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Andreas, voyage en Espagne…

 

Interviews

 

Ils sont sept, hommes et femmes venus d’Europe et d’Amérique rallier l’Espagne de la guerre civile. Sept novices, sept quintos, dont les destins vont soudainement basculer au cours d’un guet-apen. Sept âmes aux motivations complexes dissiquées avec talent par Andreas et Isa Cochet.

Vous êtes l’auteur de deux séries en cours, Capricorne au Lombard et Arq chez Delcourt. Que représente ce one-shot dans votre parcours. Quelle en a été la genèse ?

Depuis assez longtemps, Isabelle Cochet et moi, nous cherchions à travailler ensemble sur un projet qui lui permettrait d’aller au-delà du rôle de coloriste. De plus, en dehors de mes deux séries qui me prennent pas mal de temps, j’apprécie aussi pouvoir faire des choses constamment différentes. C’est très important.

Cette histoire se déroule en pleine guerre civile espagnole. Quelles raisons ont guidé le choix de ce cadre historique.

Je voulais surtout raconter une histoire avec des personnages. Utiliser le contexte de la guerre d’Espagne m’a ainsi permis de réunir des gens de nationalités et d’origines différentes, et de les isoler du reste du monde. Cela s’est imposé comme une évidence.

Situer ce récit en temps de guerre était-il important ?

Oui, car il me fallait choisir un moment où les règles sont différentes. Un moment où des morts, de guerre ou non, sont plus acceptables. Je devais aussi mettre mes personnages dans une situation extrême pour qu’ils se révèlent et qu’ils révèlent leur motivation. Car derrière leur engagement politique se cache des raisons plus personnelles, souvent bien différentes des grands idéaux et des causes à défendre. Avec le temps et les situations, les motivations se transforment et ne sont plus nécessairement celles qu’elles étaient au début. C’est cela que je voulais raconter plutôt que l’histoire avec un grand H.

On est saisi par la richesse de vos personnages, tellement loin des clichés nationaux.

Les nationalités jouent forcement un rôle. Mais j’ai essayé de me baser sur un ensemble de personnages que je connais, sans nécessairement penser en termes d'appartenance nationale. Voilà pourquoi, ils parlent tous français, qu’ils n’ont pas de d’accents, qu’ils n’utilisent aucune expression idiomatique. Les nationalités n’ont pas vraiment d’importance sauf à certains moments. L’histoire de cet album, c’est vraiment celle d’individus qui devraient former une équipe soudée mais qui n’y parviennent pas.

Malgré l’immensité des paysages, on est ici dans un huit clos. À tel point que l’ennemi, qu’il soit espagnol ou allemand, est rarement représenté. Est-ce un choix délibéré ?

Oui, c’est tout à fait intentionnel. Un moment donné, j’ai même songé à ne pas montrer du tout l’ennemi. Mais cela aura été trop propre, trop net et cela aurait dévié vers le simple exercice de style. Or comme je souhaitais rester dans une histoire humaine, des affrontements devaient forcément être représentés. Et puis, c’était tout de même important de montrer le danger que représentait le fascisme. Même si en face, dans les rangs allemands et espagnols, c’étaient aussi des êtres humains, pas forcément des méchants.

En ce qui concerne le traitement graphique de vos personnages, il faut évoquer, pour ceux qui ne seraient pas familiers de votre oeuvre, votre style qui n’est pas tout à fait réaliste.

C’est vrai. J’ai toujours une tendance à la caricature car je viens de cette école. J’étais un fou de Franquin et c’était ce style de dessin vers lequel je voulais tendre. Jusqu’à ce que quelqu’un me fasse remarquer que mes histoires n’étaient pas du tout marrantes mais sinistres. Je suis donc allé vers un style plus réaliste. Toutefois, j’apprécie toujours ce côté qui me permet de synthétiser et de simplifier. Cela m’aide aussi à conserver une dose d’autodérision et à ne pas me prendre trop au sérieux, ce qui avec un dessin trop réaliste peut arriver. Dans un récit comme Quintos, l’histoire n’est pas totalement dramatique et il y a aussi, légèrement, un peu d’humour. Ce style me permet aussi d’avoir un dessin plus efficace, avec plus de mouvement. Capricorne, est pour moi plus réaliste ; Quintos, c’était l’occasion de dépouiller mon dessin et d’épurer mon trait.

Dans cet album, vous faites à nouveau preuve d’une remarquable maîtrise de la narration.

Je suis de ce point de vue davantage influencé par l’école américaine que par l’école franco-belge. Pour moi, la narration, c’est ce qu’il y de plus important dans la bande dessinée. C’est un moment, entre le scénario et le dessin, où l’on se pose plein de questions : Où est-ce que le lecteur va regarder ? Où est-ce que je veux qu’il regarde ? Quel cheminement va prendre l’oeil à travers la page, la double page ? etc. C’est cela qui me motive et que j’essaie de toujours pousser plus loin, dans la limite de mes modestes moyens. Car au fond, ce que nous devons faire, c’est raconter une histoire et mettre le dessin à son service.

Comment avez-vous travaillé avec Isa Cochet ?

J’ai absolument tenu à ce qu’il soit mis « dessins : Andreas et Isa Cochet » car ce qu’Isabelle a réalisé dépasse de loin le travail de coloriste. Je lui ai donné un squelette qu’elle a étoffé. Tout ce qui concerne l’ambiance, le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, cela vient d’elle. C’est entièrement son oeuvre et je ne lui ai donné aucune indication. Elle a beaucoup travaillé – sûrement davantage sur ces pages que moi- et je suis vraiment enchanté du résultat.

R. Lachat

PS : Encadré Isa Chochet

« Andreas et moi, nous voulions depuis longtemps travailler en couleur directe. Jusqu’à présent, je coloriais uniquement en gris et j’avais la volonté de le faire directement sur son dessin. Sur ce projet, j’ai été très libre, Andreas me donnant seulement quelques indications sur les personnages et l’atmosphère. Pour le reste, j’ai pu faire ce que je souhaitais. Étonnamment, ce travail ne pas pris beaucoup plus de temps. Certes, j’ai été un peu effrayé lorsqu’Andréas m’a donné la première page. Mais je me suis vite fondue dans le projet ; j’ai fait quelques essais sur trois ou quatre planches, puis je suis allé directement sur la page. En fait, j’ai du mal avec les essais !Je me préfère me lancer. Un travail comme celui, c’est plus proche de l’intuitif que de la réflexion. Sur cet album, je me suis adapté au style d’Andreas qui est moins réaliste que celui de Capricorne. Comme il s’amusait avec les personnages et les paysages, je me suis aussi amusé avec les couleurs en allant vers quelque chose de plus léger et en prenant quelques distances avec la réalité. »

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