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Long John Silver : anarchiste avant l'heure !

 

Interviews

Le personnage emblématique de L’Île au trésor, le fabuleux roman écrit par Stevenson, est au cœur de cette nouvelle série imaginée par Xavier Dorison et Mathieu Lauffray, dont le premier volume, Lady Vivian Hastings (Dargaud) sort le 18 mai en librairie.
 Quatre titres verront le jour pour l’une des plus belles aventures éditoriales du moment. Explications.

Comment avez-vous été amenés à travailler sur ce projet ?

Mathieu Lauffray : Nous avions déjà collaboré ensemble sur Prophet 1. Cette série “hors genre” nous avait amenés à expérimenter une méthode de travail commune mais complexe dans laquelle nous nous étions un peu perdus. Lorsque Xavier est revenu avec ce projet, bien plus tard, j’y ai tout d’abord vu l’opportunité de rebosser ensemble en mettant à profit notre précédente collaboration : on a gagné du temps en évitant les mêmes pièges. Sur Long John Silver, il y a eu un côté spontané et jubilatoire mais aussi une méthode de travail constructive. Le second point important était l’envie partagée de s’attaquer à un genre passionnant qui nous a réunis : la piraterie. On l’a abordé sous un aspect grande aventure mais sans que les émotions propres à ce genre ne soient réduites à un simple divertissement. On l’a fait très sérieusement, en y mettant toute notre énergie. Et ce genre me permet enfin de réunir tout ce que j’avais envie de mettre en scène, de faire passer cela graphiquement dans une bande dessinée. Bref, le bon sujet avec la bonne personne et de la bonne manière !

C’est amusant de constater que Prophet était à la base une idée originale de Mathieu alors qu’ici, c’est vraiment un projet développé à l’origine par Xavier pour un autre dessinateur et un autre éditeur…

Xavier Dorison : Dans le cas de Prophet, on peut vraiment dire que j’étais là pour apprendre le métier. On se connaît depuis longtemps et on a finalement expérimenté une forme de collaboration particulière qui a abouti à ce premier album. À ce moment, on a vite senti qu’il fallait que chacun reprenne sa liberté mais on savait pertinemment que nous allions nous retrouver un jour ou l’autre sur un projet. Quand j’ai commencé à écrire Long John Silver, un autre dessinateur était pressenti, d’autant que je savais que Mathieu n’était pas disponible, mais cet auteur n’a finalement pas donné suite… L’éditeur m’a donc rendu ma liberté. Quelques années plus tard, j’ai retravaillé le scénario et je l’ai soumis à plusieurs éditeurs. Je rêvais de le faire dessiner par Mathieu sans vraiment oser le lui demander. Et curieusement, alors que Mathieu et moi nous voyons toutes les semaines à Paris, il a fallu que ce soit à Angoulême, un soir de festival, que Dargaud joue les “entremetteurs” et nous révèle que l’un et l’autre avions envie de ce projet.

Pourquoi avoir écrit ce scénario inspiré de Stevenson ?

XD : Parce que j’avais une énorme envie d’évasion. J’avais envie de tempête, de grand souffle, d’exotisme et de trésor ! En remettant mon nez dans L’île au trésor, j’ai également retrouvé un plaisir de lecture d’enfance, des madeleines de Proust qui correspondent à cette période de ma vie, à une forme d’innocence.
 Cette fois, il n’était donc plus question de renouveler la méthode de travail de Prophet…

ML : Nous avons changé notre façon de travailler, et même s’il existait un scénario écrit avec un séquencier pour les quatre histoires, et donc une intention de base largement développée, on a considéré notre collaboration d’auteurs comme un travail fusionnel. Les allers et retours ont été multipliés, il y a eu une recherche commune et d’ailleurs, nos deux noms apparaissent dans l’album sans précision particulière de scénariste et de dessinateur.

XD : Cette séparation scénariste/dessinateur a ses limites, et j’ai le sentiment que dans la bande dessinée, on a tendance à séparer ces deux aspects alors qu’en fait, ça s’ajoute, c’est tout simplement de la valeur ajoutée. J’écris une première continuité dialoguée et un découpage que Mathieu commente avec précision et agrémente de nombreuses idées et d’orientations de fond. Je ponds alors de nouvelles versions que Mathieu retravaille à chaque fois, jusque dans le découpage et la mise en scène. Pour ma part, j’essaie de fournir une grosse documentation et d’être le plus “visuel” possible dans mes descriptions ou mes découpages.

Stevenson rime avec aventure ?
XD : Pas toujours : Dr Jekyll & Mr Hyde ou même Le Maître de Ballantrae ne sont pas à proprement parler des romans d’aventure. L’île au trésor en est un, incontestablement ! C’est le grand roman d’aventure par définition, un voyage vers le mythe, celui des pirates.
Justement ce début d’histoire – même si la première séquence se passe en Amazonie – se déroule dans le froid et la neige, en Angleterre…

  

ML : Pour moi, c’était fondamental de débuter de cette façon. Nos personnages sont d’abord dans une normalité, dans un monde connu. Comme il s’agit d’un récit de piraterie au sens large, on sait qu’à un moment ou à un autre, tout peut basculer et ça, c’est jouissif ! Le décalage est d’autant plus amusant que l’histoire débute avec cette femme, lady Hastings, qui n’a plus les moyens de mener la grande vie depuis le départ de son mari et qui doit donc trouver des solutions au risque de perdre son manoir et son domaine… Elle ne connaît que les intrigues et les manigances de son monde sans imaginer qu’elle sera aspirée par quelque chose qui va la dépasser. Et pourtant, elle va assumer cette situation avec une force incroyable. Elle va alors affronter un monde qui lui est totalement étranger, celui des pirates. Mais cette confrontation entre Long John Silver, le pirate par excellence, et lady Vivian Hastings est intéressante car ils ont un véritable point commun : ils refusent les règles imposées et revendiquent une liberté d’action. J’aime beaucoup cette idée qui fait que Long John va s’intéresser à cette femme incarnant pourtant tout ce qu’il n’est pas mais qui, par son caractère et sa fougue, réussit à le troubler. Là où Long John a un temps d’avance, c’est qu’il décrypte vite le jeu de Vivian, qui fait preuve d’une certaine naïveté face à ce pirate qui en a vu d’autres… Elle pense pouvoir le manipuler, usant de son charme, alors que c’est l’inverse qui se produit : il la prend à son propre jeu, que la scène de la signature du pacte résume bien. Même chose lors de ce dîner où Vivian fait son show, pensant séduire Long John alors qu’il la voit parfaitement venir : son petit sourire à cet instant en dit long… même s’il n’est vraisemblablement pas insensible à son numéro ! Le cas de Livesey est intéressant car on se demande s’il pourra affronter cette aventure, il va en fait se découvrir au fur et à mesure.
 Livesey, c’est vraiment un personnage ordinaire confronté à une situation extraordinaire. Le cas de Long John est différent car il a une personnalité tout à fait complexe.

XD : Absolument, d’ailleurs on le découvre au début dans son auberge en train de faire la cuisine… Ça me permet d’illustrer ce que l’on se disait tout à l’heure : si on veut de l’évasion dans une histoire, il vaut mieux partir d’un endroit d’où s’échapper. C’est valable pour Long John et les pirates : ils veulent s’évader de la civilisation qui est, symboliquement, une prison. À la fin du roman L’île au trésor, il y a une question en suspens sur Long John Silver. Qui est-il réellement ? Stevenson donne une première apparence à ce personnage, avec un caractère joyeux. Puis on lui découvre une personnalité dangereuse, c’est un criminel. On le voit enfin généreux, capable de sauver un enfant. Mais on ne sait jamais qui il est au fond de lui-même, et c’est cela que j’ai essayé d’approfondir. Le moyen de le faire était de l’amener au bout de son destin afin qu’il se révèle tel qu’il est, avec une vraie sincérité. J’insiste sur le fait que tout cela est fait dans un souci de rendre hommage à l’écrivain, nous ne sommes jamais dans la parodie : j’espère que nous avons réussi notre pari : être respectueux de l’œuvre de Stevenson.

Le hasard de l’actualité fait qu’il y a eu une adaptation au cinéma, juste avant la sortie de cet album, de L’île au trésor, et que le troisième Pirates des Caraïbes sort un mois après.
 N’assisterions-nous pas à un renouveau du genre ?

ML : C’est un genre qui est réhabilité, comme le western l’a été après une grosse période de creux. Dans le cas du cinéma, on sait pourquoi il y a eu aussi peu de films : les budgets nécessaires au développement s’avèrent souvent lourds. Même problème avec les péplums ! Et puis il y a le risque de détourner le genre vers quelque chose qui ressemblerait à un divertissement décalé, voire à une parodie. Moi, j’ai toujours été attiré par l’aspect romanesque du genre, qu’il est difficile de retranscrire. Or le pirate a son identité en terme de message comme dans l’obsession d’une quête de la liberté.

XD : Je crois que l’un des problèmes du genre pirate est qu’il a souvent été traité à travers son apparence. C’est la barre à tribord, le perroquet, le trésor et toute l’iconographie qui va avec ! Or ce genre a un fond qui va au-delà de la reprise d’icônes. Ces pirates ont vraiment existé, ils ont quitté la société pour recréer leur monde, qui semble ne pas avoir de règles. À la limite, ce sont des anarchistes avant l’heure ! Nous avons voulu revenir à ce fond, aux bases, en nous appuyant sur ce qui fait la force de ce genre. C’est aussi pour ça qu’il y a un côté “sérieux” qui n’exclut pourtant pas une pointe d’humour.

ML : On a vraiment travaillé sur une palette d’émotions large, on a essayé de donner une profondeur à ce récit.

François Le Bescond

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