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Double Gauche

 

Interviews

 

Bienvenue à Sinistropolis. Ses palais et ses bas-fonds, sa jet set et ses corrompus, ses pin-ups et ses freaks, son cirque et sa plus grande attraction : Justin, dit Double Gauche. Un jeune homme aux pouvoirs incroyables dont la sombre destinée, jadis fils de milliardaire puis bête de foire, nous est ici révélée. Un tryptique intrigant concocté par Eric Corbeyran, l’un des meilleurs scénaristes du moment. Une fable humaine sublimée par un Gil Formosa en pleine forme qui, après une carrière remarquée dans l’animation et l’illustration, signe avec cette série son retour chez Dargaud. 

Comment ressentez-vous tout d’abord ce retour chez Dargaud ?
 
Comme un retour aux sources ! Je n’ai pas oublié qu’à l’âge de 18 ans, René Goscinny m’avait engagé au studio artistique Dargaud, en tant qu'assistant de Morris. Il y a 5 ans, juste avant de revenir à la bande dessinée, j’avais repris contact avec notre regretté Guy Vidal. J’avais été particulièrement touché par son accueil chaleureux, et celui de tous les «anciens » connus à l’époque de Pilote. J’étais heureux de les retrouver comme j’apprécie aujourd’hui de découvrir les «nouveaux» de l’équipe. Tout se passe donc très bien avec cette équipe qui s’est beaucoup investie dans notre projet.

Vous revenez avec un album très différent, sur le fond comme dans la forme, de ce que vous avez pu faire jusqu’à présent. Comment s’est passé la rencontre avec Corbeyran ?

Quand je travaillais sur la série Robur, j’utilisais beaucoup la 3D. Après cette aventure, je voulais faire autre chose et j’étais à la recherche d’un scénario, ou plus exactement d’une rencontre avec un scénariste dont j’appréciais déjà le travail. Je ne connaissais pas Corbeyran, mais j’étais admiratif de son style «caméléon». Je l’ai alors contacté et le courant est très vite passé. À tel point que nous avons envisagé de travailler ensemble. J’avais déjà à l’époque fait de nouvelles recherches graphiques. Je les ai montrés à Eric qui m’a alors rapidement proposé un synopsis, celui de Double Gauche, qu’il conservait dans ses tiroirs.

Votre style est en effet nouveau. On n’est plus dans l’hyperréalisme ou dans le cartoon, deux styles auquel vous nous avez habitué.

C’est juste ! Robur était déjà complètement différent de Cargal. J’avais alors mixé tout ce que j’avais découvert dans l’animation, le cinéma, l’illustration pour essayer de faire quelque chose d’assez innovant graphiquement. De plus, le scénario, d’inspiration Steampunk s’y prêtait parfaitement; c’était du «grand guignol», plein d’effets spéciaux avec essentiellement de l’action. Double Gauche, au contraire, est une histoire humaine, avant tout, même si l’action est omniprésente. Une telle histoire avait besoin d’un dessin qui va l’essentiel. Il fallait retrouver une certaine sobriété graphique. Sur ce projet, mon dessin n’est pas vraiment réaliste. Il est un peu plus caricatural pour faire passer plus facilement l’émotivité et l’expression des personnages, peut-être même plus impressionniste (non par la couleur, mais par le traitement des aplats noirs). Un dessin purement réaliste aurait enlevé une part de rêve. Exagérer un peu les émotions dans le dessin, c’est comme ajouter de la musique.

On sent aussi l’influence des comics.

C’est normal, j’ai grandi avec ! J’ai été particulièrement marqué par John Buscema que j’avais rencontré à New York à l’occasion de la sortie de mon premier album Cargal. Ce fut pour moi un grand moment. Imaginez, le débutant devant son Maître ! Il y a aussi Joe Kubert. Ce sont les deux artistes américains qui m’ont le plus influencé, sans oublier Jack Kirby. Et puis la narration de certains comics m’a toujours émerveillé, lorsqu’elle donne la part belle aux rapports humains.

Et Neal Adams ?

Quel talent ! Mais il y avait plus de «froideur» dans son dessin, sans doute parce qu’il était plus réaliste. Tandis que Joe Kubert était beaucoup plus romantique et Buscema plus onirique. Big John pouvait dessiner n’importe quoi, sous n’importe quel angle, c’était hallucinant. J’ai la chance d’avoir quelques originaux que je ne me lasse pas d’admirer.

Parlez-nous un peu de l’histoire de Double Gauche.
 
Le thème récurrent de cette série n’est pas, comme on pourrait le croire dans un premier temps, la vengeance. Certes, le héros va régler ses comptes avec beaucoup de monde, surtout par rébellion, parce que la société a voulu utiliser ses pouvoirs, au mépris de sa sensibilité. Nous touchons avant tout, le thème de la différence et des doutes qui nous plongent tous, à un moment ou à un autre, dans l’incertitude. L’idée, pour nous, est de montrer que l’on est responsable de ses choix, et, que les choix que nous faisons orientent irrévocablement notre vie. Il n’y a pas de fatalité.

Est-ce que ça été facile de dessiner deux mains gauches ?
 
Ooohh non ! C’est une bonne question. Quand j’ai lu le synopsis, j’ai trouvé cette «anomalie» franchement originale. Mais quand je me suis mis à dessiner, j’ai vite compris dans quelle galère je m’étais embarqué. Pour être honnête, au début, j’avais vraiment du mal et j’étais obligé de faire un «champ opératoire» pour ne pas voir le personnage en entier. Ça n’allait pas ; deux mains gauches, c’était contre-nature. On passe tellement d’année à apprendre à dessiner correctement et là, je devais faire l’inverse. C’est donc venu tout doucement. Au début, il m’arrivait même de dessiner deux mains droites !

Pour cette série, vous avez créé un univers très étrange, intemporel. On n’est plus dans le Steampunk, mais on n’est pas non plus dans un décor réaliste.
 
Je n’avais pas envie de trop situer temporellement cette histoire afin que chaque lecteur puisse imaginer ce qu’il veut. Sinistropolis est une cité imaginaire dans laquelle des points de références permettent à chacun de retrouver ce qu’il connaît déjà. Ce qui m’intéresse dans la bande dessinée, ce n’est pas tellement ce que je dessine, mais ce que le lecteur va imaginer entre les deux cases. C’est comme cela que je rêvais lorsque j’étais adolescent : je voyais des images qui automatiquement me faisaient imaginer d’autres images. Là, réside à mon avis, toute la puissance de la narration. Plus le lecteur « contribue» à la création, plus il aura de plaisir.

Pour l’occasion, vous avez aussi inventé une impressionnante galerie de monstres et de freaks en tout genre.

C’est très curieux, car c’est venu tout naturellement. Peut-être parce qu’il est toujours plus facile de créer un méchant qu’un gentil. Sûrement parce qu’on projette plus de choses, que la caricature est plus poussée, et qu’il est agréable de se défouler. Les acteurs eux aussi expliquent souvent qu’il est plus jouissif de jouer un méchant qu’un héros. Mais, nos «monstres» ne sont monstres que par leur apparence, ils restent la plupart du temps des victimes dans notre histoire. 

Comment avez-vous travaillé avec Corbeyran ?

Il m’a envoyé son synopsis et j’ai tout de suite accroché, lui faisant part de quelques idées et réflexions qu’il a généralement intégrées. Il m’a ensuite fait parvenir un séquencier sur lequel j’ai aussitôt rebondi. En fait, ça été un ping-pong perpétuel. Travailler de cette façon est très agréable et c’est exactement ce que je recherchais. J’ai du mal à dessiner si je ne m’investis pas également de cette manière dans le projet, si je ne soumets pas d’idées, et si je ne participe pas à l’histoire. Eric m’a ensuite envoyé le scénario définitif avec les dialogues et, à partir de celui-ci, j’ai construit un story-board avec toutes les bulles placées. Il s’est alors rendu compte de tout ce qui fonctionnait bien et de ce qu’il fallait revoir. Il a corrigé quelques dialogues, j’ai revu des images par ci-par là pour améliorer la narration. C’est un réel travail de confiance. À ce stade de ma carrière, c’est uniquement comme cela que je souhaite travailler. Double Gauche est une histoire de confiance et d’amitié. Si j’ai renoncé à pas mal de scenarii, ce n’est pas simplement qu’ils ne me convenaient pas c’est aussi que je sentais que ma collaboration avec leur auteur ne fonctionnerait pas pleinement. Question de tempérament. Plus qu’un scénario, je cherchais quelqu’un avec qui partager une réelle complicité créative. 

R. Lachat

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