montagnes, un épisode de Thorgal, afin de mieux s'imprégner artistiquement de son nouvel environnement. Rosinski tente également une nouvelle expérience aux côtés de Jean Dufaux, avec La Complainte des Landes Perdues, une tétralogie publiée chez Dargaud entre 1993 et 1998. Il ne fait pas bon se confronter à Sioban, une jeune combattante, fille de Lady O'Hara et de Wulff le loup...

C'est du moins ce que l'on découvre dans les toutes premières planches de cette Complainte des landes perdues, une série d'heroic fantasy très librement inspirée par l'imaginaire celtique. Par la suite, cette saga ancestrale et guerrière exalte surtout la lutte permanente entre le bien et le mal... Un combat pas si manichéen que l'on pourrait imaginer, tant «le mal est au coeur de l'amour» et «l'amour au coeur du mal» ! En 2001, Rosinski renoue avec le western - l'un de ses thèmes de prédilection, adolescent - avec son partenaire Jean Van Hamme.

Western décrit la longue errance de Jess Chisum, un petit escroc entraîné bien malgré lui dans une aventure le dépassant quelque peu. Confronté à beaucoup plus malhonnête que lui, le malheureux passera tout près d'un bonheur pourtant mérité. Jean Van Hamme, par son sens inné de la narration, réalise ici l'un de ses meilleurs récits, restituant tout le souffle épique d'un Ouest en pleine mutation...

« The Wild Wild West » aurait pu ajouter Tex Avery, à la différence près que nous ne sommes pas ici, loin s'en faut, dans un dessin animé. Ce Western là semble doté d'une réelle existence... On y respire la poussière, l'odeur âcre et salée de la sueur, de la peur, aussi. Le graphisme de Grzegorz Rosinski se fait ici sensuel, soutenu par sa délicate mise en couleurs privilégiant les lavis, les teintes sépias, un peu comme dans ces vieux albums de photos que l'on découvre au fond d'une malle, et que l'on feuillette avec nostalgie, avec tendresse, parfois.

Une réussite de plus à mettre à l'actif de la déjà prestigieuse collection «Signé» des éditions Le Lombard. À ses moments perdus (? !), et à titre purement privé, Grzegorz Rosinski trouve encore le temps de pratiquer la photographie et la caricature.

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Grzegorz Rosinski raconte la genèse de ''La Vengeance du Comte Skarbek''.

La Vengeance du comte Skarbek raconte, dans un diptyque mis en scène par Grzegorz Rosinski, les tribulations romanesques d’un peintre, Louis Paulus, de retour d’exil. En 1843, sous l’identité du comte Skarbek, le peintre revient à Paris pour confondre un célèbre marchand de tableaux, Daniel Northbrook. Pour ce faire, il utilisera les “talents” de son ancienne muse et à la fois amour, la belle Magdalène. Flash-back et témoignages ponctuent le procès plein de rebondissements qui s’étalera sur les deux albums. L’histoire de La Vengeance du comte Skarbek est peut-être avant tout l’histoire d’une amitié. Celle qui lie, depuis une bonne dizaine d’années, le scénariste Yves Sente au dessinateur Grzegorz Rosinski. “Dix ans ! dit en riant celui-ci, c’est le temps qu’il a fallu à Yves pour me psychanalyser !” Résultat de la “psychanalyse” : ce scénario qui assouvit en une seule histoire tous les désirs “cachés” du maître : “Un vrai cadeau ! nous dit-il, je rêvais d’une histoire qui se nourrisse de littérature française, qui soit plus adulte que ce que je dessine d’habitude, je voulais m’aventurer chez les pirates, côtoyer des peintres, visiter le xixe siècle… Et voilà que je reçois tout ça en même temps !” Rosinski en a rêvé, Yves Sente l’a fait, le dessinateur semble à peine en être revenu ! Il n’empêche… Cela faisait longtemps que l’idée – laisser Thorgal se reposer un peu, le temps de se lancer, lui, dans une nouvelle aventure – le titillait. “Dessiner les albums de Thorgal, scénarisés par Jean Van Hamme, est un plaisir (et doit le rester) mais avec une série, le graphisme est répétitif, il ne se renouvelle pas, j’avais envie de tenter autre chose… Mais proposer un autre dessin impliquait, obligatoirement, de s’investir dans un projet très différent.” Le scénario d’Y. Sente tombe donc à pic et offre au dessinateur l’occasion de développer un univers beaucoup plus personnel. “Ce ne fut pas si facile, il a fallu nettoyer, effacer, virer tout ce qu’il y avait sur mon hard disk ! dit Rosinski en se tapotant le crâne, Oublier, dans mon dessin, clichés et stéréotypes, recommencer à zéro.” “Rosinski avait besoin d’un beau, d’un grand défi”, nous dit Y. Sente qui espérait bien que le dessinateur se dépasse et explore des rivages graphiques que la (très agréable) prison viking de son succès ne lui avait pas encore permis d’aborder. “Qu’est-ce qui est plus important pour un homme, surtout s’il est artiste ? S’installer dans une confortable routine ou tenter une nouvelle aventure ? Grzegorz sait tout faire, ses autres BD sont un vrai succès commercial mais ne lui permettent pas de montrer toutes les facettes de son talent. Pour un artiste aussi complet que lui, c’est frustrant. Une petite promenade hors des sentiers battus ne pouvait lui être que salutaire avant de s’attaquer à un nouveau Thorgal.” Mais le dessinateur ne pouvait accomplir cette prouesse qu’avec un sujet, un personnage, un contexte culturel et historique qui le touche de près. C’est pourquoi le héros, Louis Paulus alias le comte Skarbek, est à la fois peintre et… polonais. La Pologne, le pays d’origine du dessinateur. “Grzegorz aime beaucoup la Belgique qui l’a accueilli au début des années quatre-vingt et qui lui a permis de se réaliser professionnellement, cependant il reste très attaché à son pays d’origine”, nous explique Y. Sente. “Au fait, saviez-vous que c’est grâce à la Pologne que notre petit pays existe ? En 1830, les Polonais, comme les Belges, subissaient le joug de l’occupant, ils avaient les Russes et nous, les Hollandais. Les troupes polonaises, qui avaient des affinités avec le peuple belge (catholicisme et idées libérales), désobéissent au tsar qui veut mater la jeune révolution belge et renoncent, au dernier moment, à marcher sur Bruxelles. ” Exit le tsar Nicolas Ier et Guillaume d’Orange, la Belgique profite de ce répit pour proclamer son indépendance ! Y. Sente raconte l’exil de milliers de Polonais qui devront quitter leur terre natale après la terrible campagne de russification entreprise par le tsar, exil qu’a aussi vécu, quoique de manière différente et sous l’ère communiste, la famille Rosinski. Il nous parle de l’École des Cadets, d’où est née l’insurrection polonaise et que le dessinateur admire, et dépeint magistralement le milieu artistique du xixe siècle. “Le choix de cette époque semblait aller de soi ! Elle répondait aux envies de Rosinski de se plonger dans une ambiance romantique, de réaliser de beaux costumes, elle comblait aussi un désir, qui remonte à son enfance, de mettre en scène des pirates. ” Y. Sente ne cache pas le fait que lui aussi se soit fait plaisir : “J’avais en tête une histoire sophistiquée et je voulais me lancer dans un récit à la construction complexe. Or, ce type de récit ne peut s’inscrire, à mon sens, que dans un contexte historique. Je souhaitais aussi montrer que la BD est une vraie discipline artistique en jetant des ponts entre écriture BD et littérature, entre dessin BD et peinture. L’époque d’Alexandre Dumas et d’Eugène Delacroix s’y prêtait parfaitement ! Le XIXe a aussi vu l’essor de la presse et la création des premiers journaux tels que Le Siècle ou La Presse (le procès dont il est question dans l’histoire aura un grand retentissement dans L’Éclat, leur équivalent imaginaire), on assiste à la naissance des premiers feuilletons populaires écrits par Honoré de Balzac ou Alexandre Dumas.” Y. Sente a d’ailleurs mis un point d’honneur à adapter son écriture à celle de l’époque : “On s’exprimait autrement au xixe siècle et surtout on écrivait très différemment. Personne ne parlait de style ou d’écriture journalistique à l’époque : ça n’existait pas. Et puis, si j’avais écrit “contemporain”, qui aurait cru, malgré la beauté des dessins, à notre histoire ? Il ne fallait surtout pas, non plus, économiser le verbe, mon écriture devait être représentative de l’époque, or celle-ci était à l’emphase.” Il a donc fallu, de-ci de-là, que le scénariste défende son territoire : Rosinski avait parfois tendance à vouloir “alléger” le texte pour laisser (c’est de bonne guerre) plus de place au dessin : “J’aime qu’il y ait du texte, le lecteur a ainsi le temps de s’imprégner du dessin, sinon, il ne ferait que le survoler” dit Y. Sente, citant cette phrase de Tardi, qu’il affectionne. Et puis une BD, c’est d’abord et avant tout un livre, non ? En cela, il rejoint parfaitement Rosinski pour qui la narration, l’histoire, reste primordiale : “Mon ambition a toujours été de me mettre au service d’une histoire, sinon, je serais devenu peintre ! La BD, nous dit-il, est plus efficace qu’un tableau pour transmettre une ambiance, créer un climat, faire découvrir au lecteur une époque et susciter chez lui une véritable empathie avec les personnages. La BD, pour moi, est très proche du théâtre, on crée un décor, on imagine une pièce et on invite le lecteur à jouer avec nous.” Depuis toujours, Rosinski admire les peintres et les dessinateurs du XIXe, Eugène Delacroix, Ernest Meissonnier, Honoré Daumier. Selon lui, ce sont eux les précurseurs de la BD : ils racontent l’Histoire dont ils sont contemporains et qui est, en ce temps-là, incroyablement dense : de fait, les régimes se succèdent à un rythme effréné : un quart de siècle de révolution et d’Empire bonapartiste, la Restauration, encore une révolution, celle de 1830, suivie de celle de 1848, la IIe république, le Second Empire et enfin, à partir de 1870, la IIIe république ! C es peintres sont des photographes avant l’heure, ils restituent une image terriblement “parlante” de leur époque. Leur volonté de témoigner est très forte. C’est cet aspect-là des choses qui interpelle Rosinski, pourtant plus attiré, d’un point de vue strictement pictural, par la peinture impressionniste. Ce sont aussi les prémisses de l’impressionnisme qu’aborde dans ses toiles le peintre Louis Paulus (sa mère disait qu’il avait “des mains d’or”) : on devine des intentions et on repère le discret avant-gardisme qui justifie qu’un petit cercle d’amateurs éclairés, dont le peu recommandable Daniel Northbrook, s’intéresse à lui. À titre de comparaison, les dessins qui ornent les murs du salon de Monsieur Courselle, autre protagoniste de l’histoire, sont plus conventionnels. “J’invite, par ces indices, le lecteur à participer à notre histoire”, nous dit Rosinski. Parmi les toiles du peintre Louis Paulus, beaucoup de portraits de femmes (il s’agit surtout de Magdalène, sa muse, son amour, qui, comme beaucoup d’autres femmes et pour des raisons autres que picturales, trouvait aussi que le peintre avait des “mains d’or” !). “Tout artiste doit se mesurer au corps humain, nous dit Rosinski. Il est à la source de tout art, même du design industriel ! Si Louis Paulus avait été une femme, il aurait dessiné des hommes : l’exploration et la découverte des mystères, c’est ça le principal moteur de l’artiste.” Ce qui tient également du mystère, c’est la façon, sublime dont Rosinski restitue l’atmosphère qui régnait dans la Ville Lumière en ce temps-là. Comment diable a-t-il fait ? “J’ai évolué librement tout en suivant les indications de mon scénariste”, explique Rosinski. Y. Sente lui précisait si l’action se déroulait dans un quartier bourgeois ou dans un quartier pauvre, il indiquait le genre de vêtement, riche ou modeste, que tel personnage devait porter dans telle ou telle séquence. La documentation (celle que lui a prêtée Julliard, la sienne, et les gravures photographiées avec l’aimable autorisation des bouquinistes parisiens) sert de tremplin à sa créativité et n’est, en rien, contraignante puisqu’il ne copie pas. “Quel intérêt ?” bougonne-t-il. Au calme dans son atelier, Rosinski s’imprègne de toutes ces images puis… les oublie. Et c’est à ce moment-là que son talent entre en scène. À une ou deux exceptions près, comme la salle des pas perdus du Palais de justice par exemple, Rosinski dessine de mémoire. Et on est totalement bluffé : ses petits tableaux, difficiles de parler de cases, sont criants de vérité. Rosinski est décidément un peintre impressionniste et ce jusqu’au bout des doigts qu’il a eus, pendant un an, rouges, jaunes, bleus, mauves, de toutes les couleurs : quand un projet lui tient à cœur, il ne met pas de gants, et certainement pas pour peindre ! Les planches mesurant 1 mètre sur 70 cm, Rosinski a peint La Vengeance du comte Skarbek debout, face à son chevalet, deux ans durant. Le résultat est… étonnant. Par endroits, la fiction rejoint la réalité : “Un ou deux personnages et des faits réels qui traversent une fiction assoient sa crédibilité.” À la fin du deuxième tome, on se demande d’ailleurs si ce n’est pas plutôt Alexandre Dumas qui s’est inspiré de l’étrange comte Skarbek pour écrire son comte de Monte-Cristo ? Quoi qu’il en soit, Y. Sente prend un plaisir évident à brouiller les pistes et nous, lecteurs, prenons un plaisir certain à… le lire. Ainsi qu’à admirer les pages, aussi impressionnistes qu’impressionnantes, de Grzegorz Rosinski, le peintre aux mains d’or ! Corinne Jamar

Interviews

Rosinski : “Je suis de nature à m’investir totalement dans ce que j’entreprends.”

Sans délaisser Jean Van Hamme et Thorgal, Rosinski a publié, chez Dargaud, le quatrième volume de La Complainte des landes perdues écrit par Jean Dufaux. Un album particulièrement important car il conclut une poignante histoire d’amour et de magie noire…Cette Complainte, Jean Dufaux l’a composée sur mesure pour vous. Cela impliquait-il le respect de certaines règles ?En ce qui me concerne, il n’y a qu’une seule règle, celle de bien me connaître et d’aller au-devant de mes désirs. Lorsque Jean Dufaux a composé cette Complainte à mon intention, il me connaissait déjà depuis près de dix ans. Il savait à quel genre d’ambiance vont mes préférences, il savait que j’aime les fictions qui ne s’inscrivent pas dans le courant d’une mode et qui ne collent pas aux réalités socio-politiques de notre époque… Il savait exactement ce que je souhaitais ! Quand Dargaud m’a soumis le projet, j’ignorais qu’il en était l’auteur, mais l’histoire s’intégrait si bien à mon imaginaire que j’ai accepté de le mettre en images. En fait, ce que je recherchais surtout à moment-là, c’était un récit qui me distraie de ceux que je dessine habituellement et qui me permette d’expérimenter de nouvelles techniques. Parce que j’avais donné mon accord et n’étant pas homme à revenir sur mes décisions, je me suis dit que mes fantasmes pourraient encore patienter quelque temps…Et vous vous êtes donc mis à l’ouvrage.Pour moi, au départ, cette Complainte ne devait toutefois constituer qu’une sorte d’intermède. Je ne voulais à aucun prix trahir ma famille et celle de Thorgal. J’estime d’ailleurs que mener deux séries de front n’est jamais bon. Cela implique des coupures de rythme et des changements d’atmosphère qui finissent par nuire aux qualités graphiques de l’une et l’autre. C’est une constatation que j’avais déjà faite lorsque, avec Jean Van Hamme, nous réalisions Le Grand Pouvoir du Chninkel. Pour mener à bien cet album, il m’a fallu interrompre la production des Thorgal. C’est ce qui m’a aussi amené à demander à Kas de poursuivre la série Hans… Cela dit, je suis de nature à m’investir totalement dans ce que j’entreprends. Dans le cas présent, je me suis en outre très vite laissé prendre par le climat du récit et le destin des personnages de Jean Dufaux.Qu’avaient-ils donc de si prenant ?L’histoire n’avait, dans son fond et sa forme, absolument rien à voir avec celles de Thorgal ! Bien qu’il se situe dans un cadre médiéval et dans un climat nordique, le récit de Dufaux était construit de telle façon qu’il m’offrait la possibilité de m’exprimer différemment. J’avoue cependant qu’à certains moments, vu l’époque et le lieu de l’action, j’ai eu parfois peur de refaire du Thorgal…Cette Complainte est-elle susceptible de connaître un prolongement ?La richesse du sujet et la force des personnages amèneront sans doute Jean Dufaux à poursuivre cette Complainte. En ce qui me concerne j’aimerais d’abord concrétiser d’autres projets que j’ai dû reporter à cause de cela. Je n’ai rien contre les séries, dès l’instant où chaque album apporte à l’histoire de nouveaux éléments consistants. Je suis un dessinateur qui obéit à son scénariste aussi longtemps que le récit excite son envie de le mettre en images… Cela dit, j’ai été ravi de ma collaboration avec Jean Dufaux. C’est véritablement un auteur génial ! Ce n’est pas seulement moi qui le dis. Je me suis renseigné auprès de plusieurs de mes confrères qui m’ont confirmé ce que je pensais déjà…Il est de la même famille de grands scénaristes comme Jean Van Hamme ?Pour moi, Van Hamme, c’est l’épouse fidèle qui arrive toujours à vous étonner. C’est le grand amour auquel on reste attaché envers et contre tout parce que, en dépit des années, jamais il ne vous déçoit. Dufaux, c’est en quelque sorte la maîtresse. C’est le flirt au charme et à l’intelligence duquel on succombe, celui avec lequel on est prêt à vivre et même à revivre une aventure extra-conjugale passionnée. J’espère que l’un et l’autre me pardonneront ces comparaisons osées !Dans un portrait qu’il traçait de vous, Van Hamme, justement, écrivait que vous étiez slave jusqu’au bout de vos crayons…Je ne sais pas ce que c’est qu’être slave. Je connais un tas de dessinateurs qui ne sont pas slaves et dont les dessins expriment un tempérament assez proche du mien. Je ne crois pas que la manière de traduire une histoire en images ait réellement quelque chose à voir avec les racines. C’est une affaire de psychologie personnelle. Cela est aussi fonction des scénarios. Je suis d’origine polonaise, c’est vrai, mais je me considère davantage comme un Terrien, quelqu’un qui ne connaît pas de frontières. En Pologne, je ne me suis jamais très bien adapté à la société polonaise. En Belgique ensuite, comme maintenant en Suisse, j’ai gardé cette sensation de n’appartenir à aucune nation. L’enfermement me gêne et je me sens partout moi-même.La nature de l’environnement ne vous sensibilise pas ?Ce qui est intéressant dans la nature, c’est l’image qu’on s’en fait. C’est l’interprétation que l’on en donne et la manière de l’utiliser. J’ai toujours eu des problèmes avec la nature telle qu’elle est. Je n’aime pas qu’un paysage s’impose à moi. Je préfère le réinventer et le recomposer à ma façon. La nature que je dessine n’existe pas… si ce n’est dans mon imagination.La Complainte des landes perdues, après la Scandinavie de Thorgal, semble néanmoins indiquer que les climats nordiques vous conviennent plus particulièrement…Les circonstances ont voulu que l’on pense que les ambiances nordiques étaient ma spécialité. C’est la faute au succès de Thorgal ! Moi, je transpose en images ce que le scénariste a écrit. Si l’on me propose un jour une histoire qui se situe dans des régions tropicales, je m’y acclimaterai de la même façon. Je peux tout aussi bien dessiner des palmiers et des lagons bleus… De la même manière, on a tendance à s’imaginer que le Moyen Age est ma période de prédilection. Jamais on ne m’a donné l’occasion de montrer que je pouvais m’adapter à d’autres époques ! Cela dit, je reconnais que je ne suis pas du tout intéressé par les personnages contemporains dont la psychologie est déterminée par des mécanismes socio-politiques, des êtres qui sont esclaves des médias, des combines politiciennes, des organismes financiers, etc. Mes histoires sont faussement médiévales. Elles n’ont rien d’authentique. Elles sont hors du temps et les personnages échappent à ce type de servitudes.En d’autres termes, vous auriez refusé de dessiner XIII ?C’est effectivement le genre de série que je ne dessinerai jamais. Cet univers technocratique où ne pousse que le béton, et peuplé de bagnoles, n’est pas le mien. Je me sens plus à l’aise dans la nature où poussent les arbres…La Complainte des landes perdues, c’est d’abord celle d’une femme. Comment appréhendez-vous les personnages féminins ?L’héroïne de cette histoire est avant tout une création de Jean Dufaux. En tant que dessinateur, je m’interdis toute ingérence dans la vision qu’a le scénariste de ses personnages. Mais j’adore les femmes ! Et je ne vois jamais que leurs côtés positifs. Même les plus méchantes, je n’arrive pas à les détester. Quand je dois dessiner une très méchante femme, je lui trouve des excuses en accentuant l’aspect dégueulasse des hommes.Quel est votre mot favori ?Responsable ! On dit que c’est un mot que je répète souvent… J’ai, il est vrai, un profond sens des responsabilités. Responsabilités vis-à-vis de la famille, des amis, des scénaristes, des lecteurs… C’est dans ma nature. Je suis aussi un homme de parole. Si je dis oui, c’est oui ! En fait, je ne m’analyse jamais. Je ne suis pas de ceux qui se posent des questions existentielles. Qui suis-je ? Où vais-je ? Etc. Ça ne me tourmente pas. Ce qui m’importe, c’est mon métier et le plaisir que je peux ainsi apporter aux autres. Assumer mes responsabilités de dessinateur de BD représente l’essentiel de mes préoccupations.Vous admettez-vous un grave défaut ?Peut-être celui d’être brouillon dans mes propos… Mes conversations ne sont jamais construites. Mes idées, je les exprime comme elles me viennent, en vrac. Dans le désordre ! Souvent, des confrères me demandent si je souhaite signer un scénario : je pense que j’en suis totalement incapable. Je ne me sens nullement apte à structurer une histoire. C’est pourquoi je continue de faire confiance au talent de vrais pros…Le succès vous a-t-il changé ?Nullement ! Il n’a absolument pas influé sur mon caractère ni ma façon d’agir et de penser. Il m’a permis d’apporter à ma famille la sécurité matérielle, c’est tout. Je pense que je suis aujourd’hui fondamentalement resté le même qu’à mes débuts, lorsque j’avais beaucoup de peine à boucler mes fins de mois.Quand paraîtra Thorgal ?Il est prévu pour avril 1999. J’y travaille ardemment… Son titre : Arachnea !J.-L.L.

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