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Pierre Christin nous parle de Mourir au Paradis

Pierre Christin nous présente ici son prochain album, Mourir au paradis, qui sortira chez Dargaud dans la collection « Long Courrier » en octobre (dessin de Mounier). Un témoignage qui donne un éclairage particulièrement instructif sur certaines dérives sociétales… C’est au cours d’un séjour chez un de mes amis américains, écrivain à Monterey, sur la côte ouest, que j’ai découvert ma première « gated city ». Non loin des terres de Clint Eastwood, il y avait là une luxueuse et gigantesque enclave située en bord de mer, un lieu entouré de murs et de barrières, avec check point et milices privées, parsemé de terrains de golf somptueux et de copies de manoirs anglais (ou burgs allemands, ou bastides françaises, ou pagodes japonaises). J’ai traîné dans cet espace exclusif aux règlements de copropriété drastiques et à la cooptation pointilleuse des nouveaux propriétaires, avec toujours un 4x4 de flic dans les parages, des caméras de surveillance partout et – fondamentalement – à peu près tout ce qui fait les plaisirs de la vie (se promener à pied par exemple) interdit. Ça m’a fait un choc. Mais il a fallu un second choc pour que je sache vraiment ce que je ressentais. Car c’était aussi l’époque où la loi dite « 3 strikes you are out » commençait à produire ses premiers effets. Et, dans le journal local, je découvrais qu’un pauvre bougre (black bien sûr) venait d’écoper d’une peine de prison à vie incompressible, puisqu’il avait commis son troisième délit : après avoir piqué du cash dans une caisse de supermarché, il avait pissé dans un parc public et finalement volé un fer à repasser pour sa femme enceinte. Résultat des courses pour ces affaires dont on mesure aisément la gravité : au gnouf pour le restant de ses jours ! Je visitais d’autres lotissements protégés aux USA (souvent des lieux pour rentiers plus ou poins fortunés), mais aussi en Angleterre (c’est dans l’un d’eux qu’on avait installé Augusto Pinochet, non loin de Margaret Thatcher), à Johannesburg (où l’on a l’impression d’une ville assiégée) et en Amérique latine (où la grande bourgeoisie n’a jamais vraiment accepté la promiscuité raciale ou sociale). Et peu à peu mes pensées s’éclaircissaient, notamment avec la lecture des terribles textes de Loïc Waquant sur les prisons américaines rappelant, entre autres choses, qu’il y a plus de jeunes Noirs dans le système carcéral qu’à l’université. C’est ainsi que j’en arrivais à la conclusion suivante : dans le monde moderne, c’est-à-dire le monde US, on met de plus en plus de pauvres en prison pour les écarter de la société. Mais, par une épouvantable ironie de l’histoire, les riches se mettent eux-mêmes en prison pour ne plus avoir affaire à cette société, se regroupant entre eux sur un rêve américain qui n’a peut-être jamais vraiment existé, un monde à la Frank Capra, à la Norman Rockwell, avec avocats intègres et petites filles en robes à fleurs dans des décors idylliques de films à téléphones roses. A cela, il convient d’ajouter la présence massive des armes à feu que l’on trouve naturellement dans ces lieux où la défense exacerbée de la propriété individuelle tient lieu de morale à tout faire. Jusqu’au jour où l’arsenal se retourne contre les gamins de la communauté et entraîne l’un de ces massacres où une école se trouve prise sous le feu de ses propres enfants. Tout était prêt pour aborder le récit de Mourir au paradis, d’autant plus que le phénomène des « gated cities » fait école en France, par exemple autour de Toulouse, même s’il reste pour l’instant plus bonhomme qu’aux USA et se résume pour l’essentiel à des pancartes menaçantes et à des tournées de maîtres-chiens. Pour raconter Mourir au paradis, j’ai fait appel à Alain Mounier dont la délicatesse presque miniaturiste et la retenue élégante évitaient de sombrer dans le règlement de compte antiaméricain et l’outrance visuelle, qui n’est pas du tout mon propos. Nous avons fait le choix, en quelque sorte, d’un traitement doux de quelque chose d’extrêmement dur. Ce qui permet de poser calmement la question suivante. Au moment de la sortie de Partie de chasse, réalisé dans les années 80 avec Enki Bilal, le bloc soviétique paraissait encore au sommet de sa puissance et se revendiquait d’un « avenir radieux ». Moins de dix ans plus tard, il n’en restait plus rien et notre album était jugé par beaucoup d’observateurs politiques comme prémonitoire. Qu’en sera-t-il de Mourir au paradis ? N’ayant pas spécialement le goût de jouer les annonciateurs d’apocalypse, et même si l’on peut penser que l’Amérique de Bush est un colosse obèse perclus de maladies mentales, j’avoue que je n’en sais rien et que c’est aussi bien ainsi. Pierre Christin

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Boisserie & Stalner : Il était une fois Cazenac

Il était une fois Cazenac Le septième titre de La Croix de Cazenac, Les Espions du Caire, inaugure en septembre le troisième cycle de cette série d’aventure sur fond d’espionnage. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas encore la série, une intégrale réunissant les trois premiers épisodes du premier cycle est sortie cet été, présentant notamment la série. Nous avons repris le texte d’introduction de Pierre Boisserie, coscénariste de Cazenac en compagnie d’Eric Stlaner qui est aussi le dessinateur. Les lecteurs qui viennent nous voir en dédicace nous posent souvent la même question : Pourquoi la guerre de 14-18 ? Je me suis dit que cette intégrale était l’occasion idéale pour répondre une bonne fois pour toutes à cette question et éclairer les nouveaux lecteurs. Un peu d’histoire. A la fin du siècle dernier, alors que je commençais à plonger un orteil dans le grand bain de la BD, Eric (Stalner) décidait de son côté de se lancer en solo dans un nouveau projet. Bien que nous ne sachions toujours pas pourquoi dix ans plus tard, nous avions déjà étroitement sympathisé depuis quelque temps quand il vint me demander de travailler avec lui sur un nouveau projet. Le genre de proposition qui se refuse difficilement… Nous voici donc réunis, commençant notre exploration de l’influence des liquides plus ou moins alcoolisés sur la créativité scénaristique, qui fera d’ailleurs bientôt l’objet d’une étude scientifique assez poussée (mais nous avons besoin de beaucoup de recul). Dans un premier temps, nous sommes partis sur l’idée de faire un polar urbain, dans lequel James Last, un jeune flic new-yorkais à demi indien, se découvre petit à petit un héritage chamanique, au fur et à mesure qu’il est confronté à des phénomènes paranormaux reprenant les thèmes classiques des loups-garous, des vampires, du vaudou et autres réjouissances. Bon, nous voilà partis, comme en 14, dans les impasses sordides entre les buildings à faire courir notre héros après une belle louve, sauf que… Sauf que l’ami Eric, New York, ce n’est pas son univers, ou alors revisité par Roland Emmerich, avec des ruines et des arbres morts partout. Donc lorsque nous avons présenté le projet chez Dargaud, nous n’avons pas senti un grand enthousiasme : ce n’était pas mal mais ne correspondait pas vraiment à un univers « stalnérien ». Et ils avaient raison. Nous étions quelque peu dépités, mais prêts à repartir sur autre chose. Nous nous retrouvons donc chez moi, et, ce jour-là, je revenais de visiter un très vieux monsieur qui vivait ses derniers jours, et qui m’avait fait ce jour-là un splendide cadeau. Son père avait fait Verdun, et lui avait légué un magnifique ouvrage de 1933, recueillant le témoignage de tous ceux, du plus modeste des soldats au plus gradé des officiers, qui avaient vécu cet enfer. Je retrouve donc mon Eric avec ce livre sous le bras. Il me dit : « Tiens, tu t’intéresses à la Grande Guerre, toi aussi ? » Et c’est là que j’ai eu cette réplique légendaire : « Ben oui… Pourquoi ? » Nous y voilà donc : pourquoi 14-18 ? Premièrement pour des raisons familiales qui touchent d’ailleurs toutes les familles françaises : Eric avait un arrière-grand-père, du côté allemand, et des grands-oncles, du côté français, qui sont morts au Chemin des Dames. Pour ma part, les Pierre Boisserie qui ornent les monuments aux morts de Dordogne sont légion. Explorer cette époque était donc une manière de leur rendre hommage. Ensuite pour des raisons humaines : les hommes qui ont vécu cet enfer, dont beaucoup ne sont pas revenus (10 millions d’hommes dont 1,4 million de Français), ont fait preuve d’un courage que nous aurions bien du mal à trouver de nos jours. Leurs témoignages sont bouleversants et fort dérangeants pour nos vies confortablement consuméristes. Enfin, pour des raisons politiques : la Grande Guerre est l’événement fondateur de la mondialisation et de tous les problèmes politiques qui en découlent et qui occupent encore aujourd’hui les gros titres de l’actualité. La France, La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont pris des décisions politiques avant tout pour défendre leurs intérêts économiques bien plus que pour préserver la paix entre les peuples ; et l’Irak était déjà convoité par les grandes puissances mondiales pour son pétrole, comme nous le verrons dans le cycle du Tigre* qui débute en septembre. De quoi alimenter des scénarios en explorant la face cachée de cette guerre, où les espions ont joué un rôle primordial. Et hop ! C’était reparti pour un tour. Nous avons ressorti la bouteille de cassis et refait de la glace pilée et nous avons commencé à laisser notre imagination arpenter les tranchées du bourbier du nord de la France. Une idée s’est rapidement imposée : et si on conservait cette histoire de jeune chaman qui s’ignore et que les événements vont révéler ? Un chaman dans les tranchées ? Après tout, pourquoi pas ? Le personnage de Brad Pitt dans Légendes d’automne a fini de nous convaincre que c’était une bonne idée. Ajoutez à cela une dose d’espionnage, des histoires de famille, une quête initiatique, du vin de Cahors, alors servi à la cour des tsars, et le reste est venu tout seul… D’autant plus qu’à l’époque, j’avais déjà sous le coude le scénario d’Eastern, qui raconte les tribulations d’un jeune Français en 1825 dans son périple depuis sa Bretagne jusqu’en Sibérie, à la poursuite d’un fabuleux trésor caché au cœur de la cité de Baba Yaga. L’histoire plaisait bien à Eric, mais il préférait travailler sur un scénario venant de nous deux. Nous avons alors commencé à consciencieusement piller le scénario d’Eastern pour alimenter celui de Cazenac en imaginant des liens entre les personnages de nos différentes séries. Lorsqu’au début de l’histoire que vous allez lire, le jeune Etienne parle du premier des Cazenac, enterré sous la grande Croix du domaine familial, c’est de Guillaume, le héros d’Eastern**, qu’il s’agit. Il restait à trouver un titre pour cette histoire. Eric habitant Cahors, et moi-même étant originaire du Sud-Ouest, nous voulions un nom qui sente bon la vigne et le confit de canard. J’ai donc pris ma carte de Dordogne et exploré tous les noms qui me semblaient bien sonner, pour finalement m’arrêter sur Cazenac, petit village surplombant le château de Beynac, l’un des plus connus de la vallée de la Dordogne. La Croix de Cazenac… Aucun doute possible, nous avions trouvé le nom générique ! Voilà maintenant sept ans que nous nous occupons de la destinée de cette famille hors du commun. Nous nous sommes depuis attachés à chacun d’eux en espérant qu’ils nous pardonnent toutes les péripéties que nous leur faisons vivre. Et ce n’est pas fini ! Les aventures de Guillaume, le premier des Cazenac, ne font que commencer, et, qui sait, peut-être un jour lirez-vous celles du dernier des Cazenac. Et dernier, en anglais, se dit « last », comme James Last… Pierre Boisserie *Cycle du Tigre (Les Espions du Caire) ; ** Eastern, un tome disponible, Le Départ, chez Dargaud (dessin de Héloret).

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"A mon compagnon de voyage", la profession de foi de Miguel, adressée à ses lecteurs.

Cher Lecteur, Si je vous écris cette lettre, c’est parce que l’album que vous allez lire en quelques minutes m’a pris une année tout entière à dessiner. De longues heures de travail durant lesquelles j’ai beaucoup songé à votre réaction. Qui sait, j’arriverai à vous convaincre de donner une petite poignée de minutes supplémentaires à ce deuxième tome de Myrkos. Vous savez, il existe des dessinateurs qui font des albums comme les chats font des chatons. Je suis toujours très admiratif de ces gens qui parviennent à dessiner vite et à mettre toutes leurs idées sur le papier. Vous me répondrez peut-être que toutes les idées ne valent pas le coup d’être transformées en album de BD. Je suis d’accord, mais c’est mieux de faire que de ne pas faire. Personnellement, je me sens comme l’éléphant de la planche 45 (NON ! N’allez pas le regarder tout de suite ! On ne commence pas un bouquin par la fin !) qui n’a qu’un seul petit après une longue et pénible gestation. Myrkos c’est exactement cela, un rejeton qui prend beaucoup de temps et d’énergie à être formé. Je dois vous le confesser : je suis arrivé à la fin complètement épuisé. Donc je voulais partager avec vous (j’adore le mot « partage », qu’est-ce que l’art sinon le partage ?) un peu de cette aventure. La chose que je me demande toujours c’est : « Est-ce que ça vaut le coup de mettre tous ces petits détails qui n’ont rien à voir avec le récit et que probablement personne ne regardera !?» Oui ? Vous croyez ? Alors, quand vous arriverez à la case 3 de la planche 15, vous découvrirez, je l’espère, un personnage qui a l’air d’une laitière avec la tête couverte par une espèce de panier et, notez-le bien, une petite cornette à la bouche. Si je vous dis que ce n’est pas une laitière, est-ce que cela change quelque chose pour vous ? Je n’en suis pas sûr. En tout cas, cette femme de la planche 15 est une vendeuse de filtres magiques et de venins. D’un côté, elle porte une amphore de « tu seras à moi » et de l’autre côté une amphore d’ « au revoir chéri », des potions magiques très puissantes si l’on en croit le peuple d’Anétha (voilà que je commence à parler comme si je rentrais d’un week-end là-bas !). Comme ces histoires de cœur sont très capricieuses, les vendeuses de filtres préservent leur identité et même leur voix. C’est ce qui explique le panier et la cornette. Suis-je fou ? De toute façon, je fais ce genre de chose pour trois raisons. La première, c’est le texte de Jean-Charles (Kraehn). J’aborde Myrkos un peu comme vous, en tant que simple lecteur. Jean-Charles me livre des lots de 15 ou 20 planches de scénario à la fois (n’oublions pas qu’il fait pas mal d’autre choses à côté), ce qui laisse une ombre de mystère planer sur la suite. Et quel bonheur de lire le scénario de Jean-Charles ! Parfois je ris de bon cœur, parfois j’ai envie de pleurer. Il nous fait passer d’un état à l’autre avec une telle fluidité et une telle maîtrise qu’on pourrait imaginer facile la tâche du dessinateur, et d’une certaine façon, c’est vrai. Sacré piège ! Car si le scénario de Myrkos est très bien écrit, son intensité sollicite néanmoins toutes mes ressources techniques, intellectuelles, émotionnelles et je dirais même spirituelles (oui, je crois !). La deuxième raison qui me pousse à fournir autant de travail en imaginant des détails comme la « vendeuse de singes-souris grillés » (celle-là, c’est à vous de la trouver !), c’est que je cherche des compagnons de voyage. Depuis mon jeune âge, je rêve de voyager. J’ai même imaginé un « tour du monde à cheval » (avec l’arrivé de mon fils, j’ai dû commuté ce projet à une petite randonnée Paris-Kazakhstan, mais ça reste encore à faire). D’une certaine façon, je me sens comme un agent de voyage ou plutôt, c’est plus juste, comme un écrivain du Guide du routard. Voilà que j’essaye de vous promener dans les endroits les plus pittoresques et intéressants d’Anétha, de vous faire découvrir ses recoins cachés. Je dirais que mes dessins sont autant les illustrations des rêves de voyages à faire que des souvenirs de voyages passés, qu’ils soient dans le temps ou dans l’espace. Pour cette visite non guidée, je compte aussi sur le talent de Patricia Jambers, notre coloriste, qui a pris Myrkos à cœur, littéralement. En ce sens, il y a des moments dans cet album où je peux presque sentir l’odeur de fleurs inconnues, des lourds encens et écouter le bruit de la foule ou des animaux comme on ne peut l’entendre que dans la grande ville d’Anétha ! (Ok, je l’avoue, je viens de rentrer d’un week-end là-bas !) Myrkos est donc une espèce de fenêtre ouverte sur mes rêves, oui, je conçois beaucoup de cases comme des fenêtres ouvertes sur un autre monde. J’aime diluer l’objet de la narration dans une myriade d’éléments « secondaires » exactement comme quelqu’un qui regarde un ami marcher dans la rue par la fenêtre de son appartement. Troisièmement, ce qui me force à autant suer, c’est le profond respect que j’ai pour vous, pas le public, mais vous, mon compagnon de voyage. Vous qui avez décidé de partager ce chemin, cette lointaine aventure. Parfois quand je dessine telle ou telle scène, j’imagine vos commentaires, votre surprise ou votre amusement. Et ça me rempli le cœur de joie parce que je ne suis pas seul, nous sommes déjà deux à parcourir cet étrange et merveilleux monde de Myrkos. Pardonnez-moi d’être trop expansif mais ça me touche, vraiment. Bon voyage. Miguel.

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Jean-Pierre Gibrat, les années Goudard

  Quelques mois à peine après la sortie du tome 2 du " vol du corbeau " chez Dupuis, les feux de la rampe se braquent à nouveau sur Jean-Pierre Gibrat. Pour le plus grand bonheur des nostalgiques de cette série culte créée il y a plus de 25 ans par Gibrat et Berroyer, " Goudard et la Parisienne " est réédité sous la forme d'une véritable intégrale comprenant les cinq albums. Alors qu'ils n'en étaient encore qu'à balbutier leur carrière, le talent était déjà là, incontestable. Que ce soit au détour d'un dialogue où d'une gestuelle, il y a déjà tout ce qui a fait leur succès depuis, à l'un comme à l'autre. Avec une justesse tout à fait étonnante, ils ont su rendre compte de leur époque à travers le regard de deux adolescents. C'est drôle, savoureux, caustique et tendre… tout ça à la fois ? Mais oui, c'est bien du Goudard ! Jubilatoire. Vous avez paraît-il une tendresse toute particulière pour cette série. Oui, c'est vrai. J'ai découvert depuis que la complicité que j'avais avec Berroyer n'était pas aussi courante que je le croyais. Les rencontres de cette qualité que j'ai pu faire dans ma vie se comptent sur les doigts d'une seule main. Et puis, j'étais suffisamment proche de Goudard pour me sentir particulièrement habité par ces histoires-là. L'anecdote de la clôture qu'il déterre pour faire un feu sur la plage m'est arrivée quand j'avais dix-sept ans. Au moment où nous avons écrit le premier Goudard, j'en avais 24, et mon adolescence n'était vraiment pas loin. Jacky était un peu plus âgé mais, à trente ans, on peut encore raconter des aventures adolescentes sans porter sur elles un regard de vieux. Les décors et la mode sont particulièrement typés années 80. De même pour la descriptions des ébauches de relations amoureuses qu'on peut avoir à cet âge-là. J'y faisais très attention et j'aimais beaucoup cela. On se servait de vraies anecdotes et de tout ce qui nous entourait pour étoffer nos histoires. Du coup, aujourd'hui elles sont datées années 80, comme vous dites. Oui mais cela n'a rien de ringard. Goudard est une BD de son époque, sur son époque. Un vrai document quasi sociologique décrivant une société qui n'existe plus. C'est vrai que j'aime travailler à partir d'observations réelles des rapports humains. C'est pour cela qu'aujourd'hui, à 50 ans, je ne me vois pas raconter la vie d'ados. Je suis bien trop éloigné de leur univers pour écrire quelque chose de vrai. En revanche, je travaille en ce moment sur un scénario avec Durieux où le personnage principal est un quinquagénaire. Et là, je me sens plus à l'aise. Je sais quelles sont les préoccupations d'un homme à cet âge-là. C'est un vrai régal, l'écriture vient toute seule. Et si mon personnage est hypocondriaque, ça va être encore plus facile ! A la fin de " la Parisienne ", vous laissé une piste sans suite sur l'homosexualité de ces deux amies. Pourquoi ne pas être allés plus loin ? Ca c'est une idée de Berroyer qui m'avait un peu gêné. Et je ne suis même pas certain de lui en avoir parlé, d'ailleurs. Je trouvais que cette révélation arrivait comme un cheveu dans la soupe. On aurait peut-être du travailler davantage la construction de nos histoires. Vous disiez que votre tendresse toute particulière pour Goudard était due à votre complicité avec Berroyer. C'est uniquement pour cela ? Oui, ça a vraiment beaucoup compté. En plus d'avoir passé de très bons moments, je suis vraiment fier de ce qu'on a fait, même si mon dessin y était très approximatif. Lui tout autant que moi, nous étions dans un état d'esprit de dilettante. Mais il avait énormément de talent et moi, si je n'en avais pas autant que lui, j'étais dedans. Quand aujourd'hui, par exemple, je regarde mes intentions d'attitude sur les personnages, je suis très content de ce que j'ai fait. Malgré tout ce que j'ai appris depuis, je ne pense pas que je ferai mieux. Et, avec le recul, je me rends compte que c'est ce dilettantisme là qui fait la qualité de Goudard. Et aujourd'hui, je recherche encore cette décontraction-là. C'est vrai, vos personnages sont étonnamment toujours très réalistes dans leurs attitudes. Votre dessin est très abouti de ce point de vue-là. J'ai revu une scène dans le premier Goudard où il pique des cerises et recrache les noyaux de façons tellement juste… Je ne suis même pas sûr que je penserai à le dessiner comme ça aujourd'hui, et pourtant… Plus tard j'ai dessiné de manière tout à fait alimentaire pour Okapi et même si mon dessin était plus juste, il n'avait aucun intérêt. J'avais perdu cet aspect-là de vue. Dans Goudard, mon dessin n'est pas très adroit mais je l'aime bien quand même. Aujourd'hui j'aimerai revenir à plus d'expression. Mais, pire que me dire que je ne ferai pas mieux aujourd'hui, je me demande sincèrement si je suis encore capable de faire aussi bien. Vos doutes paraissent être du ressort de la coquetterie quand on compare avec votre travail sur " le Sursis ". L'évolution est évidente, non ? Pas tant que ça en fait. L'ambiance y est la même et j'y attache tout autant d'importance au fait de parler des gens que dans Goudard. Regardez le couple d'Huguette et René, sur la péniche : ils ressemblent drôlement au père Goudard et à sa femme. Puisque vous preniez autant de plaisir à faire cette série, pourquoi l'avez-vous arrêté ? Tout simplement parce que, venant d'être racheté par le groupe Ampère, Dargaud a viré une bonne partie de ses auteurs, dont les séries ne marchaient pas trop. On a fait parti du lot. Et, comme je le disais à l'instant, nous nous entendions très bien, Jacky et moi, mais nous n'avions pas la même manière de travailler. Jacky me disait qu'il n'arriverait à rien s'il avait une structure à l'histoire. Aujourd'hui, dans les miennes, je ne peux pas travailler sans savoir où je vais. Même si aujourd'hui Goudard est une série mythique, vous n'avez pas eu un grand succès à l'époque. Et pourtant, ça n'est pas faute d'avoir été soutenu par Guy Vidal. Il nous a ouvert toutes grandes les portes de Pilote, ce qui était un grand privilège car les places y étaient très chères, et nous n'en avions pas conscience. Dans ma carrière, j'ai également eu la chance de croiser Claude Gendrot, chez Dupuis, qui m'a également beaucoup soutenu pour " le Sursis ". Et si aujourd'hui on surfe sur le succès de mes albums Aire Libre, tant mieux si ça profite à Goudard. Je suis très heureux de cette réédition. Les lecteurs du Sursis ne seront pas déçus par Goudard, j'en reste persuadé. On reste dans la même famille. Pourquoi ne pas reprendre le personnage aujourd'hui, avec, pour lui comme pour vous, le temps qui a passé ? C'était ce que nous avions prévu, avec Berroyer. Mais aujourd'hui je n'en ai pas le temps. Ou pas suffisamment envie… Il ne faudrait pas grand chose pour que l'envie revienne. Pour peu que Berroyer l'ai, j'en suis sûr, cela serait communicatif. Du coup, j'aurai une vraie légitimité à reprendre un dessin plus enlevé que dans " le Sursis ", je ferai des couleurs moins chiadées et je serai sans doute plus dans l'énergie de l'expression. Et ça j'en ai envie. Goudard représente une partie vraiment très importante de ma vie et je revendique mon travail dessus tout autant que sur " le Sursis ". A mes yeux, il n'y en a pas un meilleur que l'autre. Ils sont différents mais j'ai tout autant de considération pour l'un que pour l'autre. il y a dans Goudard une légèreté magnifique qu'il n'y a pas dans " le Sursis " ; mais dans " le Sursis ", l'histoire est plus préméditée que dans Goudard. Il faudrait l'un et l'autre, en fait. " Le Sursis " est également très bien écrit. Je prends le compliment de bon cœur. Et ça je le dois directement à Jacky. Il m'a tout appris des dialogues. Pour la cohérence de mes personnages, j'utilise des modèles de personnes que j'ai vraiment bien connues et je les fais s'exprimer à la manière de. Par exemple, mon oncle était coiffeur, un véritable titi parisien, et il m'a beaucoup aidé dans les répliques de François. Sans cesse, je me demandais comment il dirait telle ou telle chose… et les dialogues venaient tout seuls. Vous aimez beaucoup raconter le quotidien des gens simples. J'adore cela. Ma mère a encore ses trois sœurs qui ont près de 80 ans aujourd'hui. Je les connais par cœur, je les regarde vivre et je sais à peu près quelles sont leurs préoccupations quotidiennes dans leur petit pavillon de banlieue. Elles avaient toutes à peu près l'âge de Jeanne pendant la guerre et elles vont me servir de modèle pour ma prochaine histoire qui va se passer en partie dans les années 40. On ressent très fort l'influence que Goudard a pu avoir sur un auteur comme Rabaté qui, comme vous, s'attache à reproduire avec beaucoup de justesse ces gestes simples qui définissent finalement si bien les personnages. Mais je suis issu d'une famille communiste et j'ai été élevé dans le respect du pauvre. Et finalement, je suis très attaché à cette culture. Est-ce que vous revendiqueriez une parenté entre " Goudard et la parisienne " avec le film d'Yves Boisset " Dupont la joie " ? Oh oui, tout à fait. La fin du second cycle du Sursis vient de sortir. Quelles ont été les réactions des lecteurs ? A la fin tu tome 1, beaucoup se demandaient un peu où j'allais, inquiets, et, ils ont été visiblement agréablement surpris par la fin de l'histoire. Ou tout au moins rassuré. Et moi aussi car c'est une histoire que j'ai écrite dans un état d'anxiété total que je n'avais pas pour " le Sursis ", où j'étais même dans une sorte de naïveté confiante. Vous sentiez peser sur vous le poids du succès du Sursis ? Oui, c'est cela. J'avais peur de décevoir mes lecteurs. Heureusement j'ai été très soutenu par quelques amis à qui je confiais mes craintes. Est-ce que c'est parce que vous étiez mal à l'aise que Jeanne est aussi agaçante dans les premières pages où elle prend sans cesse la pose ? C'est drôle, vous êtes la deuxième femme à m'en faire la remarque… Mais vous avez complètement raison : j'avais peur qu'elle soit moche sans doute… Il me semble que depuis " le Sursis " vous êtes prisonnier de cette image de dessinateur de jolies filles. Est-ce que c'est quelque chose qui vous dérange ? Oui, ça me dérange. Je ne me suis jamais posé la question avant aujourd'hui mais ma réponse est évidente. Que ce soit pour mes albums ou pour des affiches ou ex-libris, on attend de moi que je dessine de jolies filles. Mais moi j'aimerai pouvoir les dessiner moins jolies et plus charmantes. Vous parliez tout à l'heure de Jeanne en disant que c'est une poseuse. Vous portez un regard féminin très juste. D'ailleurs, les femmes ont souvent beaucoup plus d'indulgence pour les physiques masculins que nous pouvons en avoir pour vous. Vous, vous avez la noblesse de prendre les hommes dans ce que j'appelle le mouvement, vous êtes sensible à ce qu'on dégage. Du coup, mes trois prochaines héroïnes vont prendre le contre-pied de Cécile et Jeanne : l'une sera jolie, la seconde ne le sera pas mais elle aura du charme, et la troisième ne sera pas jolie. Quitte même à faire de la moins coquette celle qui était la plus mignonne dans sa jeunesse. J'aimerai réussir à dessiner une femme moins jolie que ce que je fais habituellement, mais la rendre belle par l'émotion qu'elle dégage. En fait, tout naturellement, ma rencontre avec Berroyer m'a entraîné à parler exactement de ce qui me préoccupait le plus, sans le savoir, et que je continue à faire aujourd'hui : parler des gens, tout simplement.

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Yoann et Omond, la preuve par deux

  Yoann et Eric Omond sortiront, le 26 août, le troisième album de La Voleuse du père fauteuil, apportant ainsi ainsi la touche finale à cette série imaginée dans un esprit qui évoque les feuilletonistes du début du siècle dernier. Servi par un scénario truculent de Omond, Yoann se lâche graphiquement en proposant un album au charme évident. Pas de doute, ces deux-là ont des choses à se dire ! Questions de Yoann à Eric Dans La voleuse, tu as développé une forme de narration inhabituelle, peux tu nous en parler et quels en sont les enseignements que tu en as retiré ? Les dessinateurs ont une sale manie, celle de vouloir faire des belles images. résultat quand je fais plus de 8 cases par page, ils rouspètent. ça faisait un moment que je refléchissais au déficit narratif qu'avait été le lent mais certain passage du 4 bandes au trois bandes, c'est comme ça que j'en suis arrivé a mon histoire de trois cases. L'historien d'art Wolflin avait très bien décrit le phénomène de lecture linéaire de l'image, là j'ai pu m'en donner à coeur joie sur le raport temps-espace. Chaqu'un ses obsessions. Il y a plein de trucs a garder de cette expérience et je ne compte pas en rester là... La fin du troisième volume, reste une fin ouverte, quelles auraient été les perspectives d'une suite éventuelles ? Ça fait un moment que j'envisage de faire une héroïne mère de famille. J'aime bien aussi les récits de guerre. Donc cela m'aurait bien tenté de faire les deux dans le même album, genre: " pouvez vous me tenir le bébé, j'ai un char à faire exploser ?". Nous avons fait une bonne dizaine d'albums ensemble, tous genres confondus, ainsi que de multiples collaborations, souvent avec de jeunes auteurs. Envisages-tu toujours le métier de scénariste de la même manière ? J'ai toujours penser mon boulot comme une prise de risque, j'aime que cela soit précaire et casse gueule. Jusqu'à présent cela l'était surtout artistiquement, avec le durcicement éditorial cela devient une bataille de survie sociale. Plus j'avance plus je trouve ça dangereux et précaire... La couleur dans La Voleuse est un élément "acteur" à part entière, peux-tu nous parler de ta collaboration avec Hubert ? C'est vrai que je suis pas toujours facile à suivre. Mais Hubert est un garçon très sensible qui arrive à tirer quelque chose d'une indication du genre: "couleur crailleuse et lourde comme une vache morte". En plus comme la naration joue énormément sur le sens de lecture, je l'ai obligé à être très strict sur les orientations de lumière. J'avoue, je suis chiant... La série se clos à la veille de voter oui ou non à une constitution européenne, cette série reflète-t'elle tes angoisses politiques ? Au contraire, l'homme étant foncièrement mauvais, la politique et la culture sont quand même son seul salut. Dans le tome 2, j'ai repris une phrase anarchiste; "Remplaçons le politique par l'économique", aujourd'hui le discours social est complètement inversé mais le but est le même, c'est troublant. La politique nous a permis, après des sciècles de combat, de pouvoir nous considérer comme des individus. Il serait dommage que par un trop plein d'individualité nous puissions oublier le politique. Questions de Eric à Yoann Dessiner 3 cases par page (maximum), ça fait quoi ?! Je les envisage comme un espace théâtral, avec une unité de lieu, des décors un éclairage... Si la mise en scène, que tu fais, n'était pas si impeccablement réglée, ça pourrait ressembler à des illustrations mises pêle-mêle, et le résultat pourrait être catastrophique! Mais il n'en est rien, et l'expérience de narration graphique qu'est La Voleuse, est originale et fonctionne dans une optique plus "littéraire" que séquentielle. Toi qui fait de jolies couleurs tout seul comme un grand, qu'est ce que tu penses d'avoir un coloriste ? C'est très reposant de pouvoir se reposer sur quelqu'un de confiance comme Hubert qui est à la fois un plasticien/auteur, donc avec un point de vue propre sur la couleur, mais qui reste souple et ouvert à nos indications, très abstraites en ce qui te concerne, et très précises sur certains détails, pour ma part. Il a beaucoup de mérite de nous supporter! 10 ans d'amitié commune font qu'il est pour moi le collaborateur rêvé, et que je peux en toute tranquillité lui confier, dans une communauté d'esprit, mes travaux noir et blanc... Si notre héroïne, au lieu de s'appeller Arianne Liftier, s'était appellée Paris Hilton, qu'est ce que cela aurait changé pour toi ? On en aurait vendu 200.000 ex ?! Sur Toto L'Ornitho et Phil Kaos1, j'avais scénarisé sur des personnages que tu avais inventé. Ça change quoi de dessiner des personnages dont tu n'es pas le créateur ? Ça ne marche pas à tous les coups! Il faut qu'il y ait soit un lien affectif à l'enfance (par exemple Bob Marone, ou encore Spirou...), soit un univers, des personnages qui vont entrer en résonnance avec mon propre imaginaire, et c'est le cas de La Voleuse... Je me souviens que tu avais créé ce personnage pour un ami à nous, et déjà, à l'époque sans même en avoir vu d'images, il me faisait frémir! Lorsque Pierre-Henry s'est retiré du projet, et suite à notre rencontre avec Dargaud je t'ai moi-même proposé de reprendre cette série. Au vu de notre longue colaboration ( merde, déjà15 ans!!) est ce que tu me trouve vraiment sain d'ésprit ? Non : c'est pour ça qu'on travaille ensemble depuis si longtemps! 1) chez Delcourt

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« La guérison de Blueberry »

  Voici enfin, la conclusion tant attendue du cycle Mister Blueberry entamé par Jean Giraud il y a dix ans déjà. Le challenge était immense car il s’agissait de succéder à Jean-Michel Charlier himself, et l’ambition de notre homme, à la mesure du défi. Si son Blueberry avait parfois dérouté les lecteurs parce que cloué au lit pendant les trois quarts du récit, n’allez pas imaginer pour autant que ce cycle annonçait une préretraite du beau Mike. Dust, c’est 68 pages de poussière, de bruit, de fureur et d’action, comme aux grandes heures de la série. Et notre cher vieux « Blueb’ » est désormais sur pieds puisque remis du deuil de la disparition de son scénariste… Quel regard portez-vous sur le cycle Mister Blueberry maintenant qu’il est achevé ? J’avais une grande ambition pour cette histoire, et je ne suis pas certain d’avoir atteint mon objectif. Cela dit, il faut relativiser ce sentiment car toute ma carrière s’est faite sur ce mode : une ambition forte et un résultat plutôt en deçà de l’image originelle que j’avais rêvée. Vous pourriez quantifier cette déception ? … Hm…ça oscille entre 10 et 90 %. Cela dit, mon ambition est sans doute tellement effrénée que parvenir à 20 % de satisfaction, ce n’est déjà pas si mal ! En tant que scénariste, c’est le même schéma. J’avais bâti le récit à l’avance tout en me laissant un espace de liberté. Je ne voulais pas d’un scénario trop « efficace », j’avais envie de laisser une place à des séquences d’ambiance, à des silences où il ne se passerait rien d’apparent… Je ne sais pas si j’ai réussi. Au final, il me semble avoir un peu perdu de vue l’aspect initiatique de la guérison de Blueberry. Aurait-il fallu 20 pages de plus pour mieux développer ? Votre ambition n’est-elle pas d’autant plus forte que vous avez le travail Charlier pour référence ? J’ai toujours considéré la disparition de Jean-Michel dans sa part scénaristique. Il a disparu à un moment charnière dans le récit de la vie de Blueberry, c’est-à-dire lors de la fin d’un cycle, et je ne pouvais pas l’ignorer lorsque j’ai commencé Mister. Par contre, la conséquence que j’en tire dans cette histoire-là n’est que le fait des outils d’interprétation dont je dispose, forcément liés à l’état de ma perception et mon expérience personnelle. Je ne voulais pas rompre avec le travail de Charlier mais je ne voulais pas non plus le reproduire, de crainte de me heurter à un mur infranchissable qui est le talent propre de Charlier. Vous trouvez qu’il y a une cassure entre votre scénario et les siens ? Il y en a forcément une due au changement de scénariste, mais si vous regardez bien, Mister Blueberry est la stricte conséquence de ce que Charlier avait mis en place. A la fin d’Arizona love, Blueberry s’aperçoit que la seule chose qui résiste à ses qualités d’homme d’action, c’est le cœur d’une femme. Le projet de vie qu’il offre à Chihuahua Pearl est bien faible face aux ambitions de cette femme extraordinaire. Si jusque-là il a mené autant d’actions héroïques, c’était sous le coup d’une pression extérieure ; et là, pour la première fois de sa vie, il prend son destin en main et son projet n’est pas à la hauteur de la femme qu’il désire. Chihuahua est trop ambitieuse pour se résigner une vie de propriétaire terrien, même avec l’homme qu’elle aime. Blueberry est fort parce qu’il est capable d’affronter une armée mais il est incapable de se construire une vie de couple… ? D’autre part, Mike Steve, fermier et marié, nous sort du schéma créé en son temps par JMC et signe l’arrêt de mort de la série. Cela doit être impossible de faire le deuil d’un personnage aussi fort que Chihuahua. J’imagine qu’il la croisera à nouveau. Sans vendre la mèche, je peux déjà vous dire que leur nuit d’amour a laissé des traces, si vous voyez ce que je veux dire… A vous entendre parler ainsi de Blueberry, on peut se demander quelle place il tient dans votre vie. C’est un partenaire virtuel. Pour un jeu dans lequel je m’investis au maximum. Il vous habite tant que cela ? Oui, mais tout ce que je fais est toujours sous-tendu par une grande curiosité. Il est donc normal que j’ai eu envie d’aller très loin dans le récit de sa vie. On peut rapprocher ma démarche de celle d’un écrivain qui, créant des personnages, leur imagine une vie à venir tout autant qu’une vie passée, et tout ça uniquement pour justifier ses réactions. C’est seulement par cette démarche qu’un personnage peut se mettre à vivre. Et, dès qu’un créateur, quel que soit son mode d’expression, a un personnage qui se met à vivre, il se doit d’être généreux avec lui. Est-ce que Blueberry est un partenaire qui vous a parfois déçu dans ses réactions ? Oh oui, bien sûr. Quel fou ! Durant toute la période Charlier, il est terriblement aliéné par le contexte dans lequel il a été créé. A cette époque, le héros de BD ne doit se battre que contre des attaques extérieures mais jamais contre lui-même. Il est très Boy-Scout et plutôt psychorigide dans sa manière de prendre de front ses ennemis. Sans la complaisance du scénariste qui en a fait un héros, il aurait raté la plupart de ses stratagèmes et n’aurait jamais été le Blueberry vainqueur qu’on connaît. Même s’il essaie de survivre et sauver sa peau, il ne s’écoute pas vraiment. C’est seulement dans ce dernier cycle, où je le montre passif sur son lit de convalescent, qu’il commence à s’interroger sur sa vie. Et, pour la première fois, il ne résiste pas, même si on cherche à le tuer ce qui montre bien le désarroi dans lequel il se trouve. A vous entendre, un personnage n’échappe jamais tout à fait à son créateur puisque c’est lorsque vous l’avez repris en main qu’il se rapproche le plus de vous. Ce n’est pas tout à fait vrai. Le héros est toujours le représentant des archétypes de la société contemporaine, qu’ils soient de narration ou sur la représentation du bien et du mal. Au moment où Blueberry a été créé, ces idées-là étaient très codées et très rigides. Voyez Tintin ou Spirou. Aujourd’hui on voit apparaître des schémas beaucoup plus complexes de héros qui sont le résultat d’une évolution du regard de notre société sur elle-même. On peut dire que la génération Pilote a en quelque sorte accouché au forceps la BD française pour l’aider à sortir de ces représentations-là. Les personnages issus de séries d’aventures d’aujourd’hui ont beaucoup plus d’épaisseur que Blueberry à ses débuts ; voire plus de philosophie et de culture. C’est pour cela que je pose sur le travail de Charlier un regard très respectueux et que, en clin d’œil à la continuité de son travail, j’ai introduit ce journaliste, John-Meredith Campbell (avec les mêmes initiales que Charlier), chargé de rapporter pour son journal une vision de l’Ouest conforme à l’idée que s’en font ses lecteurs. Le compagnon de ce journaliste, le jeune Parker, ne rappelle-t-il pas, quant à lui, le jeune Giraud débutant sa carrière sur Fort Navajo ? Je ne me suis pas représenté consciemment et j’avoue que c’est la première fois qu’on me le dit. Mais Parker est, comme l’indique son nom, un homme pour qui tout passe par le cœur. Cette rencontre est pour lui une initiation. Alors oui, c’est vrai, il y a une parenté… Pensez-vous avoir dérouté vos lecteurs en clouant Blueberry au lit ? Oui, quand on le découvre, on est dérouté, mais en diminuant ses capacités physiques, je l’amenais à devenir encore plus héroïque qu’auparavant, sans avoir à surenchérir éternellement sur les dangers qui le menacent de l’extérieur. Cinq albums en dix ans. Vous avez retrouvé un rythme de production très soutenu. Cela faisait longtemps que je n’avais pas dessiné autant Blueberry. Mais je me rends compte que se lancer dans un aussi long projet est un travail de jeune homme. A partir d’un certain âge, on commence à se poser les questions sur sa capacité à entreprendre des œuvres à si long terme. Vous avez des doutes sur votre désir ? Non, mais tous les dessinateurs chevronnés vous le diront, on ressent le reflux de l’énergie. Quand j’étais plus jeune, je me demandais comment, sous prétexte de l’âge, on pouvait abdiquer le dessin et perdre le feeling ! Ça y est, aujourd’hui j’ai ma réponse. On essaie toujours de faire de son mieux mais un jour on s’aperçoit que ce « mieux » est de pire en pire. Qu’est-ce que vous appelez un dessin « pas terrible » ? Un dessin doit se rêver avant de se dessiner, on doit ressentir un appétit féroce à trouver des façons inédites de montrer ce que l’on veut faire voir… mais quand le rêve s’effrite, eh bien on a un dessin « pas terrible ». C’est votre quête ? Il me semble que tous les dessinateurs qui savent frapper l’imaginaire de façon durable sont des auteurs qui travaillent férocement et ne renoncent jamais face aux difficultés à représenter le monde. Vous avez cependant une constance phénoménale à propos de Blueberry que vous dessinez depuis plus de 40 ans. Oui, c’est vrai et je me laisse aller au pessimisme, mais, quand j’ai vu l’album Dust imprimé, j’ai malgré tout été rassuré ; je le trouve au final plutôt pas mal. Pourtant, je peux vous assurer que j'étais très angoissé et cela a duré jusqu’au dernier moment, notamment pendant la mise en couleur avec Scarlett. Vous n’aviez jamais connu ce sentiment ? … Si, bien sûr ! Au fond, j’ai toujours été comme ça. Je suis dans cet état de doutes et d’angoisse pour chaque album ! Seulement maintenant, et je mets tout cela sur le compte de l’âge. J’ai peur de perdre en qualité de performance et de désir. Il va falloir que je reprenne des cours de perspective ! Vous parliez d’un cycle voué à la guérison de Blueberry. Le voilà sur pieds. Il est donc prêt à repartir pour d’autres aventures ? Bien sûr !…La question maintenant est « quand » !. Mais je peux toujours lui demander la réponse dans le prochain album d’Inside Moebius ! Christelle & Bertrand Pissavy-Yvernault

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Krassinsky, Roi des coeurs

  En signant le premier tome des Cœurs boudinés en mai, Jean-Paul Krassinsky arrive là où on ne l’attendait pas. Le dessinateur de Kaarib, devenu auteur complet – ce qu’il avait déjà réalisé furtivement les pages de Pilote – propose en effet un album singulier qui se distingue pas son intelligence et l’acuité de l’auteur à observer la gente féminine… Les Coeurs boudinés, c'est quoi ? Un recueil de nouvelles, dont le personnage principal est à chaque fois une fille plutôt ronde. C’est tantôt drôle, tantôt triste, un peu comme la vie, quoi ! Le point de départ de ces histoires, c’est justement les préjugés que peuvent avoir les gens sur les petites grosses. Tourner en dérision l'apparence physique n'est pas une activité très noble, bien qu'elle soit universellement pratiquée. (essayez un peu de me dire le contraire, tiens). Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans ce projet finalement plutôt atypique ? Sans doute mon goût pour les chemins de traverse. En bande dessinée, il y a un nombre incalculable de thèmes très contemporains dont personne ne s’est emparé. J’aime bien regarder le monde par le petit bout de la lorgnette : Il y a longtemps que des sociologues ont remarqué que des questions à priori triviales, comme la mode ou l’apparence physique, étaient des champs restant à explorer. Georg Simmel disait que c’est en cherchant à comprendre les « questions de chiffons »*, les détails de la vie quotidienne que l’on peut espérer comprendre vraiment le fonctionnement de nos sociétés. L’ apparence est au cœur de nos relations sociales, dans le travail ou quand il s’agit de séduction. Pourtant, c’est quelque chose que l’on avoue pas volontiers, sans doute parce que ce ne serait pas politiquement correct ! C’est vraiment de cette constatation qu’est née l’envie de parler des petites grosses : on peut imaginer qu’elles partent avec un handicap dans la course à la séduction, parce qu’elles ne sont pas dans la «norme » diffusée par les publicités et les journaux féminins. Du coup, ce sont des héroïnes d’autant plus touchantes . Même l'approche de la couleur, signée Claire Champion, se distingue puisque chaque histoire possède sa dominante de couleur... Les atmosphères sont assez différentes selon les histoires, malgré la thématique commune. Encore une fois, Claire a amené beaucoup de sensibilité et de fraîcheur au projet. Vous avez, je crois, largement fait lire vos histoires auprès de votre entourage ? Absolument.. Les réactions ont été assez intéressantes, parce que très différentes : certains passages faisaient rire les femmes mais pas les hommes, et puis ensuite, cela a donné lieu à quelques débats enflammés pour savoir quelle était la silhouette féminine idéale. Résultat des courses, il semblerait que personne n‘ait vraiment la réponse, mais que les filles se trouvent toujours trop grosses alors que les hommes aiment les rondeurs ! J'ai déjà pu vérifier que vos histoires faisaient mouche auprès des lectrices souvent étonnées par votre acuité... On m’a souvent fait remarquer que c’était surprenant que je raconte des histoires de filles…Moi je trouve ça parfaitement naturel pour un garçon de s’intéresser aux filles ! (rires) Certaines histoires s'inspirent-elles de faits réels ? Disons que je m’inspire énormément de certains comportements, des gens que je peux côtoyer. Mais après, je grossis certains traits, j’en invente d’autres, je joue le jeu de la fiction. Dans le cas de « Luigi », c’est effectivement parti d’une anecdote réelle, assez incroyable : Un gars décide de retrouver la fille qu’il a croisé un soir d’été dans une buvette en Grèce, mais il ne connaît d’elle que son prénom. Alors, il tente la bouteille à la mer. Il écrit à toutes les filles de l’annuaire français qui ont le même prénom. Et le plus fort, c’est qu’il continue toujours aujourd’hui à arroser internet de sa petite annonce, 10 ans plus tard ! On ne peut qu’être admiratif devant tant d’acharnement ! (rires) C'est drôle, parfois très lucide donc cruel, mais vous ne vous moquez jamais de ces femmes. Les hommes, au contraire... C’est vrai qu’ils ne sont pas épargnés ! (rires) On a parfois l'impression d'entendre la voix** de l'émission Strip Tease*** entre chaque reportage. Etonnant ! Pas tant que ça… il me semble que le ton de l’émission, à la fois tendre et caustique, n’est pas si éloigné que ça de l’ambiance que j’ai cherchée. Rassurez moi, Les Coeurs boudinés peuvent être lus par les hommes ?! Seulement s’ils ont de l’humour. D'une certaine façon Claire Bretécher et Florence Cestac n' auraient-elles pas déjà préparé le terrain pour ce type d'histoire ? Sûrement, au moins pour la bande dessinée. Elles ont amené le lectorat à des histoires plus réalistes. Mais je pense que le cinéma a davantage approché le sujet. De « Bridget Jones » à « comme une image », il y a eu pas mal de portraits de filles rondes en butte avec la norme de la femme idéale. Quelques films ont produit une vision originale, « Trop belle pour toi », par exemple : La beauté glacée (Carole Bouquet) s’efface devant la fille « ordinaire »(Josiane Balasko), voilà une théorie intrigante, non? Le film fournit ses réponses, mais le plus intéressant reste quand même la question qu’il pose… Pas facile de trouver une vérité en matière de séduction. Et ce n’est pas forcément dans la presse féminine qu’on en saura plus : il n’est pas rare de passer de « Ronde et alors ? » à « Comment maigrir avant l’été ? » dans le même journal… Pour quel personnage de votre album avez-vous le plus d'affection ? Question difficile… surtout que j’ai mis beaucoup de moi même dans ces personnages. J’ai sans doute été un cœur boudiné, dans une autre vie ! François Le Bescond *G. Simmel, Sociologie des sens, traduit et publié en France pour la première fois en 1912 et repris dans sociologie et épistémologie, Paris, PUF, 1981 ** Martine Matagne ***émission belge - qui a obtenu deux 7 d'or - diffusée sur France 3 et TV5. Certains de ces reportages sont disponibles en DVD (MK2)

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Grun : un nouveau grand

  Evidemment, les mots sont galvaudés. Et quand on a dit du dernier opus de *** qu’il était génial, incontournable et qu’il fallait se ruer chez le libraire pour l’acquérir, ça tombe mal de le répéter quand déboule une œuvre réellement géniale, incontournable, etc. Disons donc que « Le Serment », premier volume de la série « La Conjuration d’Opale », est extasiant. L’occasion de rencontrer un nouveau grand dessinateur . Pourquoi Grun et pas Ludovic Dubois, tel que vous connaît votre maman ? Il n’y a pas de raison décisive. Il sonne bien, il me plaît, c’est tout. Plus profondément, j’ai voulu bien marquer la frontière entre mes travaux précédents (pub, jeux vidéo) et la bande dessinée. Il y a pourtant plus qu’un rapport entre pub, jeux vidéo et BD ? Sans doute, mais à 34 ans, je débute dans la BD et j’ai voulu indiquer comme une nouvelle naissance. Toutefois, mon travail pour les jeux vidéo m’a décidé à travailler en couleurs directes pour « Le Serment ». Sauf qu’en BD, vous n’avez pas adopté le coloriage par ordinateur ? Non. Par rapport à l’époque (la guerre de Trente Ans), j’ai estimé que le travail à l’ordinateur faisait anachronique. C’est une question de rendu des textures, les ombres et lumières. J’ai donc opté pour l’aquarelle et les encres de couleur. Combien de temps vous prend la finition d’une planche ? Il faut compter une semaine, depuis le crayonné, le story-board, le crayonné définitif, la mise au net et en couleur. En fait, je travaille par séquences. Le scénario de Corbeyran est suffisamment riche et nerveux qu’il permet de passer d’une atmosphère de nuit à une ambiance de jour. Vous adapter à la BD historique, cela n’a pas dû être facile ? J’ai dû me faire violence ! J’étais plus attiré par la S-F. Mes influences, ce furent tout de même Moebius, Topi et même les comics US. Ici, il faut une rigueur, indispensable pour le contexte historique. Il s’agit de ne pas tomber dans l’académisme et le parascolaire. Basé sur des faits réels, le scénario de Corbeyran ouvre des fenêtres sur le fantastique. Cela correspond à une recherche très contemporaine : le goût pour l’ésotérisme, incarné ici par Nostradamus. Vous travaillez à Clermont-Ferrand. C’est à l’écart des circuits BD, non ? Tout à fait ! Mais je ne suis pas seul, puisque, originaire de Bordeaux, j’ai monté ici un atelier avec Patrick Prugnier (« L’Auberge du Bout du Monde », chez Casterman), Hyppolite (« Dracula », chez Glénat) et Laurent, qui s’est dirigé vers une BD plus régionale. Nous sommes quatre… ce qui n’empêche pas la BD de rester un boulot de solitaire. Alain De Kuyssche

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Christophe Blain, un talent "hors norme"

  Les lecteurs du magazine Lire découvriront en avant première - à la fin du mois de mai - les premières pages du nouvel album d’Isaac le pirate. Cinquième volet de la série, cet album témoigne du parcours de son auteur, Christophe Blain, dont le premier album (Hop-Frog sur un scénario de David B.) avait d’emblée marqué les esprits. André Juillard parlait de votre travail avec une certaine admiration, mettant en avant « un talent hors norme dans un monde où l’on apprécie justement exagérément la norme ». Ça fait quoi de découvrir ces propos ?! Ça fait plaisir ! (rires). Venant d’un auteur tel quel lui, ces propos ont d’autant plus de signification. Vous avez vous même quelques « maîtres » et notamment pas forcément ceux auxquels on pourrait penser… De façon générale je ne lis pas beaucoup de bande dessinée pour éviter d’être trop influencé par des auteurs et de m’enfermer du même coup dans un circuit fermé. C’est pourquoi je m’intéresse plus largement à la peinture ou au graphisme : j’admire par exemple Gustave Doré, Toulouse-Lautrec ou Honoré Daumier. Globalement les illustrateurs de la fin XIXe et début XXe siècle m’intéressent particulièrement, il y a eu à cette époque un foisenement graphique et pictural intense. J’aime bien aussi l’aspect rétro d’auteurs plus anciens tels que Alain Saint-Ogan, Christophe, Winsor McCay ou même Hergé qui ont pu m’influencer, mais là il s’agit d’auteurs suffisamment éloignés - dans le temps et dans le style - pour que je puisse m’inspirer de leur travail. On sent que vous dessinez Socrate instinctivement pour finalement réussir ce qui constitue le Graal de beaucoup de dessinateurs : aller à l’essentiel. Cela ne se limite pas au dessin, c’est aussi un objectif narratif dans la manière de raconter les histoires. C’est un idéal et, forcément, je n’y arrive pas ! Arriver à plus de simplicité est difficile, cela peut paraître paradoxal mais c’est la réalité. Ma démarche va de toutes façons dans ce sens pour l’instant, surtout avec Socrate, effectivement. La fameuse « ligne claire », développée par Hergé que vous citiez, était aussi une démarche tant par le graphisme que par la narration. Hergé a incontestablement mis au point un système narratif qui a fait école. Mais, à ce propos, j’aurais tendance à me méfier des systèmes car le piège, pour moi, serait de tourner en rond, de s’enfermer dans une méthodologie de travail. Ne pas toujours faire la même chose, éviter le systématisme et ressentir du plaisir dans la création sont des impératifs. Je ne me vois pas adopter un style immuable, tomber dans la facilité en faisant éternellement du « Blain » ! C’est un piège d’autant plus réel qu’il y a une forme de répétition dans la bande dessinée, il est facile de devenir sa propre caricature. Ceci dit je suis bien sûr conscient de mes propres limites… Socrate c’est une collaboration avec Joann Sfar avec lequel vous êtes très complice. Joann est un ami. Cela se traduit aussi dans la façon de travailler : il me propose un scénario assez synthétique car il sait que j’ai besoin d’une certaine liberté pour avoir le plus de plaisir possible à illustrer ses scénarios. Même le contexte de l’histoire, la Grèce antique, est appréhendé de façon très libre pour nous permettre d’interpréter l’histoire du (demi) chien Socrate. On se fiche bien d’être historiquement crédible, on ne cherche par exemple pas à adapter Homère avec toutes les contraintes que cela impliquerait, et c’est ça qui est amusant ! Seule la cohérence de notre histoire compte, après les possibilités sont infinies. N’essayez donc pas de me faire comprendre que les vases grecs ne ressemblaient pas rigoureusement à ceux que je dessine, ça n’a acune importance. Parlons d’Isaac. Résumons : un peintre – qui aurait pu faire une Ecole d’art comme vous – se trouve malgré lui embringué dans un tour du monde avec de vrais pirates. Ce point de départ vous l’aviez dès le début ? Au départ j’avais en tête un récit qui devait représenter un ou deux albums. L’idée était là mais je n’avais bien sûr pas écrit l’ensemble du scénario. C’est en avançant que je me suis apperçu que l’histoire s’enrichissait avec le temps. Je me suis même surpris à développer des idées de départ qui n’étaient pas prévues. Parfois ça devient complètement autre chose, ça peut très bien être un croquis d’un personnage qui va déclencher une idée des mois plus tard. En fait je réalise que le personnage évolue avec moi, au point de me demander ce que je veux ni plus ni moins raconter. Question existentielle… Bien sûr, elle fait partie de la création. L’idée, pour moi, est de ne pas savoir trop précisément ce que je vais raconter sinon ça devient une démonstration et non plus une narration. Quand je me surprends moi-même, il y a des chances que je surprenne aussi le lecteur. Vos personnages vous surprennent-ils parfois eux-mêmes ? Evidemment : ils ont leur propre logique qui peut m’échapper, c’est plus ou moins conscient. Le plus troublant est de découvrir après coup pourquoi on a écrit ou dessiner telle séquence… On sent qu’un personnage comme Jacques prend une importance qui n’était sans doute pas prévue à ce point. Je le pressentais, mais il ne faut pas perdre de vue que j’ai écris le premier épisode il y a plus de cinq ans déjà. Je savais que Jacques allait avoir un rôle important mais sans connaître de quelle manière il allait précisément intervenir par la suite. J’ai notamment pris beaucoup de plaisir à mettre en scène Jacques en présence du père d’Isaac : celui-ci l’impressionne et Jacques, qui est quand même un pirate, devient presque un enfant devant lui ! Il y a un justement aspect tragi-comique très fort dans Isaac. Vous exploitez des situations dramatiques et dures en introduisant un décalage avec une réaction parfois enfantine de vos personnages comme cette scène, dans Les Glaces, où les pirates se prennent d’affection pour un pingouin qui devient une mascotte ! Isaac le pirate n’est pas une série réaliste. J’ai donc une marge de manœuvre qui me permet de développer ce type de décalage. Certes la matière de départ est importante, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai consulté un historien, lorsque j’ai démarré le quatrième album qui se passe en ville pour en savoir plus sur les décors de l’époque. Il a nourri mon imaginaire par la même occasion, mais après j’en fais ce que je veux en fonction du récit. Je reste volontairement vague sur les lieux et l’époque, je précise à peine qu’il s’agit de Paris, c’est « la capitale » qui donne lieu au titre du quatrième épisode, de même Isaac ne croise jamais de personnages historiques et c’est tout juste si on sait à quelle époque ça se passe, plus ou moins la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Les personnages n’appartiennent pas à une époque mais à mon imaginaire. Le fait d’être en atelier est devenue une chose essentielle dans votre travail ? Aujourd’hui je n’imagine pas travailler seul. C’est quand même plus sympa d’être en atelier même si on est moins nombreux qu’avant : j’ai connu l’atelier place des Vosges où nous étions neuf, aujourd’hui nous sommes trois avec Riad et Mathieu*. Si ce que nous faisons est différent, notre conception du métier est proche, c’est vraiment super agréable de bosser ensemble. Si vous n’étiez pas auteur de bande dessinée, quel serait votre métier ? Chanteur ou crooner, c’est un métier ça ?! (rires). La petite histoire de western publiée dans le dernier Pilote devrait-elle aboutir à autre chose ? C’est le projet sur lequel je travaille en ce moment… eh merde, je suis en retard sur les prochaines pages, je dois m’y mettre !.. François Le Bescond * Mathieu Sapin et Riad Sattouf

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Jean-David Morvan raconte son voyage à Tokyo

Morvan : impressions de Tokyo. Un jour, Jean-Jacques Rousseau m'a dit que l'important dans un voyage, ce n'était pas la destination, mais le voyage en lui-même. C'est pour ça qu'il aimait marcher.Enfin, il ne me l'a pas vraiment dit à moi, mais à une prof de français qui me l'a répétée. C'est vrai qu'elle faisait pas toute jeune, mais passons… Aller au Japon à pied, c'est faisable. Mais j'ai peur de prendre un peu de tempos dans mon travail si je me lance dans cette aventure. Pour autant, une fois sur place, on voyage encore. On prend bien un peu le J.R. (métro public) et le métro, mais même là, on voyage à la Rousseau. Parce qu'on découvre les gens et leurs habitudes. L'exemple type, c'est mon voyage de retour, celui qui me mena de Nakano où je logeais, à Narita, où logent les avions. J'avais passé la nuit à préparer des cartons de mangas que a poste allait me faire parvenir en France, en entendant le bruit du vent percuter les baies vitrées de l'appartement de Shiyori et Thibaud. Je me disais que ça soufflait fort mais bon, j'avais autre chose à faire que d'y penser.Après un petit dodo, il était 7 heures du matin, et en mettant les pieds dans la rue, il n'y en avait plus !! Tout était recouvert de vertes feuilles qui, la veille encore, étaient accrochées au branches des arbres jouxtant la route.C'était tellement joli que je n'imaginais pas une seule seconde que ce puisse être un mauvais présage. Je m'en rendis compte 3 stations plus loin, quand à la gare de Shinjuku, un gentil ouvrier casqué m'annonça avec les mains qu'il n'y aurait pas de train "narita express" dans lequel j'avais une place réservée. Il me fallut donc improviser, avec le soulagement de désormais connaître un peu la ville. J'attendis donc une rame de la Chuo line capable en théorie de m'amener, au bout de 29 arrêts à Chiba, afin que je puisse prendre une correspondance sur la Sobu Line qui mène à l'aéroport. Je vous laisse regarder sur le plan si vraiment ça vous amuse. Mon plan paraissait sans faille, sauf que plus nous approchions de Chiba, plus le train s'arrêtait longtemps dans les gares. J'avais de la marge niveau temps, mais quand même j'étais un rien inquiet. Il y avait des annonces que bien sûr je ne comprenais pas, et j'étais obligé de scruter les attitudes des gens pour en déduire si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle qui venait d'être annoncée. Quand soudain, juste avant d'arriver à Chiba, notre rame s'arrêta. Sur les voies, comme ça, sans crier gare. 5, 10, 15 minutes sans bouger. La chaleur montait, tout le monde suait. 20 minutes, et malgré les annonces impossible de lire sur les visages si nous allions redémarrer. Au bout de 25 minutes enfin, nous repartimes et arrivâmes à Chiba le promise. J'étais content, sauf que c'est là que j'appris qu'il n'y avait aucun tarin pour l'aéroport.Ça commençait à devenir urgent, côté horaires. Je décidais donc de sortir chercher un taxi. En courant avec la grosse valise achetée à Hong-Kong qui partait en morceaux, je dus doubler tout les gens qui voulaient se faire rembourser leurs billets. En suivant les logos taxis, je montais un escalator, en descendait un autre, en remontait un troisième avant d'enfin tomber sur une station. Une porte arrière s'ouvrit exprès pour moi et je pris le plus cher taxi de mon existence. 120 euros pour 35 bornes, et même pas en limousine… Dans le hall d'attente, j'ai découvert sur les écrans télé qu'un typhon (vents à 140 kmh) avait traversé la capitale sans prévenir. Il avait même renversé un tanker sur les côtes. À côté, mes petits problèmes de métro, c'était pas grand chose. Enfin, j'ai eu mon avion, et à partir de là, tout s'est bien passé. La preuve, je suis devant mon clavier en train de remercier Rousseau de ses bons conseils. Bien sûr, j'aurais pu parler de BD, mais il n'y a plein d'autres articles sur ce sujet dans la Lettre. Jean David Morvan

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Dufaux : Main basse sur Hong Kong, une fantaisie.

C’est un chiffon rouge. Enfin, vous croyez que c’est un chiffon rouge. Un simple chiffon rouge. Et, bien sûr, vous vous trompez. Hong Kong allait remettre les pendules à l’heure. J’étais accompagné d’Alcide Jolivet et d’Harry Blount, deux hommes aux abords sympathiques, deux bons compagnons atteints tous deux, hélas ! de compulsions maniaques névrotiques à tendance schizoïde. Voir bible d’Heinz Hartmann, tableau 32, colonne de droite, en bas (c’est en italique). Jolivet, le plus redoutable, était muni d’un petit appareil qu’il maniait sans cesse de haut en bas et qu’il plaçait au gré de sa fantaisie sur sa tête, entre ses mâchoires, sur le bout de son nez, dans son dos, entre ses genoux, sous son bonnet, chaque manipulation demandant un arrêt, une pose, une extase sublimée. Les kilomètres s’allongeaient, s’allongeaient, d’autant plus que Blount traînait derrière lui deux caisses, trois valises, et 18 cartons d’achats multiples, nécessaires, indispensables, bref, le minimum de ce que l’on pouvait emporter en dévalisant deux, trois rues. Tout y passait et les deux compères s’entendaient à merveille pour s’arrêter devant un chiffon rouge qui baillait d’ennui au coin d’une échoppe, chiffon enfoui dans une masse d’objets défiant tout classement. Véritable épiphanie, le corps raidi, tétanisé par la révélation, ce chiffon rouge, il le leur fallait. Comme il leur avait fallu les trois tonnes de mangas, les 327 poupées, miniatures, effigies en plastique, acier, chocolat, boulette de riz, papier mâché, sucre, résine, pléiade de demi-dieux ricanant, aux yeux exorbités, mais dotés d’une mythologie que mes deux compères semblaient connaître par cœur. Il y eut d’ailleurs un incident à ce propos : lors d’un arrêt précédent, tous deux étaient tombés en extase devant une adorable petite créature qui semblait se décliner sur films et papiers. Devant mon ignorance, Blount eut un haut-le-coeur : - Quoi ! Tu ne connais pas Rimono dodo ? J’avouai mon abyssal manque de culture à propos de Rimono dodo. - Mais tout le monde connaît Rimono dodo ! s’indigna Blount. Il n’était pas loin de me considérer comme un pauvre débile qui cachait bien son jeu – et son état désespéré – sous des apparences courtoises. Jolivet, l’air navré, pris de pitié sans doute, intervint : - Ma vie a changé après avoir vu Rimono dodo. - On n’est plus le même surenchérit Blount. Tout change : votre femme, vos enfants, votre percepteur… Sans me quitter du regard, les deux compères hochèrent la tête d’un air lugubre :j’étais donc irrécupérable, un véritable scrofuleux intellectuel en chaussettes impeccables mais qui ne les trompait plus ! Ils se reprirent cependant. Une moiteur couvrit leur noble front, un léger filet de salive réapparut à leurs lèvres bleuies par l’émotion, leurs yeux se mirent à rouler dans leurs orbites comme billes de loto, leurs mains, véritables pinces à happer, s’ouvrirent dans un spasme impossible à contrôler. Ils me tournèrent le dos pour dévaliser systématiquement la boutique qui dut fermer après notre passage. Il ne restait plus que les vendeurs à vendre. A un moment, moment fatal où la distraction se paye cher, j’avançai une main vers un damier représentant l’incontournable, l’indispensable Rimono dodo. Ma main croisa celle de Jolivet. Je reculai. Jolivet s’était mis à grogner, découvrant une mâchoire supérieure où 36 canines effilées jetaient un éclat mauvais. Il avait un spasme nerveux, celui de l’épileptique à la sortie d’un film d’Arnaud Desplechin. Quant aux mâchoires de Blount, elles se mirent à claquer comme le pitt bull à qui l’on veut arracher son os. Je compris que j’allais devoir me passer du damier. Mais je connais à présent Rimono dodo et je peux vous témoigner que, depuis, ma vie a changé. Vous ne me reconnaîtriez plus. Je traîne toujours derrière moi une valise vide, on ne sait jamais, ça se remplit si vite une valise… Pour en revenir au chiffon rouge, il fut saisi par Blount avec une précipitation qui lui fit monter les glaires. Après l’achat, vint l’apaisement et je lui demandai naïvement : - Mais c’est quoi, ce chiffon rouge ? - Je ne sais pas, mais c’est beau, me fut-il répondu. En cet instant, Blount souriait, l’âme en paix, un sourire d’enfant aux lèvres, l’œil vide de toute tension. Il était heureux simplement. Le chiffon rouge lui appartenait, il pouvait le palper, le porter à ses lèvres, le gonfler de ses larmes, l’anéantir sous ses rêves. Cet apaisement me parut comme un moment poétique. Il est rare de voir une âme s’abandonner au bonheur. Bien des objets de convoitise subsistaient toutefois dans la ville. Il fallut encore acheter des valises, des cartons, des sacs. Jolivet avait les siens. Blount s’essoufflait. Des courroies, des ficelles lui passaient par-devant, par derrière, entre les jambes, sur le front, à la taille. Mes bons compagnons durent se rendre à l’évidence ; à deux, il reste difficile de mettre une ville à sac en quelques jours. Surtout sans armes atomiques. Hong Kong résista donc même si certains immeubles me parurent lugubrement vides après notre départ. Il reste à m’excuser auprès de mes amis lecteurs. Je devais leur parler de la ville. A la place, je me suis permis un petit divertissement que j’espère léger. Par ailleurs, je tiens à préciser un détail important : Tout le monde sait – ou a su – qu’Alcide Jolivet et Harry Blount accompagnaient Michel Strogoff dans ses pérégrinations. Personnages fictifs donc… Quoique… Il arrive toujours un temps où il faut savoir décoller et donner eue chance à l’avion de pouvoir le faire… Jean Dufaux

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Philip et Francis… pour les intimes !

  Tout le monde connaît Blake et Mortimer, on a l'impression qu'ils font presque partie de la famille. Ce sont de vieux amis, des amis de cinquante ans. Et pourtant, à la lecture de Menace sur l'empire (parution en avril chez Dargaud) , nous découvrons que nous ne savions finalement que fort peu de choses sur leurs petites manies, leurs caractères ou leurs amours. Veys et Barral, leurs nouveaux « biographes », ont choisi d'aborder le mythe sous l'angle de la parodie et offrent à nos délicieux quinquagénaires un véritable bain de jouvence : La Marque jeune ? Pourquoi Philip et Francis ? Nicolas Barral : Cette série est née d'une envie commune, avec Dargaud, de travailler ensemble et, c'est en énumérant les sujets susceptibles d'être aussi « porteurs » que Sherlock Holmes, notre série chez Delcourt, que j'ai eu l'idée de proposer une parodie de Blake et Mortimer. C'est d'autant plus amusant que Jacobs s'était lui-même inspiré de Holmes et Watson pour créer ses personnages ; la boucle était donc bouclée. Mais pourquoi ces personnages-là et pas d'autres ? Pierre Veys : Blake et Mortimer, c'est une ambiance fascinante. C'est de la bande dessinée à l'ancienne, de la belle aventure avec un scénario bien solide. Pouvoir mettre en scène ces deux lascars et les traiter à notre manière, c'était très tentant. Votre style est à priori très éloigné de la fameuse ligne claire ? NB : L'éditeur nous a incité à bien nous replonger dans l'œuvre originale. Je me suis efforcé de soutenir la comparaison avec le dessin de Jacobs car il était question de sortir l'album sous la même présentation que la série classique... Par exemple, j'ai découpé mes planches en trois bandes comme dans « La Marque jaune » ; j'ai mis plus de noir dans mon dessin pour soutenir les couleurs en aplats de Philippe de la Fuente. Tous ces détails mis bouts à bouts font que le résultat est beaucoup plus ligne claire que « Baker street ». J'ai été happé par Jacobs mais j'espère qu'on reconnaît quand même un peu le style Barral dans ces pages ! Certains passages semblent pourtant tout droit sortis de « la Marque Jaune ». NB : En effet, nous avons poussé le clin d'œil jusqu'à la reprise pure et simple de quelques cases, pour ensuite mieux surprendre le lecteur. C'était d'ailleurs extrêmement troublant de reprendre de tels dessins, j'avais presque l'impression de commettre un sacrilège. Outre quelques exemples ici ou là, c'est peut-être la première fois qu'on ose proposer une parodie de personnages aussi mythiques. N'est-ce pas ajouter une difficulté que de se lancer dans une série ? PV : Le premier réflexe serait, sans doute, de nuire à l'intégrité des personnages à parodier en les désacralisant immédiatement. Le problème, c'est qu'en allant trop loin tout de suite, on prend le risque de n'avoir plus rien à dire très vite. S'il ne s'était agi que d'un cartoon ou d'un gag, on aurait sans doute forcé le trait, mais là, il faut raconter une aventure. C'est autre chose. L'idée est d'embarquer le lecteur dans une histoire de Blake et Mortimer et de le réveiller régulièrement avec Philip et Francis. Vous vous situez plus du côté du respect ou de l'irrévérence ? NB : De l'irrévérence, bien sûr. Mais il me semble que nous ne sommes pas tombés dans certains panneaux. Par exemple, nous n'avons pas abusé des fameux narratifs chers à Jacobs. D'autre part, je pense que nous avons également évité l'écueil de l'évocation d'une sexualité trop débridée des héros. Et pourtant le thème de l'album aurait pu s'y prêter… Finalement, je crois qu'il s'agit plus d'une ré-appropriation que d'un pastiche ou d'une parodie. PV : Pour moi, ça ressemble à un travail d'identification. Je colle littéralement au corps de Jacobs, si j'ose dire. Tout le monde connaît son œuvre et se l'est déjà appropriée ; on a beaucoup exagéré, par exemple, la place des récitatifs. On les dit redondants, il me semble au contraire qu'ils apportent énormément d'informations que ne donnent pas les dessins. Finalement, le lecteur a déjà une idée de la question et a préparé inconsciemment le terrain à la parodie. Les auteurs qui poursuivent la vraie série ne seraient-ils pas presque plus parodiques que vous ? PV : Leur challenge commun, je pense, est de faire ressortir la quintessence du travail de Jacobs. Or, j'imagine que Jacobs ne s'imposait pas vraiment de règles draconiennes ; c'était sa façon naturelle de travailler. Mais analyser le travail de Jacobs, et écrire comme lui, n'est pas simple : le cahier des charges est épais. Ça donne le vertige… Si on utilise toutes les données pour la narration, on peut presque être plus jacobsien qu'Edgar P. lui-même, qui se permettait de petites fantaisies de temps en temps. Menace sur l'empire aurait pu être écrit dans les années 50, non ? NB : Probablement. Dans un récent article publié sur « Philip et Francis », le journaliste pensait que nous avions fait de Sharkey un homosexuel. Ça nous avait complètement échappé. Mais il est probable qu'il corresponde à la représentation qui était faite de l'homosexuel dans les années 50, chez Fernand Raynaud par exemple. Ce qui nous amusait, nous, c'était le contraste entre le côté « gros dur » et « homme d'intérieur ». Nous avons créé cet album avec un esprit très naïf et très en référence avec les modèles qui nous ont inspiré (Tintin, Lucky Luke, Astérix…). Vous semblez particulièrement vous acharner sur ce pauvre Mortimer que vous n'hésitez pas à ridiculiser. PV : Oh, je vois que vous n'avez pas lu la fin de l'histoire ! Vous vous êtes fait avoir par ce brave Philip. Méfiez-vous, Mortimer, c'est l'eau qui dort… NB : Lorsque l'on anime deux personnages comiques, la tentation est grande de reprendre le schéma du clown blanc et de l'Auguste. Mortimer nous est très vite apparu comme le plus burlesque des deux. Mais vous verrez que c'est plus compliqué que cela. Même si Philip est apparemment plus fidèle au Blake d'origine, nous révélons aussi quelques zones d'ombres de sa personnalité. Et Olrik ? Il a aussi beaucoup perdu de sa superbe sous votre plume, non ? NB : C'est ça le prestige de l'uniforme ! Ca tombait sous le sens d'en faire un méchant de pacotille. Je me sens beaucoup d'affinités avec ce genre de types. Pour Olrik, j'ai très vite pensé à Satanas et au capitaine Crochet. PV : Olrik est un brave garçon qui a vécu assez longtemps chez ses parents… Les vilains qu'on rencontre ont trop souvent des parcours professionnels sans faille. Mais Olrik est comme nous tous, il a eu des échecs, des problèmes de santé, il s'est cherché (notamment pour le look)… Il n'a pas eu de chance, mais dans l'épisode suivant, il va nous montrer de quoi il est vraiment capable… Et Sharkey ? PV : Sharkey est très délicat. Les gros durs, on les voit toujours arme au poing alors qu'ils aiment aussi être chez eux, dans un bon fauteuil confortable. On ne parle jamais assez de leurs goûts pour certaines tonalités de couleurs de rideaux… Vous vous affranchissez carrément du canon Jacobsien et des caractères qu'il a créés ! PV : La silhouette des personnages porte en elle la parodie : Mortimer est un bloc de granit. Nous, on a choisi un granit un peu attaqué par la mousse. Dans "S.O.S Météores", il a une façon de se mettre en garde tout à fait particulière, un peu comme les boxeurs de 1912 ! Pour Blake, il ne nous a pas fallu extrapoler beaucoup pour trouver notre Francis… Si ce n'était le grotesque des situations, votre histoire pourrait presque être un vrai épisode de « Blake et Mortimer » ? PV : La question du sujet est essentielle puisque c'est le premier intérêt du lecteur. Celui de notre album m'est venu très naturellement. La femme des années 50 est souvent décrite de façon monolithique dans les BD. Elle est là mais jamais citée ; elle est le rouage indispensable mais discret. D'où l'idée de mettre un grain de sable dans ce rouage et c'est Olrik qui va s'en charger ; il est finaud ce garçon. J'ai développé l'intrigue « à la manière de… » et, si vous regardez bien, vous verrez que j'ai repris des séquences entières de certains épisodes. NB : Gamin, je me souviens de la première fois où j'ai lu Astérix ; je n'ai pas ri. Et pourtant, je dévorais chaque aventure. Ce n'est que plus tard, comme tout le monde j'imagine, que j'ai saisi tout le second degré. Je pense que Goscinny avait compris la nécessité d'un premier niveau de lecture. Il était donc important à mes yeux, pour être « grand public », que l'humour de Philip et Francis s'étaye sur une histoire forte à la Blake et Mortimer. Côté dessin, j'avais un double cahier des charges qui tenait du grand écart permanent : rester jacobsien tout en lorgnant du côté d'Hergé, Uderzo et Morris. Ce qui ressort à vous entendre, c'est une espèce de naturel à marcher dans les traces de Jacobs. NB : Ça nous est venu assez naturellement, oui. Que dire ? Ça doit être ça, la Veys et Barral's touch ! On sait tous qu'il y a des mariages de raison dans le métier, mais dans notre cas, au delà de Philip, Francis, Holmes ou Watson, il s'agit d'une authentique rencontre. PV : Et même d'une chance incroyable, my dear. Mon projet de Baker Street remontait à 87 ou 88 et il n'avait provoqué que de l'incompréhension chez les éditeurs et les dessinateurs. Je m'étais résigné à ne plus le proposer jusqu'à l'arrivée de Nicolas qui avait ce rêve : parodier Conan Doyle ! Si ce n'est pas de l'alchimie, ça ! Christelle & Bertrand Pissavy-Yvernault

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Corbeyran : Charme fou !

  Scénariste connu et reconnu, Eric Corbeyran prouve une nouvelle fois la diversité de son talent de conteur entre le nouvel album du Cadet des Soupetard (avec Berlion en novembre), l’inattendu et jouissif Charmes fous (avec Balez en février) et le nouveau cxant des Stryges (avec Guérineau, en début d’année). Un auteur attachant, curieux, sensible et qui affirme vouloir progresser dans les prochaones années. Voilà qui laisse augurer de belles choses ! Soupetard en arrive à son 10e album. Et, avec P'tites histoires de vacances, on vous sent plus que jamais très proche des "jeunes" lecteurs.... J'ai toujours eu envie d'être lu par des gamins, mais l'envie ne suffit pas toujours. Il faut aussi savoir le faire. Je crois que ça vient avec le temps. Doucement. En dix ans, j'ai appris à simplifier, à ne plus avoir de complexes, à lâcher un peu, à dire les choses comme elles viennent. En fait, plus le temps passe et plus on retrouve cette spontanéité et cette effronterie qu'on avait quand on était des mômes. Ces choses qui sont des qualités mais qu'on ne savait pas que c'en étaient. Ces choses qui allaient de soi, qui coulaient de source, mais que l'on a perdu en grandissant. Soupetard, Zélie ou Sales mioches : on sent que vous avez ce besoin de vous adresser à ce lectorat. Un besoin. Une envie. Une nécessité. Je ne sais pas. Il ne faut pas non plus négliger l'aspect rencontre. Je n'aurais sans doute pas fait Soupetard si je n'avais pas croisé Olivier, presque par hasard, au détour d'un festival. Il faut un complice dans une affaire comme celle-là. Il est question d'émotion, de fragilité, de sentiments et de souvenirs. Ce sont des choses délicates à manipuler, des choses rares qu'il faut pouvoir partager, et ça ne peut pas se faire n'importe comment avec n'importe qui. En tout cas, pour moi, écrire en direction des gamins, est un truc assez naturel. De 17 à 24 ans, j'ai été animateur de centre de vacances. J'y ai dépensé pas mal d'énergie. Et puis j'en ai eu assez et j'ai préféré arrêté avant de devenir dingue ou de mourir d'épuisement. ça a laissé un vide. Je l'ai comblé par l'écriture. Participer aux scénarios d'un mythe de la BD, Boule & Bill, a t-il provoqué quelque chose d'inattendu chez vous ? Ne serait-ce que par le fait de toucher près de 400.000 lecteurs en un seul album ! Merci pour cette précision chiffrée... c'est vrai que d'habitude, je mets au moins 40 albums pour parvenir au même résultat ! Sans rire, j'ai été très touché car après la sortie du bouquin on m'a beaucoup répété que mes gags étaient très fidèles au travail original de Roba. Pour moi, c'est un immense compliment car c'est dans ce sens que j'ai bossé. Dans le respect. Mais au fond, ça n'a pas changé grand chose pour moi. D'abord parce qu'on est une équipe et que je n'ai pas le monopole de la situation, ce qui relativise considérablement mon investissement sur les pages de B & B, que ce en temps, en affectif ou en énergie. Ensuite parce que la profession n'est pas au courant et que le grand public se contrefout de qui fait quoi pourvu que l'album lui plaise. Voilà. Ma vie est restée la même. Quant au 400000 lecteurs, je dirai que quand on écrit, on est toujours seul. Je ne subis aucune pression. Je n'y pense tout simplement pas. J'ai accepté d'écrire ces gags parce que je sentais que je pouvais le faire, sinon, j'aurais dit non. C'était un défi, c'est devenu une chouette expérience. "Au fond, je reste feuilletoniste dans l'âme" Après Le Village qui s'amenuise, vous remettez ça avec Olivier Balez grâce à Charmes fous. Pour être franc, je vous sens très à l'aise dans ce registre du one-shot... Pour être franc, moi aussi. Je n'en ai pas fait beaucoup jusqu'à présent (à part "Lie-de-vin" et "Elle ne pleure pas, elle chante"), mais c'est un format que je ne maîtrise pas trop mal, finalement, ça me change un peu. Encore une fois, c'est aussi une question de rencontre. Le style d'Olivier (Balez, cette fois, et non plus Berlion) est difficilement envisageable pour une "série" mais ses qualités graphiques et narratives sur un récit complet sont indéniables. Ca reste toutefois l'exception dans ma production. Même si je suis actuellement en train de travailler avec Philippe Luguy sur un album intitulé "La Mare aux Nymphes", au fond, je reste feuilletoniste dans l'âme. J'aime le rebondissement, le suspense, les fins qui vous tombent dessus alors que rien n'est fini, les rendez-vous avec les lecteurs qui ont lieu tous les ans. J'aime envahir les esprits, j'aime préoccuper les gens (argh ! mais que va-t-il se passer maintenant ?). J'aime être présent. Où en êtes vous des Stryges ? On en arrive tranquillement à un moment pivot du projet puisque nous avons récemment attaqué le Tome 9, album qui se situe exactement à la moitié du chemin de la totalité de la série. Je pense que cet album sortira à la rentrée 2005. Avez-vous remarqué à la rentrée dans les bacs des libraires que les 6 premiers tomes étaient ressortis avec de nouvelles couvertures sublimes entièrement travailler à l'ordinateur par Richard Guérineau ? Vous n'avez pas pu les rater, elles pètent carrément le feu ! Ce relooking s'accompagne d'une nouvelle maquette et d'un format supérieur. Le dessin de Richard y gagne considérablement. Ces changements notables ont d'ailleurs conquis de nombreux nouveaux lecteurs. Par ailleurs, depuis avril, Richard est papa d'une petite Ambre, mais je m'égare... "Je n'ai pas de théorie, je progresse dans l'écriture en écrivant" répondiez-vous à DBD dans le dossier qui vous est consacré. Et vous ne semblez pas avoir fini de progresser ! Hmm... Je ne sais pas si je dois prendre ça pour un compliment... Dans le doute je dirais qu'en effet, je n'ai pas l'intention d'écrire moins et que donc par conséquent, je vais beaucoup progresser dans les prochaines années. Christin dit de vous que vous êtes un grand scénariste. Simple et pas mal comme compliment ! Là, oui ! ça c'est du compliment ! Et venant de Pierre, c'est le plus beau qu'on puisse me faire ! Cela dit, j'avais quinze ans quand je pensais ça de lui et lui a mis quinze ans pour penser ça de moi... j'en déduis donc que 15 doit être un chiffre clé dans la carrière des grands scénaristes... Avez-vous le sentiment que la profession de scénariste est devenu un métier plus complet/complexe ? Franchement, je ne sais pas. J'ai une très mauvaise vision de l'évolution de ma propre spécialité. C'est sans doute lié à ce fameux effet dit du "nez-dans-le-guidon". J'ai cependant l'impression qu'il se profile à l'horizon une vague de "projets de scénaristes" avec des démarches inspirées du "Décalogue", de "La compagnie des Glaces" ou du "Triangle secret". J'ai le sentiment que ces expériences relèguent les dessinateurs plus ou moins au rang d'exécutants... Je ne sais pas si c'est une bonne chose, en tout cas le public a l'air d'y trouver son compte car les cadences de sorties s'en trouvent améliorées... Pour ma part, je préfère continuer à construire des projets plus traditionnels en concertation "avec" les dessinateurs, ça me parait plus juste et plus équilibré. Même si ça ne m'empêche pas par ailleurs de chercher avec eux des solutions pour tenter d'agir directement sur l'aspect rendement qui est devenu l'une des préoccupations prioritaires des éditeurs désireux de sortir leur épingle du jeu de la surproduction. Dans cette optique, depuis 2003, Luc Brahy réalise deux albums d'Imago Mundi par an, et ces aventures sont des récits complets. En 2006, Asphodèle vivra une grande aventure sous la forme d'un feuilleton à suivre au rythme d'un épisode tous les deux mois (mais Defali reste le seul dessinateur). Quant aux Stryges, les séries parallèles permettent d'alimenter l'univers sans dénaturer la série mère. Ce n'est pas toujours évident de concilier créativité et productivité. Votre livre de chevet du moment ? En 2004, j'ai beaucoup lu Fante, Brautigan et Bukoswki, mais j'ai découvert aussi (dans le désordre) Fred Vargas, Stefan Zweig et Sherman Alexie. Tout récemment, j'ai découvert Marc Levy qui décrit des sentiments complexes avec une étonnante simplicité. Son style est fluide et limpide, ses récit concis et haletants. Et il possède ce talent rare des grands écrivains de donner envie de tourner la page pour savoir la suite. Ce sont des romans qu'on avale en une nuit. Sinon, pour picorer pendant mes breaks, j'ai aussi fait l'acquisition des inédits du Petit Nicolas. Je me régale ! François Le Bescond

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Corteggiani un hercule chez pif !

Comme vous n'avez surement pas manqué de le noter, Pif est revenu en kiosque cet été, bardé de son légendaire gadget. Nouvel éditeur, nouvelle périodicité et nouvelle équipe. S'agissait-il d'un coup médiatique aux accents de nostalgie ou d'un retour durable porté par un vrai désir de réveiller la presse BD enfantine ? Autant de questions que nous avons posées à François Corteggiani, scénariste colosse et néanmoins rédacteur en chef de la partie BD… Vous relancez Pif Gadget alors que le titre avait disparu il y a une quinzaine d'années. Vous pensez que la conjoncture est plus favorable aujourd'hui ? Pif avait cessé de paraître pour des questions de management et non pour des problèmes de lectorat. Je pense que le journal aurait largement pu continuer à l'époque, au moins en attendant que la société Vaillant soit rachetée. J'ignore si l'époque est propice à Pif, à J'AIME LA BD ou à CAPSULE COSMIQUE le nouveau magazine que va publier Milan mais si l'on ne fait jamais rien, on ne peut jamais rien savoir. Pour ce qui est du nouveau Pif, je précise que cela n'a plus rien à voir avec l'ancienne formule dans la mesure où c'est un mensuel et non plus un hebdo. Cela vous paraissait impensable ? Relancer un hebdo aujourd'hui, cela semble très difficile. Ceux qui sont là, comme Mickey ou Spirou, continuent sur leur lancée. Un hebdomadaire requiert une infrastructure et un coût infiniment plus lourds à supporter pour un éditeur. L'aventure mensuelle est donc la solution la plus raisonnable. Pourquoi revenir à tout prix vers un titre qui a eu son heure de gloire mais qui appartient au passé ? Parce que Pif Gadget est un journal mythique, voilà tout. Quand Patrick Apel-Muller a vu sortir le numéro exceptionnel de Pilote l'année dernière, il s'est dit qu'il serait sympa de refaire un Pif Gadget. Au départ, ce n'était qu'une idée « pour s'amuser » et puis, les échos étaient tellement favorables que c'est devenu un véritable projet de relance durable du journal. Comment imaginez-vous les nouveaux lecteurs de Pif ? Je ne me les imagine pas particuliérement à part peut-être certains nostalgiques du dos carré. Ce que je m'efforce de faire depuis qu'on m'a proposé ce rôle, c'est de publier des bandes dessinées qu'on ne voit pas ailleurs. Je ne veux pas d'un journal formaté où l'on a l'impression de lire toujours la même histoire de la première à la dernière page. J'essaye d'offrir des genres variés, le tout en histoires complètes, ce qui est sans doute le pari le plus difficile à tenir de nos jours en BD. C'était déjà la particularité de Pif à l'époque. Vous ressortez de leur retraite des héros qui ont fait la gloire du journal, seriez-vous donc nostalgique ? Pas du tout. Nous allons publier environ 15 % de réimpressions d'anciennes séries comme « Loup Noir » de Kline et Jean Ollivier, et probablement Rahan. Ainsi que Pifou ou Placid et Muzo. Il y a aussi des retours de personnages anciens mais réactualisés comme Docteur Justice, la Jungle en folie ou Pif lui-même. Le reste, c'est de la création sans aucune référence avec le passé. Je reçois énormément de projets, environ une quinzaine par semaine, émanant de jeunes mais aussi de quelques anciens. Les auteurs mythiques de Pif relatent tous qu'ils ont beaucoup souffert de l'absence de politique d'albums des éditions Vaillant à la grande époque. Avez-vous des projets en ce sens ? Vaillant était surtout une maison de presse, l'édition n'était pas leur spécialité. Quant à nous, nous avons en projet de publier des albums mais nous n'en sommes qu'au deuxième numéro, il faut d'abord accumuler du matériel dans le journal avant de penser bouquins… Vous êtes satisfaits des premières réactions ? Nous avons vendu pour le moment environ 360 000 exemplaires du premier numéro mais nous restons conscients que ces ventes ont bénéficiées de l'effet d'annonce du « retour » de Pif. Le deuxième numéro sera tiré à 400 000 exemplaires. C'est énorme, bien entendu et il faudra attendre un peu avant de se faire une idée durable sur l'impact commercial du journal. Vous semblez prendre beaucoup de plaisir à cette aventure ? Je m'amuse assez, c'est la vérité. Travailler avec des gens comme l'oncle HERLE, IVARS, TARRIN, CHICO, LES TOTOS BROTHERS, Madame FLORENCE, MATHILDE et tous les autres, c'est un véritable bonheur qui durera le temps qu'il durera. C'est un journal pour lequel j'ai énormément travaillé à mes débuts et qui a permis à beaucoup d'auteurs reconnus aujourd'hui de réaliser leurs premières armes. J'espère que les jeunes que nous publierons auront la même chance. Et puis, je suis tout simplement heureux que Pif reprenne sa place dans le paysage de la presse BD. C & BPY

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Magnin et le questionnaire de Proust

Le troisième album de L'Héritage d'Emilie (L'exilé) sort en novembre : un épisode qui confirme le talent éclatant de Florence Magnin comme graphiste et coloriste mais aussi comme scénariste. Cette série aux ambiances de plus en plus fantastiques n'a pas été nominée au festival d'Angoulême pour rien ! Son auteur répond ici au questionnaire de Proust, sans hésitation. Ou presque ! Quel est le principal trait de votre caractère ? Le courage. Pas celui du saut à l'élastique, plutôt celui des timides…Quasi quotidien, totalement imperceptible et souvent inutile. La qualité désirée chez un homme ? L'intuition. Chez une femme ? l'intelligence. Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ? Leur tolérance et leur patience (surtout en cas de déprime). Votre principal défaut ? La paresse. Je suis de la race des paresseux(ses) qui travaillent 10 heures par jour… Il y en a ! Vote occupation préférée ? La lecture. Votre rêve de bonheur ? Gagner au loto… auquel je ne joue pas. Quel serait votre plus grand malheur ? Je ne répondrai pas à cette question qui porte malheur. Ce que vous voudriez être ? Jeune. Le pays où vous désiriez vivre ? Si je le savais, j'y serais déjà ! Votre couleur préférée ? Rouge… Mais pas n'importe lequel : très difficile à trouver ! Votre fleur préférée ? Celles des marronniers. Parce qu'elles sont liées pour moi depuis l'enfance, au retour des beaux jours et au souvenir des vacances…Un symbole de liberté. Votre oiseau préféré ? Les mouettes… A cause de la mer (et désolée, mais je suis du clan des chats). Vos auteurs favoris en prose ? Zola, Maupassant, Flaubert, Céline,Colette, Poe, Yourcenar, Nothomb…plus que des auteurs favoris, J'ai surtout des livres préférés…Mais la liste serait longue! Un des derniers en date est: La croix et la Bannière de William Boyd. Vos poètes préférés ? Nulle en la matière… Mettons tout de même: Rimbaud, Brassens, Ferré, Prévert. Vos héros/héroïnes préférés dans la fiction ? Je ne trouve pas… Vos compositeurs préférés ? Lennon, Mac Cartney, Dylan, Simon et Garfunkel, Mark Knopfler, (ex-fan des sixties…) et tous les compositeurs inconnus, groupés très à l'ouest sous le label traditionnel irlandais. Vos pentres préférés ? Bosch, Vermeer, Monet, Turner, Millais, Rossetti, Moreau, Carl Larsson, Gustave Doré, Roland Cat… Et beaucoup d'illustrateurs, dont Arthur Rackham, Cicely Barker, Alan Lee, Patrick Woodroffe, Jill Barklem… Vos héros/héroînes préférés dans la vie réelle ? Tous les hommes de bonne volonté et toutes celles qui ont refusé de céder au diktat machiste ou religieux. Ce que vous détestez par dessus tout ? L'intolérance. Les caractères historiques que vous détestez le plus ? Les dignitaires intégristes religieux (passés ou présents) de quelque bord qu'ils soient. Le fait militaire que vous adorez le plus ? Les morts au champ d'honneur ne suscitent en moi aucune admiration, seulement de la tristesse, de la pitié et de la colère contre la folie qui en a fait de la chair à canons…J'ajouterai que le plus beau plaidoyer que j'ai vu à ce jour contre la guerre est Le Tombeau des lucioles (dessin animé de XXX , ndlr). La réforme que vous admirez le plus ? L'abolition de la peine de mort. Le don que vous voudriez avoir ? Etre musicienne. Comment aimeriez vous mourir ? Lucide et sans souffrance. Votre état d'esprit actuel ? Soulagée ! Quelles sont les fautes qui vous inspirent le plus d'indulgence ? Toutes celles que j'ai déjà commises moi-même… Votre devise ? Il ne suffit pas de choisir la bonne voie, il faut la rendre agréable… (est-ce bien une devise ?…)

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Philippe Luguy : Le retour de Percevan

  C'est à un train de sénateur que Philippe Luguy nous offre, de temps à autre, le bonheur d'un nouveau Percevan. Le septième sceau, qui vient conclure le précédent album, est un véritable déferlement d'images et de prouesses graphiques, comme on en a rarement connu en bandes dessinées classiques. Notre homme est probablement au sommet de son art, un art qu'il a toujours cultivé depuis ses débuts, un art fait d'imaginaire fantastique et de merveilleux. Cela semble avoir toujours été votre marque de fabrique ? C'est vrai. Cela me permet de délirer graphiquement. J'aime cet instant où l'histoire fait déconnecter de la réalité. Beaucoup de gens recherchent comme moi cette dimension. Le monde est dur et nous avons tous besoin d'en sortir de temps en temps. Je le fais à travers mes dessins. Conserver un imaginaire de gosse, c'est ma forme de liberté. Je suis par exemple en train de dessiner un château pour le prochain épisode de Percevan « Les terres sans retour » et il est complètement inventé. Mon propos, finalement, c'est de rêver, de m'amuser et si je provoque les mêmes sensations chez les lecteurs, c'est super… Jean Léturgie vous fait du « sur-mesure » ? Nous avons une grande complicité, on se renvoie la balle. Il me connaît très bien et sait écrire des scènes où mon dessin prendra toute sa mesure. Le connaissant très bien également, j'essaie de mettre en valeur ses scénarios. J'espère y arriver… En tout cas, je ne me prive pas du plaisir du détail et je peux passer quinze jours sur une planche s'il le faut. Et Jean de me dire : « mais pendant que tu as dessiné cette page, tu avais le temps d'en faire dix autres ! » Effectivement vous semblez littéralement vous « éclater » sur certaines planches ? Eclater… c'est le mot. Peut-être va-t-il falloir que je me calme un peu. Ce plaisir graphique peut nuire à l'efficacité du dessin. Actuellement, je cherche à alléger les détails pour gagner en dynamisme et en lisibilité. Si ! Si ! J'essaie. Cela dit, je manque cruellement de recul et une fois le bouquin achevé, je ne n'y vois plus que les défauts et les erreurs. Je suis satisfait d'être parvenu au bout du challenge que représente un album mais insatisfait du résultat. C'est sans doute le lot de tous les collègues. En guise de consolation, je me dis que je ferai peut-être mieux au prochain épisode. Vous avez la réputation d'être un dessinateur lent. C'est dû à ce perfectionnisme ? Probablement. En réalité, je suis un boulimique lent. Jean dit souvent qu'il a écrit « le Sablier d'El Jerada » (qui se déroule dans le désert) dans l'espoir que je dessine plus vite… Et il ajoute « Mais cet animal de Luguy en a dessiné tous les grains de sable ! ». N'allez pas croire que je suis inactif pour autant. Je termine un autre album « Gildwin, les légendes océanes ». Je dessine le prochain Percevan, sans compter l'édition des albums de Sylvio dans lesquels de nombreuses pages inédites sont ajoutés. Simultanément je suis sur un one-shot en couleur direct, sur scénario d'Eric Corbeyran. J'espère montrer une autre facette de mon travail et prendre une petite récréation en dessinant une histoire un peu plus adulte. Parce que vous avez l'impression que les dessinateurs « tout-public » sont moins reconnus ? Non, je ne le crois pas… L'important, il me semble, c'est de faire ce que l'on fait avec sincérité, quel que soit le sujet. On peut s'adresser au tout public - expression que je n'aime pas beaucoup - sans pour autant le prendre pour un imbécile. Et puis, encore faudrait-il définir la notion de « reconnu »… Si c'est faire le métier que l'on a choisi et en vivre tout en s'amusant et en vivre, alors je suis « reconnu ». On voit régulièrement Percevan au lit avec ses conquêtes. Il est un des rares personnages « classiques » à avoir une sexualité. Oui. Ca m'a toujours gêné que les femmes ne soient représentées que par la Castafiore. Et ne parlons pas de Blake & Mortimer. Certes, me direz-vous, l'époque était différente. Alors il y a des jolies filles qui font des œillades à Percevan et vice-versa. Mais c'est la vie, non ? Le problème serait de donner une sexualité à Kervin qui est un personnage beaucoup plus burlesque et à qui l'on ne peut destiner à priori que des cuisinières plantureuses. Il y a parfois un décalage de genre entre ces deux personnages et peut-être faudra-t-il que j'homogénéise tout cela à l'avenir ? La série a en tout cas clairement évolué vers un style plus sombre au fil des albums. C'est vrai, le ton était plus humoristique au départ. C'est sans doute du au choix des scénarios. Mais Kervin et Polémic continuent à offrir des respirations très « gaguesques » au milieu d'aventures parfois sérieuses. Cocktail que vous utilisez encore dans la nouveauté ? Tout à fait. L’épisode se passe presque entièrement dans l’obscurité puisque la nuit est tombée sur le monde. Grâce à nos personnages comiques, nous allégeons cette gravité ambiante. L’apocalypse, c’est sérieux… Il était donc indispensable de faire apparaître Kervin et Polémic sinon nous risquions de tomber dans la sinistrose. Que vous inspire cette fidélité de plus de vingt ans envers Percevan ? 23 Ans exactement… Cela m’inspire que le temps file à une allure folle. On relève un jour la tête et on s’aperçoit qu’on a pris vingt ans dans la figure…Quant à ce qui est de la fidélité, elle est liée au plaisir que je prends à dessiner ces albums. Et tant que les lecteurs témoigneront leur attachement au personnage, il n’y a pas de raison que j’interrompe l’aventure, je dirais presque notre aventure. Je crois même que le rythme de parution devrait être plus soutenu dans les prochaines années. Un épisode par an, ce serait pas mal. C’est votre prochain défi ? On peut dire ça comme ça. Et puis je n’ai pas renoncé à un vieux rêve qui serait d’adapter Percevan ou Sylvio en dessins animés. J’ai décidé de prendre le mors aux dents et de creuser l’idée. Ce serait pour moi l’aboutissement d’un vieux fantasme de dessinateur amoureux de dessins animés. Et puis, quel rêve de voir les personnages qu’on a créés, quitter la planche à dessin familiale pour aller vivre leur vie sur grand écran ! Ch. Et B. P. –Y.

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Pierre Christin, Jean-Claude Mézières, petite conversation entre amis

  La parution du dernier épisode de Valérian inaugure un nouveau cycle très attendu des lecteurs. Cette fresque futuriste est devenue, au fil des années, une référence absolue en matière de SF et la complicité de ses deux auteurs, Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, y est pour beaucoup. Lecteurs de La Lettre, vous allez même découvrir, ci-après, un extrait d'une conversation (au débotté, bien entendu !). Et il y est même question de fin… Non ? Si ! Jean-Claude Mézières (inquiet) : Mais où on va comme ça, hein, où on va ? Pierre Christin (calme) : Dans le Grand Rien, mon vieux. J.-C. M. (encore plus inquiet) : Le Grand Rien, à dessiner, tu le sens vraiment ? Tout noir, tout vide, tout moche, circulez y a rien à voir. Et tu veux que je dessine ça ? P.C. (très calme) : Tout comme l'espace intersidéral est généralement plein de vide, le Rien cosmique peut très bien être plein de plein. J.-C. M. (sévère) : Là, je t'arrête ! Ca fait déjà trente ans et vingt albums que tu m'embrouilles avec les paradoxes temporels où, plus s'approche la fin de l'histoire, plus l'histoire de la fin s'éloigne ! Alors me faire le coup du trou dans le ciel qu'il va falloir remplir, hein… P.C. (légèrement pontifiant) : Les deux sont liés. Au cas où tu n'aurais pas remarqué, après tout ce ne sont que des mots sur lesquels on ne peut pas mettre de dessins, il faut faire fonctionner la tête tu comprends, bon enfin passons, au cas où tu n'aurais pas lu la couverture des albums, donc, il s'agit d'une saga spatio-temporelle. Et je vais te rassurer. J.-C. M. (pas rassuré) : Ouais ? P.C. (techno) : C'est dans le Grand Rien que Valérian et Laureline espèrent retrouver trace de la Terre que, je te le rappelle, ils ont perdue en 3152 après l'avoir sauvée en 1986. J.-C. M. (las) : Arrête là dessus, je te dis. Tu nous fait du mal. P.C. (enthousiaste) : Mais justement, le passé est le passé ! Enfin, plus ou moins. Et désormais nos héros, et donc nous mêmes, nous sommes tournés vers l'avenir ! J.-C. M. (prenant un air cool) : La moindre des choses pour une BD de SF, si tu permets. P.C. (indifférent à l'ironie) : Il va leur arriver des trucs merveilleux, violents, effrayants, émouvants même. Des trucs qui peu à peu, du moins il me semble, là, au jour d'aujourd'hui, qui n'est pas demain et encore moins après demain c'est vrai, devraient les mettre avec un peu de chance sur la piste de Galaxity et leur permettre de découvrir l'OuvreTemps dont ils ont besoin pour la rejoindre. J.-C. M. (le regard perdu dans le vide) : Ouvrir le temps ? Pas de problème. Très facile à représenter, façon art conceptuel parfaitement adapté à la bande dessinée comme chacun sait. Tu n'as peut-être pas bien saisi ce que j'ai dit sur ce sujet pénible ? P.C. (animé par une espèce de grande flamme intérieure) : Ils se heurteront à de vrais méchants comme ils n'en ont jamais rencontré, de terribles entités minérales, glaciales et muettes qui manipulent à leur insu tous les autres ennemis de la Terre. J.-C. M. (insensible à l'espèce de grande flamme intérieure de P.C.) : Violent, effrayant, OK. Et simple, bien sûr. Mais je ne vois pas le côté merveilleux et émouvant de tout cela. P.C. (toujours habité par sa flamme intérieure) : Il y aura des batailles interplanétaires à mener, un combat à l'échelle de l'univers. Mais nos deux héros ne seront pas seuls. Leurs amis et alliés à poil, à plume, à trompe fouineuse et à glande chabounale seront à leurs côtés pour cet ultime combat. J.-C. M. (de nouveau très inquiet) : De quoi, ultime combat ? Tu veux dire que ça pourrait être la fin de VALERIAN ? P.C. (de nouveau pontifiant) : La fin d'une période historique comme il y a eu la fin de l'empire romain, comme il y aura la fin de l'impérialisme américain, ça oui. J.-C. M. (combatif) : Mais pas la fin de VALÉRIAN, la saga ? Cette histoire de fin secrète que tu laisses filtrer ici ou là, c'est quoi cette rumeur ? P.C. (secret) : Eh bien, justement, c'est secret. Et ça sera assez soufflant car, pour revenir aux possibilités extraordinaires que constitue une trame spatio-temporelle… J.-C. M. (se rebiffant) : Non ! P.C. (lourd) : Si. Je te ferai par exemple remarquer que, à la différence de certains super-héros de BD que je ne nommerai pas, Valérian et Laureline ne sont pas plus immortels que nous. J.-C. M. (piqué) : Tu veux peut-être dire qu'on vieillit ? P.C. (faussement léger) : Nous un peu, mais eux, non, jamais. Puisqu'ils ont et auront toujours la possibilité de recommencer une nouvelle vie ailleurs et demain, hier et plus loin, hic et nunc. J.-C. M. (un instant d'absence) : Hein ? P.C. (en rajoutant une louche pour être clair) : Je veux dire qu'il va forcément y avoir une fin de cycle dans les aventures de Valérian et Laureline s'ils parviennent à faire reparaître la Terre dans le concert des planètes et à y retrouver leur propre place dans la société du futur. Mais elle ne signifie pas la fin de tout puisque la fin de l'Histoire, ça n'existe pas, ni en vrai ni en BD. J.-C. M. (animé par une espèce de flamme intérieure) : Bon, eh ben alors, en somme, je vais pouvoir continuer à faire comme d'habitude ? Dessiner ce qui n'a pas été dessiné avant, inventer des mondes inconnus, voyager au delà des limites, donner vie à des bestioles marrantes ? P.C. (emporté par l'espèce de flamme intérieure de son ami) : Voilà ! C'est ça même ! Tu vois que ni toi ni les lecteurs n'ont de raison de s'inquiéter. J.-C. M. (olympien) : C'est ça la profondeur insondable d'un continuum narratif fondé sur la mise en abyme du paradoxe spatio-temporel. P.C. (scié) : !

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Dick Hérisson a 20 ans maintenant !

  Il yavait Spiderman, il y a maintenant L'Araignée pourpre… Le personnage de Dick Hérisson vient en effet de vivre sa 11e aventure sous ce titre dont l'histoire se déroulera en deux volumes. Et vous savez quoi ? Dick Hérisson vient de fêter ses 20 ans : joyeux anniversaire ! Votre personnage vient d'avoir 20 ans : plutôt jeune, finalement ! Les héros n’ont pas d’âge et c’est profondément injuste, ceux qui les ont créés ne bénéficient pas du même privilège. Si on parlait d'autre chose ?! En revoyant vos albums, on se rend compte à quel point votre style a évolué, passant d'une quasi ligne claire à un dessin beaucoup plus chargé et réaliste. Comment expliquez-vous cette évolution ? Oui c'est curieux, en effet. D'ailleurs, quand je me vois dans la glace, je me fais la même réflexion... Si on parlait d'autre chose ? Si vous voulez. Polar fantastique sont les deux qualificatifs qui décrivent le mieux la série. Mais vous semblez prendre un vrai plaisir à jouer avec un certain régionalisme pittoresque, assez cocasse, qu'il soit provençal ou breton... Je constate que vous cherchez à m' énerver ? Mais j'aime ça (rire grinçant et cynique)... Donc vous avez dit «qrégionalisme-pittoresque assez cocasse» ?... Comme c'est cocasse. Voici précisément tout ce que je déteste (sans pour autant ne rien avoir contre les Provençaux ou les Bretons...). Passons sur le régionalisme… et parlons d’autre chose. Justement, fait inhabituel, vous débutez l'histoire ailleurs que sur le vieux continent, en Afrique du nord... C'est une première ! Je vous ferai remarquer, jeune homme, qu' en 1933/34 (époque où se situe cette histoire), la Casbah d'Alger était un territoire français. Alors on dira que l’histoire débute dans un coin de France ! Dans l'Araignée pourpre on découvre une scène «d’époque» très inquiétante, celle où défilent les Croix de feu. Etait-ce volontaire de votre part ? Pas du tout ! J'avais laissé comme chaque soir mon travail en cours sur ma table à dessin, et ceci à dessein, pour retrouver tout en place le lendemain. Or, le jour suivant, quel ne fut pas mon étonnement en découvrant ma planche, la veille à peine esquissée, couverte de graffitis d'extrême-droite ! Une lettre de menace était de plus posée en évidence sur mon bureau, m'enjoignant de mettre en scène «de vrais Héros de la France éternelle» dans mes histoires. Pour finir, l'empreinte encore chaude d'une gigantesque croix incandescente s'étalait sur toute la largeur de la porte du bureau. Bon, je parie que l'on ne va encore pas me croire, mais en fait c'est souvent ainsi, on dit «mais où va-t-il chercher tout ça ?» alors qu'à l'origine, il y a une explication très simple... Si vous pouviez me rendre les restes de la croix, à l’occasion. Vous prévoyez une seconde partie à cette histoire : cela était prévu dès le départ ? Pas du tout... De même, tenez, il y aura peut-être bien une troisième partie, ce n'est pas prévu non plus… (mais cela reste entre nous, il va de soi, il ne faudrait pas que cela vienne aux oreilles de mon Éditeur, n'est ce pas ?!...). Ce sera l’omerta, promis. Rendez-vous dans… deux ans ? Peut-être moins : figurez-vous qu'avec mes derniers droits d'auteurs (fort substantiels vous vous en doutez...) j'ai acheté un couple d'elfes de maison qui se chargent d'une partie du boulot. Pas bête… Regrettez-vous le rythme que vous offrait par exemple l'écriture radiophonique, ce côté feuilletonesque, ou le rythme de la bande dessinée vous paraît-il satisfaisant ? Il est évident que le feuilleton radiophonique avait tous les avantages : j'écrivais absolument ce qui me passait par la tête sans me soucier de ce qui allait advenir au cours des épisodes suivants... Ce travail se faisait les trois-quarts du temps dans un bistro (près de la Maison de la Radio, chez Les Ondes, allez-y de ma part !). Le metteur en scène, des acteurs et des bruiteurs se tapaient tout le boulot, et la question de savoir comment dessiner une tour Eiffel qui s'écroule sur une manif de Croix de Feu (pour prendre un exemple simple) ne se posait pas. En plus je travaillais avec une blonde... et c'était super-bien payé !... Bon, si on parlait d'autre chose ?... Vous l’aurez cherché : question idiote, vous avez peur des araignées ?! Réponse idiote : oui. Jérôme Doutendieu (Le Petit Provençal)

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5 questions à Herlé

  Achille Talon retrouve "le monde merveilleux" du journal Polite et Herlé retrouve Windenlocher, son complice de Nab. Il signe – avec Brett – des gags réunis dans ce nouvel album (parution en octobre) qui permet au personnage, créé par Greg, de renouer des liens avecson entreprise favorite… Hop ! Connaissiez-vous Achille Talon avant d'en écrire les scénarios ? Je l'ai découvert dans les pages de Pilote. C'était dans les années 1970. À l'époque, je l'avoue, ce n'était pas mon personnage favori. Je préférais La Rubrique à brac de Gotlib. Voilà pourquoi j'ai longuement hésité quand on m'a proposé d'écrire des gags de Talon. À priori, ce n'était pas mon univers. Et alors ? ça s'est finalement très bien passé. Je me suis pris au jeu et je me suis bien amusé. Et puis, j'ai eu l'occasion de rédiger, dans la tradition de Greg, des textes beaucoup plus longs que ceux des BD habituelles. Je ne suis pas un bavard lorsqu'il s'agit de parler, mais j'adore écrire. Et là, je suis servi. Dans cet album, Talon retrouve le monde de Polite, mais celui-ci a beaucoup changé. Vous avez fait un "stage" dans une entreprise pour imaginer ces situations ? ! Pas du tout ! Je n'ai jamais travaillé dans un bureau. C'est l'observation du quotidien, dans la rue ou ailleurs, qui me donne les idées que je transforme ensuite à ma manière. Je le fais pour Nab, j'applique le même principe pour Talon. Achille Talon vous permet de retrouver votre complice, Widenlocher. Vous êtes-vous concertés avant de travailler ensemble sur cette série ? Pas plus que d'habitude. Voici quinze ans, lorsque je l'ai rencontré à Marseille, nous étions voisins. Aujourd'hui, six cents kilomètres nous séparent, ce n'est pas un problème. Je le connais tellement par cœur que je n'ai pas besoin de lui parler pour savoir ce qu'il peut faire d'une page que je lui adresse. Il sait qu'à partir d'un scénario que j'ai découpé en ajoutant des croquis, il a tout pouvoir pour ajouter les petits détails qui lui passent par la tête. Allez vous transformer l'essai et écrire d'autres gags d'Achille Talon ? Oui, sans hésitation. Je me sens dans le bain et j'ai déjà quelques idées pour le prochain album. J'y travaillerais dans quelques mois. Pour l'instant, je me consacre au prochain Nab et à Lobo Tommy, une nouvelle série pour Pif Gadget. Jacques Pessis

Flash spécial

  • S'enfuir de Guy Delisle, Prix Médecins sans Frontières

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