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Alice au pays du merveilleux

  Alice est bien sûr associé à la série le Troisième Testament, dont le quatrième acte vient de paraître aux éditions Glénat (coscénario de Xavier Dorison) : une histoire fleuve qui voit sa conclusion arriver sous la forme d’un album très attendu de 76 pages… Vous avez été l’un des organisateurs du festival BD des grandes écoles, alors que vous étiez étudiant à l’ESCP1, avant d’être auteur. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? J’étais attiré depuis longtemps par la bande dessinée, mais je n’étais pas certain de pouvoir un jour devenir auteur : en faisant une école de commerce, je me dirigeais plutôt vers l’édition ou la production en matière d’animation. L’association organisatrice du festival – qui regroupait un collectif d’écoles de commerce et d’ingénieurs, présidé à l’époque par Catherine Crospal – m’a permis de mettre un pied dans cet univers. Un jour, en revenant d’une réunion de l’association, j’ai fait la connaissance d’un autre membre, lui aussi étudiant et attiré par le métier : Xavier Dorison. J’ai travaillé pour des fanzines et des magazines comme Casus Belli pour me faire la main, en discutant parallèlement avec Xavier du projet qui est devenu le Troisième Testament. J’ai mis de côté des projets plus personnels, nous avons bénéficié de nombreux conseils, puis j’ai achevé mes études au moment de la sortie du tome 1. Et pour nous deux, c’était parti ! Franchement c’est un peu le rêve pour tout auteur qui débute : d’emblée, le Troisième Testament a connu un gros succès ! (Sourire) Que dire ? On arrive au quatrième tome, le succès est arrivé rapidement : ce sera difficile de faire mieux la prochaine fois ! Avant de revenir à cette série, pouvez-vous nous en dire plus sur l’adaptation de Tomb Raider en BD ? C’est une opportunité qui est arrivée grâce à Glénat, j’ai immédiatement sauté dessus : je suis un grand fan de récits d’aventure et de fantastique. En plus, c’est un personnage qui bénéficiait déjà d’une forte notoriété, et Lara Croft est légitimement un personnage de BD. Patrick Pion a assuré le dessin et moi le scénario. Après une longue mise au point, l’alchimie a fini par fonctionner. S’il n’y avait pas eu de problèmes entre Glénat et la société propriétaire du personnage, je crois qu’on aurait pu construire une série captivante. Mais voilà, malgré de bonnes ventes, l’album est aujourd’hui retiré du circuit commercial. C’est vraiment dommage, surtout qu’on avait déjà travaillé sur la suite : j’ai beaucoup de regrets, je dois le dire. C’est l’aspect fantastique du Troisième Testament qui vous a réuni avec Xavier ? Incontestablement, même si je suis plus encore attiré par le fantastique pur : ce que Xavier appellerait le merveilleux. Des mondes déconnectés, le Grand Ailleurs. Ce que le film Dark Crystal a instauré pour moi. Xavier est plus attiré par un fantastique très ancré dans le réel. D’ailleurs, pour l’anecdote, le Troisième Testament devait être au départ beaucoup plus fantastique. Le glissement vers un ancrage plus historique ne s’est pas fait sans contraintes… C’est-à-dire ? C’est-à-dire, par exemple, devoir chercher pendant des heures une documentation sur les revêtements de sol utilisés à cette époque ! Graphiquement, je voulais avoir un maximum de crédibilité. D’ailleurs, globalement, le sujet est assez plausible… Vous avez eu des réactions de spécialistes ? Plutôt bonnes, en général ! Mais là aussi, il y a eu pas mal de recherches, Xavier s’attelant plutôt à la partie exégèse et religion, et moi à la partie historique autour des personnages et des faits. Nous avons beaucoup lu ! Il n’y a pas de séparation de domaine entre dessinateur et scénariste ? Il y a deux scénaristes sur cette série. L’idée de départ est de Xavier, et je fais les dessins, mais le scénario (structure, personnages, scènes, dialogues) est en soi une œuvre commune. Pour lever l’ambiguïté, nous avons fini par le préciser sur les albums. Xavier ne dessine toujours pas ? (Rires) Non, pas encore ! Etes-vous quelqu’un de pointilleux ? (Amusé) Oui. Je dirais même “chiant”. Par exemple, la dernière planche du Troisième Testament nous a demandés, avec Xavier, trois jours de travail pour les seuls dialogues ! Le Troisième Testament est un récit ambitieux et, finalement, très noir : on découvre souvent la part sombre de chacun, sur fond d’apocalypse… Ce ton n’est pas naturel pour moi. Il est le fruit de notre collaboration avec Xavier, qui en avait d’ailleurs jeté les bases. à aucun moment, nous n’avons imaginé mettre un quelconque “humour”. J’aurais aimé, de temps à autre, un peu plus de légèreté, mais c’est un détail. Le premier résultat de nos discussions a été le personnage d’Elisabeth, qui apporte à sa façon le point de vue du lecteur. Au final, cette histoire est son histoire, même si le héros reste Marbourg. Dans ce récit, dans ce vieux monde à l’aube d’une renaissance, la plupart des protagonistes ont trop vécu pour pouvoir encore changer. Même les plus jeunes (Trevor) sont piégés par leurs choix, pensent qu’ils ne peuvent pas faire marche arrière et font face aux conséquences. Ils ne voient leur rédemption qu’au moment de mourir. Elisabeth n’est pas encore formée au début de l’histoire, malgré ce qu’elle croit. Ce qu’elle vit bouleverse ses convictions, elle se trouve projetée d’un extrême à l’autre, de la raison toute puissante à une foi aveugle. Le choix qu’elle assume à la fin est le reflet de sa maturité, le manifeste d’un humanisme trempé à l’épreuve de la réalité. D’une certaine manière, elle assume, en notre nom à tous, le péché originel en pleine connaissance de cause. Pas mal, à 17 ans ! Il y a des personnages forts comme Marbourg, Uther le Pourpre ou Sayn qui apportent beaucoup à l’intrigue, sans manichéisme… Personnellement, j’ai beaucoup de mal à concevoir des personnages purement “méchants”. Il y a nécessairement au moins une bonne raison qui justifiera leurs actes. Sayn, l’adversaire, a eu le temps de réfléchir à ses arguments et est déterminé à arriver à ses fins, parce qu’il est persuadé d’avoir raison, quitte à employer des moyens terribles. En concevant ce personnage tel qu’il apparaît à la fin, je n’étais pas certain de trouver un argument à lui opposer… Finalement, le comportement d’Elisabeth n’est pas rationnel. C’est un acte de foi… en l’homme. Avec elle, j’ai envie d’y croire… Mais je peux vous dire que je ressens parfaitement la fureur de Sayn devant ce choix ! Certaines scènes sont puissantes, comme la découverte de l’abbaye oubliée proche de Saint-Luc dans le tome 3… On sent un gros travail de recherche… C’est quelque chose que j’adore réaliser. Ce genre de séquences apparaît d’ailleurs plus souvent dans le tome 4, comme cette scène complexe qui se déroule sur un glacier. De même, l’approche de l’île où se trouve le Troisième Testament ne se fait naturellement pas facilement. Il était impératif de dramatiser le lieu, de l’amener par la mise en images. Le danger serait que ça prenne le pas sur le contenu strictement narratif, d’où l’intérêt d’avoir plus de pages. Combien ? 76 pages… C’est une décision qui signifie un effort pour l’éditeur comme pour nous, et pour les lecteurs qui ont attendu plus longtemps. Mais ça donne une autre dimension au récit. Question que vous allez souvent entendre : “Y aura-t-il une suite ? ” Au bout de quatre albums, l’histoire est terminée. Ces personnages sont liés pour toujours au troisième testament, mais nous en avons terminé avec eux. Cependant la mythologie du Troisième Testament nous inspire, et depuis le début (j’insiste !), nous pensons à un autre usage de ce texte et de ce qui l’entoure. Si je vous dis Tolkien, Chrétien de Troyes… Chrétien de Troyes, ça fait longtemps ! (Rires) En tant qu’auteur, je suis très attiré par le fantastique, le légendaire, le merveilleux, je me retrouve donc dans ce type de références, bien sûr. En ce qui concerne l’adaptation du Seigneur des anneaux au cinéma, je la considère comme une grande réussite. Il se dit que vous allez vous-même vous lancer dans l’animation… Je travaille sur un gros projet, c’est vrai. L’idée est là depuis plus de deux ans… Ce sera une grande aventure épique et universelle, quelque part entre Excalibur et le Livre de la jungle (rires) ! C’est, au même titre que la BD, un vieux rêve, mais les investissements ne sont plus les mêmes. Une boîte de production a été montée pour mener à bien ce projet – dont le titre temporaire est Pendragon –, qui se veut artistiquement intègre et ambitieux. Les autres collaborateurs sont très talentueux. J’y crois énormément. Mauvaise nouvelle pour les lecteurs… Non, car de toute façon nous venons d’achever le Troisième Testament comme prévu, et je pense que ce long métrage, s’il voit le jour – au mieux dans trois ans –, devrait aussi séduire les lecteurs de la série. Vous travaillez justement parfois en équipe avec plusieurs auteurs (Lauffray, Pion, Dorison, etc.). Pourquoi ce choix ? J’adore fonctionner comme ça : je travaille plutôt le scénario et les dialogues chez moi, sans musique, mais le dessin – sauf le storyboard – se fait plutôt en atelier. J’y apprends beaucoup de choses, l’émulation fonctionne. Matthieu [Lauffray, N.D.L.R.], notamment, a un rôle essentiel à ce niveau. On vous a vu signer un hommage à Blacksad dans le making-of : vous aimez les chats ? (Rires) J’aime beaucoup les chats de Guarnido ! François Le Bescond

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Duchazeau au pays inca

  Après des débuts dans le journal de Spirou, Frantz Duchazeau illustre une série humoristique (Igor et les monstres) en compagnie de Pierre Veys et dont le deuxième volume sort en octobre. Ce dessinateur au style très personnel et séduisant sort également, en septembre, dans la collection “Poisson Pilote “, le premier titre d’un diptyque envoûtant intitulé la Nuit de l’Inca sur un scénario de Fabien Vehlmann. Frantz Duchazeau, avant de faire de la bande dessinée, que faisiez-vous ? Je rêvais d’en faire. Alors je faisais plein de petits boulots dans le dessin, le temps d’apprendre le métier et de gagner sa vie, le chemin est long… Quel est l’élément qui vous a le plus convaincu dans le fait de dessiner La Nuit de l’Inca ? Au départ, c’est moi qui ai proposé à Fabien l’idée de l’Inca. J’étais convaincu depuis longtemps, j’avais déjà fait un projet qui se passait en Amérique du Sud, mais il n’avait pas abouti. Quand Fabien a vu le projet, il a eu envie que l’on fasse quelque chose ensemble, alors, on est repartis sur le même thème, mais dans des temps plus anciens. Vous connaissez bien cette région d’Amérique du Sud ? Bien, non. Mais j’y suis allé quelques fois, d’ailleurs, j’y retourne bientôt. Je connais les Andes mieux à travers les livres, l’histoire de cette région me touche particulièrement. Plus tard, je ferais un autre album sur le même thème, probablement différent. Peut-être adapterai-je un mythe. Voilà… Comment avez-vous rencontré Fabien Vehlmann ? Fabien, je l’ai rencontré par l’intermédiaire de Gwen*, mon ami. C’est un peu grâce à lui si le projet a pu se faire, il sentait qu’on avait des choses à faire ensemble. < size=1>* dessinateur de Samedi & Dimanche Vous n’étiez pas effrayé à l’idée de dessiner un récit qui se passe presque exclusivement la nuit ? Non, il faut juste être au service de l’histoire. En plus, j’avais en tête de travailler avec le coloriste Walter dont j’admire le travail. Je savais qu’il ferait du bon boulot. Votre style est très personnel, avec une finesse toute particulière. On ne sent par exemple pas d’influences dans votre travail… Il y en a pleins. Toute la “nouvelle école”, Sfar, Blain, Blutch, David B, mais aussi certains Américains. Et un peu de moi aussi ! Mais surtout les influences peuvent venir de choses très différentes, en particulier pour un travail comme celui-là, l’art précolombien, statues, textiles, etc… Le tout, c’est de se retrouver soi, c’est son travail le plus personnel. Eric Gauvain

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Trio magique

Avec le troublant thriller Mister George dont le premier des deux tomes paraît en août, la collection “Signé” du Lombard s’enrichit des signatures de deux scénaristes emblématiques de la BD actuelle, Rodolphe et Le Tendre. Elle consacre aussi les talents de metteur en images de Labiano… Qu’est-ce qui conduit Rodolphe et Le Tendre à parfois écrire des scénarios en duo ?   Rodolphe : L’amitié ! Voici maintenant une trentaine d’années que Serge Le Tendre et moi, nous sommes amis. Comme nous exerçons le même métier, celui de scénariste de BD, travailler en duo est un prétexte pour se voir régulièrement. C’est ainsi que nous avons conçu ensemble le Cycle de Taï-Dor dont une nouveauté paraîtra d’ailleurs dans les mois qui viennent, puis la Dernière Lune pour Antonio Parras. Cet album sorti au Lombard en 1992 devait être le premier d’une série, mais des divergences de vue avec la direction éditoriale de l’époque nous ont alors amenés à en rester là… Aujourd’hui pourtant, vous y revenez avec le diptyque Mister George dans la collection “Signé”. Rodolphe : C’est que depuis dix ans, d’heureux changements se sont produits au Lombard. Depuis l’arrivée d’Yves Sente au poste de directeur éditorial, l’image de la maison n’a plus cet aspect réactionnaire qu’elle avait avant. Il s’y pratique maintenant une intelligente politique d’ouverture qui tente les auteurs. Cela dit, Serge et moi, nous avons écrit cette histoire de Mister George sans penser à un éditeur en particulier. Ce qui nous a motivés, c’est surtout le plaisir de tenter ensemble une nouvelle expérience et l’envie de traiter ensemble un nouveau style de récit. Avec le Cycle de Taï-Dor, on évolue dans le merveilleux, l’heroic fantasy, les mondes parallèles. La Dernière Lune, c’était plutôt la grande aventure… Ici, on se situe dans un univers contemporain, dans une quête d’identité et des problèmes d’ordre psychologique : des thèmes que nous avions abordés chacun de notre côté, mais jamais ensemble. A votre avis, pourquoi Rodolphe et Le Tendre vous ont-ils choisi, vous Hugues Labiano, pour dessiner ce thriller ? Labiano : Mister George est un thriller où la psychologie des protagonistes joue un rôle très important. Ce qui, je pense, a incité Rodolphe et Serge Le Tendre à me proposer de mettre en images leur scénario, c’est la façon dont j’avais typé les personnages de Matador, un triptyque que j’ai dessiné pour Glénat et dans lequel les aspects psychologiques tenaient également une place de premier plan. C’est du moins ce qu’ils m’ont laissé entendre et c’est en tout cas la seule référence que j’avais lorsqu’ils m’ont branché sur cette histoire… Rodolphe : Serge Le Tendre et moi, nous avions effectivement eu un coup de foudre pour ce triptyque Matador. Le traitement du personnage et le rendu de l’atmosphère nous avaient impressionnés. Chaque page de ce récit qui se passe dans le Sud, sentait la chaleur. Rares sont les dessinateurs capables d’instaurer un climat. Vu cette capacité qu’a Labiano d’exprimer des choses au-delà de l’action, nous nous sommes dit qu’il serait le metteur en images qu’il nous fallait pour Mister George… Au moment où nous lui avons proposé de dessiner ce scénario, nous ne savions toutefois pas qu’il venait tout juste de s’engager sur Dixie Road avec Jean Dufaux pour Dargaud. Comme nous tenions à travailler avec lui, nous avons donc attendu qu’il arrive au terme de cette route prioritaire ! C’est ce qui explique pourquoi Mister George a mis tant de temps à se manifester… Choisir Labiano, c’était aussi une façon de promouvoir un jeune dessinateur prometteur ?   Rodolphe : Oui et non. Pour Le Tendre et moi, l’essentiel était de travailler avec un coauteur de qualité. Nous avons eu la conviction que Labiano était le plus apte à rendre graphiquement ce que notre scénario exprimait. C’est, de plus, quelqu’un d’agréable et de sérieux dans le travail. Comment réagit un jeune dessinateur à la perspective de collaborer avec des scénaristes aussi réputés ? Labiano : Quand vous débutez dans le métier de dessinateur de BD et que des scénaristes aussi confirmés que Rodolphe et Le Tendre vous proposent de travailler avec eux, vous êtes flatté et vous répondez oui sans hésiter. Ce scénario était en outre l’occasion pour moi d’illustrer un récit très actuel et se situant dans un univers très contemporain. Mes deux autres productions, Matador et Dixie Road, se déroulant dans les années 1930, j’avais fort envie de changer de cadre et d’atmosphère. De plus, Mister George est un thriller implacable, concis, qui vous tient en haleine de bout en bout et c’était donc excitant à dessiner. La perspective de travailler sur un sujet totalement différent m’intéressait vraiment… En fait, c’est la conjugaison de ces divers éléments qui m’a motivé. L’ambiance des thrillers contemporains à l’américaine est-elle graphiquement inspirante ? Labiano : Comme la plupart des gens de ma génération, ma culture est fortement américanisée. Je suis en outre un grand lecteur de littérature américaine. Graphiquement, tous les dessinateurs vous diront que les Etats-Unis sont très inspirants. C’est plus excitant à dessiner que la Dordogne qui est cependant une superbe région… Cela dit, aussi bien pour Dixie Road avec Dufaux que pour Mister George avec Rodolphe et Le Tendre, le cadre m’était imposé par le scénario. De quelle façon se partage le travail d’écriture entre deux amis coscénaristes ? Rodolphe : Comme écrire ensemble, c’est d’abord une façon de resserrer les liens d’amitié qui nous unissent et l’occasion de nous voir souvent, nous passons quelques jours chez l’un ou chez l’autre à cogiter du matin au soir, puis à structurer les résultats de nos élucubrations. De la trame initiale au développement du sujet, de l’écriture des dialogues au découpage des séquences, nous élaborons tout ensemble. Aucun de nous deux n’a une tâche particulière. Cela dit, parce qu’il a débuté comme dessinateur, Serge visualise davantage les situations que moi qui ai une formation littéraire. Spontanément, les idées de cadrages viennent le plus souvent de lui et les principes de dialogues, le plus souvent de moi. Jean-Louis Lechat

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Djinn sensuel !

  Le troisième opus de Djinn sortira en octobre. Sur un scénario de Jean Dufaux, Ana Miralles réussit à illustrer un univers féminin forcément (?)sensuel. Corinne Jamar, elle-même auteur, a rencontré cette artiste espagnole dont le talent éclate véritablement. L’idée vaut pour Ana Miralles. Ses héroïnes sont si sensuelles qu’on a envie de dire : seule une femme pouvait les dessiner ! Ana entre dans la peau de ses personnages, comme l’amour dans le cœur de Jade la Djinn. Dans ce tome 3, Le Tatouage, Lord Nelson inscrit son nom sur la peau de la favorite du sultan. Aussitôt, les lettres s’effacent. Harold Nelson est maintenant en elle. Jean Dufaux a su capter la magie chez la dessinatrice, leur rencontre sur le papier est une réussite. Le charme opère à merveille… Ana, qu’est-ce qui vous a attiré dans le scénario de Jean Dufaux ? Il me donnait l’opportunité d’exprimer un point de vue féminin sur le monde du harem. Un point de vue qui aide à sa compréhension, qui amène même une certaine tolérance. Est-ce difficile pour une femme actuelle de faire vivre des femmes au temps des harems ? Cela m’intéressait de m’introduire dans cet espace réservé aux femmes. Que ce soit dans un harem ou un gynécée, l’homme a toujours confiné les femmes dans des endroits clos, qui leur étaient exclusivement réservés. Recréer ce monde qui m’était totalement inconnu représentait un beau défi. Qu’est-ce qui a changé, d’après vous, dans la manière de séduire un homme ? Nous ne sommes pas si différentes de nos ancêtres. Mais les hommes n’ont pas autant évolué que les femmes. Grâce à la libération de la femme, ils nous traitent mieux qu’avant ! Ils avaient le pouvoir, c’était très confortable, pourquoi vouloir changer les choses ? Maintenant, un homme nous impressionne s’il sait faire fonctionner la machine à laver ! Les femmes dans le harem avaient du pouvoir. En quoi ce pouvoir est-il différent de celui de la femme contemporaine ? Nous ne pouvons pas comparer le pouvoir qu’avaient quelques femmes dans un harem avec celui que la femme exerce de nos jours. D’abord, ce pouvoir se limitait à l’enceinte du harem. Elles ne l’exerçaient qu’au travers d’un homme, en tant qu’épouse, amante ou mère. Aujourd’hui, même si les hommes sont plus nombreux à occuper le terrain professionnel, une femme peut se mesurer à lui d’égal à égal. Pensez-vous que savoir manipuler un homme ajoute au charme d’une femme actuelle, comme c’était le cas à l’époque ? La séduction peut prendre toutes les formes, si la victime de la manipulation est consentante, pas de problème ! Mais il y a toujours une victime et c’est dommage. Certaines personnes sont manipulatrices, d’autres non. Je pense que c’est plus une question de personne que d’époque. Pensez-vous que tous nous subissons, comme Kim, l’influence de nos ancêtres ? Oui, nous sommes le maillon d’une chaîne de vie et subissons l’influence de ceux qui nous ont précédés. C’est une quête difficile quand le passé détermine le présent, comme c’est le cas ici. Comment avez-vous abordé, au niveau du dessin, Kim et Jade ? Kim est comme nous, elle est de son temps, elle est plus facile à dessiner parce que plus humaine, plus expressive. Tandis que Jade est une Djinn. Il fallait la rendre plus mystérieuse. Elle devient femme grâce à l’amour et j’espère avoir réussi, graphiquement, cette transformation. Jade, transposée à notre époque, pourrait-elle être une super woman ? A sa façon, est-elle féministe ? Non, je ne crois pas. Le métier d’aimer gouverne sa vie. Elle ne trahit pas le sultan pour s’émanciper, elle le quitte par amour pour un homme plus jeune, plus beau et qui a de l’avenir. Cette histoire a été écrite par un homme. Vous est-il arrivé de ne pas ressentir les choses de la même façon et de discuter certaines scènes ? C’est l’histoire du scénariste même si c’est moi qui lui donne vie. Et Jean me laisse une grande part de liberté dans la création des personnages. Si j’ai un problème concret, nous en parlons et travaillons en équipe. Pensez-vous que le scénariste a fait exister Jade sur le papier pour ressusciter une femme idéale qui n’existe plus ? Pour moi, elle n’est pas idéale, mais c’est aux hommes qu’elle doit plaire ! Ce personnage est le produit des fantasmes d’un homme, il assouvit leurs envies les plus secrètes. Dans le tome 3, Jade découvre l’amour. Y a-t-il une morale à tirer ? Qui est pris qui croyait prendre. Si le plan du sultan avait réussi, même les hommes l’auraient détestée ! Jade nous montre qu’elle a une âme. Les lecteurs peuvent s’identifier à Lord Nelson, aimé par une odalisque : le rêve, non ? Dans ce volume, il y a encore plus de magie et de mystère… Oui, nous nous éloignons de la réalité pour nous rapprocher du conte fantastique. C’est le génie de Jean ! Corinne Jamar

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Les rêves de Vink

  Époustouflant de maîtrise graphique (ah, ses aquarelles !), on le savait. Original, novateur, insaisissable, c'était déjà un fait. Pourtant Vink nous surprend encore avec la sortie (en octobre chez Dargaud) du premier volume d'une nouvelle série intitulée Le Passager – tome 1 : La Traversée des nuages. "Vink n'est pas de ces brillants papillons que l'on fixe dans une jolie boîte vitrée", écrit F'murrr dans la préface de cet album*. Il a bien raison. Il n'y a en fait qu'une seule façon d'appréhender l'œuvre de cet artiste brillant : en lisant chacun de ses albums à la façon d'un rêve éveillé. Nouvelle série, nouveau défi : quelle est votre principale motivation dans cette nouvelle étape ? Le rêve. Aucun écrivain, cinéaste… aucun artiste ne peut se contenter de s'exprimer dans un seul registre. Pour ma part, je rêve de m'exprimer dans mille registres, de réaliser mille séries, de collaborer avec différents scénaristes… si seulement je pouvais vivre mille vies ! Vivre mille vies, rêve de mortel. Rêve d'auteur de bande dessinée en l'occurrence. Le rêve est le moteur principal de la création. Celui qui engendre La Traversée des nuages a pris forme il y a plus de dix ans, je me souviens l'avoir évoqué à un repas du soir entre gens de bande dessinée, dans notre jardin. Dès les premières cases, Le Passager est une invitation au rêve, un voyage au pays de l'imaginaire. Et l'on sent que vous avez pris plaisir à illustrer ce qui ressemble à un conte, non ? Le passager est celui qui ne fait que passer. Un coup de vent l'emporte dans les nuages et le voilà transporté d'un cadre de vie habituel à un autre environnement. Il croit rêver mais reconnaît vite qu'il vit une autre réalité. C'est ce qui se passe quand tu vas dans un pays lointain. Tu découvres un mélange de choses plus ou moins connues et de choses plus ou moins inconnues. Ce mélange, qui est source d'émerveillement et d'angoisse en même temps, est la substance même du rêve. Une fois traduit en mots, en images, il devient tout naturellement un conte que je raconte ici avec Cine, ma femme. Mais le rêve a ses racines dans la réalité. L'imaginaire du rêve ne se construit pas avec le néant mais avec des éléments connus, vécus, et parfois perçus inconsciemment. Encore une fois, je le compare à un voyage lointain. Dans les deux cas, tu t'éloignes d'un cadre de vie pour t'approcher un autre ; c'est une évasion qui permet un regard neuf sur le monde et pourquoi pas sur l'univers ? En tout cas c'est amusant de varier ses points de vue. En plus, le rêve devenu conte et matérialisé sur le papier permet de découvrir le rêveur, lui-même voyageur qui se découvre tout au long de ses pérégrinations. Vous restez fidèle à l'aquarelle, et ici cette technique épouse vraiment votre intention, nous sommes bien "ailleurs" ! Le Passager se situe dans le genre merveilleux, entre guillemets. Pour cela, j'ai adopté un dessin un peu moins réaliste des personnages, sinon techniquement rien n'a changé. Et l'aquarelle reste le traitement approprié au genre, il suffit de songer aux grands illustrateurs – surtout anglo-saxons – des deux siècles précédents. Oui, mes racines orientales puisent largement dans le terreau occidental. Cependant l'histoire ne se passe ni en Orient ni en Occident mais tout à fait ailleurs, comme vous le dites. Et He Pao ? Avec La Traversée des nuages, c'est comme si j'alterne le vin et le thé pour varier mes plaisirs. Je continuerai He Pao après le deuxième tome du Passager qui est en cours de réalisation. D'ailleurs le synopsis du prochain He Pao a déjà été présenté à notre regretté Guy Vidal, son titre et son projet de couverture quasiment prêts. Si seulement je pouvais vivre au moins deux vies en même temps… Uther Pendragon * F'murrr avait par ailleurs réalisé un portrait de Vink dans La Lettre n° 55.

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Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, un chat noir qui porte chance

  Ce fut l’un des chocs éditoriaux de ces dernières années : professionnels et lecteurs ont plébiscité ce chat noir détective dès sa première enquête. Alors inconnus du public, les auteurs – Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido – se sont révélés avec ce polar fascinant et se livrent pour la première fois dans La Lettre… Juan, vous êtes le créateur de Blacksad. Comment Juanjo a-t-il été amené à dessiner ce projet ? J.D.C. - Le grand scientifique et prix Nobel espagnol Severo Ochoa disait que l’amour, c’est à la fois de la physique et de la chimie. Entre Juanjo et moi, c’est un peu ça. Mettant de côté le truc physique (on est tous les deux heureusement mariés), il y a toujours eu entre nous une bonne alchimie. Dès le premier moment est apparue l’envie de faire quelque chose ensemble. Même s’il est vrai que Blacksad est ma création, puisque j’ai d’abord écrit et dessiné quelques histoires courtes en noir et blanc, c’est Juanjo qui a eu l’idée d’en faire une série d’albums en couleurs directes destinées au marché franco-belge. Nous nous sommes lancés, grâce à son élan et sa foi, dans cette ambitieuse et passionnante aventure créative concrétisée par la parution de Quelque part entre les ombres. Votre première influence provient du polar noir américain, que ce soit en littérature ou au cinéma – y compris dans la manière que vous avez de découper l’histoire… J.D.C. - On a beaucoup parlé de l’influence du cinéma et du roman noir au sujet de Blacksad. Cela est indéniable, mais je voudrais ajouter que la BD a aussi été une importante source d’inspiration. Deux ouvrages m’ont profondément marqué (sans lesquels d’ailleurs Blacksad ne serait probablement jamais né) : Alack Sinner de Muñoz & Sampayo, et les Mémoires d’Amoros de Hernandez Cava & Federico del Barrio (édité en France chez Amok). Cava est l’un des plus remarquables et prolifiques scénaristes espagnols, il a toujours travaillé avec des dessinateurs épatants comme Barrio mais aussi Raul ou le regretté Ricard Castells. La série s’inscrit dans le genre réaliste pur malgré – et c’est un détail qui a son importance – des personnages dessinés sous forme animalière. Juanjo, cette originalité tenait lieu de véritable challenge graphique, non ? J.G. - Ce n’est pas exactement ça… Je parlerais plutôt de charme : ce qui me séduisait par dessus tout dans l’idée de dessiner Blacksad était précisément cette ambiance animalière. Plus qu’un défi auquel je me heurtais, c’était le principal atout du projet. J’adore dessiner des animaux ; en faire des hybrides humains avec leurs attitudes et leurs expressions est un plaisir ! Cependant, aujourd’hui, ma peur est d’être casé dans l’animalier, ce que je ressens déjà… Juan, quand vous amenez le lecteur à découvrir l’appartement de Blacksad, est-ce que vous ne faites pas cela comme une invitation à découvrir encore un peu plus la personnalité du héros ? J.D.C. - Dans ce sens, je crois que le bureau décrit beaucoup mieux son caractère. C’est son lieu de travail et, probablement, l’endroit où il passe la plupart de son temps. Je crois que c’est l’un des moments du tome 1 les plus réussis et que l’on préfère, même s’il est purement descriptif. Il y a une vraie communion entre texte et dessin. En fait, l’album a failli commencer par cette séquence, mais nous avons opté par l’ordre actuel pour des raisons narratives. En tout cas, les décors sont vitaux comme renforts à l’histoire. Certains, tel que le bureau de Blacksad ou la bibliothèque de Statoc, sont de précieux compléments descriptifs au caractère du personnage ; d’autres servent d’appui à ses états d’âme, comme le cimetière ou la prison. Certains, enfin, peuvent même avoir une nuance symbolique, presque métaphorique, comme le décor londonien style Jack l’Éventreur… En dehors de John Blacksad, quel est votre personnage préféré à chacun ? J.D.C. - Il y a un personnage dans le tome 2 que j’aime spécialement ; il s’agit de Miss Grey, l’institutrice, qui représente un genre de personnes que j’admire : celles qui se rebellent face à la dégradation morale et qui l’affrontent avec intégrité, intelligence et dignité pour seules armes. J.-G. - Dans Quelque part entre les ombres, j’aimais bien Natalia, puis ce pauvre looser de lézard. Par contre, dans Arctic-Nation, je serais incapable de choisir ; je suis fasciné comme le premier des lecteurs par l’incroyable palette de caractères que mon scénariste m’a offerte. C’est fou à quel point on peut s’attacher aux personnages ! J’en parlais il y a quelque temps avec ce cher Leo – l’auteur des Mondes d’Aldébaran , ndlr – qui m’a rassuré car je me demandais si je ne déraillais pas un peu, vu à quel point les personnages que je dessine et leurs drames pouvaient me prendre aux tripes et à la gorge ! Le maître Carlos Giménez disait que parfois, en dessinant Paracuellos, des larmes roulaient sur sa planche… Sans vouloir oser mettre sur le même plan les souvenirs de ce qu’il a vécu et l’implication sentimentale que j’éprouve pour nos personnages, j’avoue que j’ai tendance à vivre cela d’une façon très passionnée… En ce sens, j’ai un gros faible pour Dinah, cette femme à la destinée tragique, déchirée par une situation qui la dépasse. Je l’aimais d’autant plus que j’accentuais trop les sentiments que Blacksad avait pour elle, jusqu’à ce que Juan me rappelle à l’ordre (“Arrête ! Il n’est pas amoureux d’elle ! ”). Mais je trouve aussi épatantes les personnalités de plein d’autres personnages comme Cotten, ce perdant absolu à la mentalité si naïve et simpliste qu’elle est, enfin de compte, enfantine ; Weekly, dont l’impertinence me faisait littéralement éclater de rire pendant que je le dessinais (véridique !) ; le vieil Oldsmill, capitaliste sauvage représenté comme par hasard par le prédateur ultime, et puis Karup, dont le caractère complexe (et les sentiments qu’il éveille à la lecture) seraient, je crois, matière à conversation pendant des heures… En tout cas, c’était un pur bonheur de les dessiner et j’espère avoir contribué à renforcer l’intérêt de leur personnalité. Juanjo, quelle a été la scène la plus difficile à dessiner ? ! J.G. - Sans doute pas celle qu’on imagine… Par exemple, on aurait tendance à ne pas me croire si je dis que la planche du tome 2 qui m’a demandé le plus de croquis et d’essais est la 44, celle où Blacksad écoute la chanson de Billie Holiday dans la petite chambre d’hôtel… On sent un souci majeur du détail, que ce soit dans les dialogues et le dessin. Seriez-vous parfois un peu maniaques ? ! J.D.C. - Juste le nécessaire. Nous essayons de soigner le travail et de faire de la subtilité la note dominante. Dans ce sens, parfois, il faut être très méticuleux et faire presque du travail d’orfèvre. Je crois que ça fait partie du charme de la série. Ce sont des histoires pleines de détails et de lectures multiples. C’est un genre d’ouvrage qu’on adore en tant que lecteurs et que, par conséquent, on essaie de reproduire en tant qu’auteurs. J.G. - J’ajoute, pour porter la contradiction à mon compère, que je me confesse maniaque, névrosé et enculeur de mouches à souhait, et fier de l’être, que diable. Le scénario d’Arctic-Nation est clairement plus “dur” que Quelque part entre les ombres. Pourquoi un tel choix ? J.D.C. - Basiquement parce que le sujet l’exige. L’histoire tourne autour d’un quartier, c’est-à-dire d’une société en miniature où la pourriture matérielle et spirituelle a généré une ambiance de violence latente. Nous essayons d’être subtils dans la forme, mais pas dans le contenu. Il est difficile de faire allusion à quelque chose d’aussi sauvage et irrationnel que le racisme sans le faire de manière trop crue. Vous respectez cependant les codes du polar, on sent votre souci de ne pas tomber dans la surenchère que l’on voit dans beaucoup de domaines ! J.D.C. - C’est aussi plaisant que dangereux. Les œuvres de genre sont si conditionnées par leurs codes qu’il est relativement facile de tomber dans le cliché et la répétition. Nous avons tenu à donner une personnalité propre à la série. Un de nos soucis majeurs est que les personnages soient consistants en évitant le côté manichéen et en montrant leurs motivations. Le lézard du tome 1, par exemple, n’est pas très positif et toutes ses actions sont condamnables, mais on peut comprendre pourquoi il en est arrivé là et on finit même par avoir une certaine sympathie pour lui. J.-G. - Contre la surenchère, j’en fais ma “guerre” personnelle. Je suis de l’avis que si dans les vieux films il existait une subtilité admirable au niveau de la mise en scène, c’est surtout grâce aux contraintes (plus de style et de finesse que de censure proprement dite) qui n’existent plus aujourd’hui où l’on peut montrer tout et n’importe quoi. J’adhère aux mots du critique qui, encensant la rigueur d’exécution de l’ensemble baroque Il Seminario Musicale, écrivait : “Gérard Lesne et ses musiciens savent bien que la liberté, celle qui convoque l’inspiration, la vraie, ne s’affranchit que dans un cadre strictement balisé.” Sans vouloir parler de moralité, il y a une véritable humanité dans vos histoires, dont le commissaire Smirnov est un bon exemple. En êtes-vous conscients ? J.D.C. - Bien sûr. Sans prétendre donner de leçons d’éthique à quiconque, je ne crois pas que ce soit un démérite de montrer des personnages qui ont des valeurs morales. Le monde dans lequel nous vivons est injuste, amoral, sans solidarité, sans foi ni loi. C’est notre modeste façon de nous révolter face à tout ça : je suis convaincu qu’il faut militer contre cette amoralité qui règne dans notre société. Disons qu’il y a trop de Bush, et trop peu de Smirnov ! Blacksad a été votre premier album et a tout de suite rencontré le succès* : franchement, quel effet cela fait de voir un tel accueil ? !… J.D.C. - D’emblée, une énorme satisfaction. La plus grande récompense aux gros efforts investis dans le projet est de voir qu’un livre a été accepté. L’intention de tout auteur est de s’exprimer, de communiquer. Quand ton ouvrage touche un si grand nombre de gens, ton objectif est largement atteint, et il ne reste qu’à dire merci ! Vous bénéficiez aussi d’un parrain de luxe avec Loisel qui a signé la préface ! J.D.C. - C’était la cerise sur le gâteau. Un vrai luxe, et une preuve de la générosité de Régis, qui a eu la gentillesse d’exhiber sa signature à côté de celles de deux “bleus“ comme nous. Pour cela, et pour les sages conseils qu’il nous a toujours donnés, nous lui serons éternellement reconnaissants. J.-G. - Une chose me rend encore plus fier que de pouvoir appeler Régis mon “parrain”, c’est de l’entendre dire qu’il est fier de l’être… Vous travaillez tous les deux dans l’animation : pourquoi la bande dessinée ? J.D.C. - Le dessin animé est un métier génial. C’est un médium excellent pour se former en tant qu’artiste. Grâce au dessin animé, j’ai beaucoup appris en dessin, en narration, en cinéma… mais les contraintes arrivent dès que tu essaies d’aborder une œuvre personnelle. L’industrie est si contraignante qu’elle limite les formats, les styles, les thèmes. La BD, c’est autre chose, elle me passionne. En tant que lecteur, elle m’a procuré beaucoup d’heures de plaisir, de divertissement et de connaissance. En tant qu’auteur, elle m’offre un moyen d’expression aux possibilités infinies, dans lequel je me sens très bien. J.-G. - Ma parole, je ne crois pas avoir grand-chose à ajouter à ça… François Le Bescond * Y compris à l’étranger avec des éditions en Espagne, en Allemagne, au Portugal, en Italie, aux Pays-Bas, en Pologne et, bientôt, aux États-Unis et même… à Taïwan ! La librairie Brüsel (100 Bd Anspach, B-1000 Bruxelles) a édité un portfolio Blacksad contenant 18 illustrations inédites ainsi qu’un ex-libris offert pour l’achat de l’album.

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la nouvelle fiction devient réalité

  Reality Show, le premier opus de Francisco Porcel (dessin) et Jean- David Morvan (scénario) chez Dargaud, n'est pas à proprement parler de la science-fiction, ni de la science-fantasy. Il faudra inventer un terme désignant la « réalité poussée dans ses derniers retranchements », dans la lignée de Minority Report ou du Futur antérieur de Ray Bradbury. "Il suffisait de regarder ce qui se passe aujourd'hui et de donner un petit coup de pouce à la réalité pour imaginer le monde de Reality Show", raconte Morvan. Des enquêtes policières menées aux heures de grande écoute, emmenant le spectateur (payant, le cochon !) à la suite d'un super-flic privé, Norton Barron, qui se met lui-même en scène. Toute réalité devient spectacle : elle doit se fondre dans les exigences d'un show, l'influencer si les taux d'audience l'exigent. Il est évident que si la tendance s'approfondit dans les années à venir, Reality Show deviendra de la réalité tout court.   La force de ce premier volume (et de ceux qui suivront puisque le serial killer ne fait pas dans le show, mais plutôt dans la nature morte, et entend bien poursuivre ses activités) réside dans le subtil mélange des canons de la bande dessinée franco-belge et de la modernité des traditions graphiques espagnoles.   Porcel : "Depuis quelques années, la BD espagnole traverse une crise qui tient autant à la qualité du contenu, écrit et dessiné par des auteurs dont on exige une production à la limite du supportable, qu'à une certaine désaffection du lectorat, sollicité par de nouveaux médias (jeux vidéo, Internet, etc.) et perplexe devant la baisse de qualité générale de la BD. Et ce ne sont pas les quelques exceptions à ce tableau qui pourront inverser la tendance actuelle.   La chance des auteurs espagnols, c'est l'internationalisation du monde de l'édition. Aujourd'hui, un auteur espagnol, qui ne connaît pas un mot de français (c'est mon cas, hélas !), peut se faire publier en France avec un travail qui a été conçu directement pour le marché français. Alors, les lecteurs espagnols voient revenir chez eux des bouquins d'auteurs espagnols publiés, en première édition, en français et traduits en espagnol !"   Porcel : "Morvan a une vision très graphique de ses scénarios. Il pense, il écrit en images : c'est une chance pour le dessinateur !"   Signe d'une amitié véritable ? Ces deux auteurs déjà classiques n'ont pas besoin de se rencontrer à toute occasion : Porcel, dans les environs de Grenade, et Morvan, en France, préservent leurs petits mondes bien à eux qui, contrairement aux planètes et aux météorites, ne provoquent que du bon lorsqu'ils se rencontrent.   La preuve, ce Reality Show, dont la parution du deuxième s'inscrit déjà dans l'impatience.   Réjouissant et rafraîchissant de voir l'amitié à l'œuvre dans la bande dessinée, non ?   Alain De Kuyssche

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Héros black, polar noir

  L’arrivée de Sylvain Savoia et Jean-David Morvan chez Dargaud risque d’être remarquée. Au rythme annoncé d’un album tous les huit mois, la série Al’Togo renoue avec la veine feuilletonesque, typiquement BD avant que d’avoir été piquée par la télé… Morvan : "Nous avons conçu Al’Togo comme une vraie série, c’est-à-dire avec des personnages récurrents qui vivent des aventures pouvant être lues séparément, album après album. Mais il y a un fil rouge, qui traverse la série : la découverte progressive du passé des personnages principaux, Albertus M’Natogo, un Français black, et Judith Van Ooveren, une riche Hollandaise, tous deux engagés dans l’Euro-police". Préfiguration d’un FBI européen ? "Nous avons voulu placer l’action de la série dans le courant des années 2010, afin de mieux mettre en lumière tous les travers qui sont en train de naître sous nos yeux ou auxquels nous avons adhéré sans trop le vouloir et sans penser aux conséquences lointaines. L’Euro-police, quant à elle, a été créée par les hautes instances européennes afin d’offrir une plus grande mobilité transfrontalière contre la criminalité qui se joue des frontières, alors que les polices nationales sont confinées à leurs territoires." 297 km, le premier volet de la série Al’Togo, c’est l’histoire d’une cavale, partie de Bilbao et qui devrait aboutir en Suède. Sujet de la course-poursuite, Sver Roslin, ministre suédois de la Culture. Il veut récupérer à tout prix ses deux fillettes, restées chez leur mère par décision du juge des divorces. Dire que Sver est prêt à tout relève de la litote, puisqu’il aurait peut-être bien étranglé son ex-épouse pour lui soustraire leurs jeunes enfants. Al’Togo croise la route du rapteur. S’engage une équipée autant policière (les robocops sont devenus denrée commune, en 2010 !) que psychologique, puisqu’Al’Togo va prendre les commandes de la voiture censée emporter le père et ses filles vers Amsterdam, puis par mer, jusqu’à Stockholm. "Depuis que nous avons fait connaissance, Jean-David et moi-même, en 1985, raconte Sylvain Savoia, nous avons exploré pas mal d’univers, comme le western décalé (Reflets perdus) puis la saga Nomad (chez Glénat), où sur fond d’espionnage militaire nous présentions une société livrée aux confrontations ethniques et à la technologie cyber. Avec Al’Togo, nous utilisons les bonnes vieilles recettes du polar, c’est-à-dire, l’action, la narration claire et précise, mais nous y ajoutons beaucoup de zones d’ombre. Comme la personnalité d’Al’Togo, qui se dévoilera au gré des albums. De même que celle de sa collègue Judith, avec laquelle l’évolution de leurs relations va devenir un véritable suspense parallèle à l’action principale de chaque album !" C’est vrai que, mine de rien, le premier volume de la série Al’Togo pose les questions essentielles de la société post-moderne : l’identité de l’individu, ses racines de plus en plus floues, l’absence de noyau familial, la déstructuration de l’être en tant qu’acteur du genre humain, les difficultés relationnelles homme/femme… Il y a toujours de (bonnes) surprises dans les (bons) polars. Et celui de Morvan et Savoia accède d’emblée à cette catégorie. Alain De Kuyssche

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Confidences du maître des Rapaces

  Quatrième volume. Boucle bouclée ? Conclusion ? Apothéose ? Nouveau départ ? Exit Drago et Camilla ; passage de relais à Aznar Akeba et Vicky Lenore. Les pièces du puzzle, éparpillées dans les trois premiers volumes, s'entremêlent comme par enchantement et avec une portée dramatique manigancée par Jean Dufaux. Qui a déjà semé les fleurs vénéneuses des épisodes futurs. Oui, un cycle de quatre épisodes arrive à sa conclusion. Non, les Rapaces ne désarment pas ; ils donnent l'impression de se désactiver un instant. Pour mieux porter les coups là où leurs victimes les attendent le moins. Un nouveau cycle est prêt à s'enclencher. "Quand j'entreprends un nouveau thème, je sais très précisément où je veux arriver." Hé ! Jean Dufaux nous révèle ses secrets de fabrication ! "Ainsi, les deux personnages les plus visibles du premier cycle de Rapaces, Drago et Camilla, devaient assurer, dès le troisième tome, une passation de pouvoirs aux deux nouveaux Rapaces, Aznar Akeba et Vicky. Il s'agit plus d'un glissement que d'une succession". "Je pose les grands carrefours du scénario dès le départ, puis je multiplie les pistes. Dans un cycle interviennent ainsi plusieurs matrices, envisagées dès la conception du scénario. Avant d'aborder Rapaces, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, Enrico Marini et moi. Nous avons creusé le sujet et l'avons littéralement déshabillé, un peu comme si on retournait toutes les cartes d'un jeu avant de les poser, face cachée, sur la table, et entamer une partie dans laquelle le hasard semblerait tenir tête aux joueurs. Mais le vrai maître du jeu reste celui ou ceux qui ont vu les cartes et connaissent leurs emplacements respectifs, le moment où elles vont apparaître et perturber un déroulement qui paraît logique." "Restent les impondérables, ou plus exactement, les espaces, les issues, les fuites que l'on se ménage. Car c'est bien d'un jeu qu'il s'agit – avec le lecteur ! Il faut l'amener au point où il croit avoir percé les rouages de pensée du scénariste et ouvrir alors la porte dérobée par laquelle on le propulse sur une autre piste dont il n'avait pas idée. C'est, à mon sens, la seule manière aujourd'hui de rendre un scénario intéressant puisque toutes les structures dramatiques ont été inventées ; seule la dramaturgie sauve la mise." "Au rayon des impondérables, je classe les auteurs eux-mêmes. Quand il collabore avec un dessinateur aussi talentueux que Marini, le scénariste ne peut rester figé dans ses certitudes. En dépit des discussions préparatoires, le scénario se modifie dans sa superstructure – cela ne remet pas vraiment en question la ligne de force narrative, mais, comme au théâtre, on joue sur les éclairages, sur l'importance donnée à un rôle. Les comédiens peuvent transcender un rôle ; leur jeu (encore !), mettre en évidence un protagoniste, voire éclipser un rôle que l'on croyait central." "Il en va de même avec quelqu'un comme Marini. Lorsque je vois se dérouler les pages qu'il me faxe, je reste ébloui par sa virtuosité. Enrico adore dessiner les corps, leur donner vie, et la pétulance de son trait, la fougue de sa mise en image éclairent le scénariste. Cela devient évident qu'il faut donner plus de lumière sur tel personnage secondaire, puisque Marini lui a donné une sorte de force irrésistible." "Ce sont cela, les espaces et les fuites que je me ménage dans le scénario-cadre établi dès le départ. C'est la vie d'un scénario. Une vie harmonieuse, car basée sur la confiance entre l'homme au dessin et celui qui assure l'écriture. La confiance dans le professionnalisme de l'un et de l'autre. "Même si le scénario ne se déploie jamais en roue libre, il faut prendre en compte l'alchimie mystérieuse des neurones ou de quelque chose d'autre, qui reste à identifier – et j'espère que cela n'arrivera jamais (quel ennui, une imagination mise en équations…). Je veux parler des coups de projecteurs qui, en cours de rédaction, ouvrent des espaces semblables aux pièces d'une grande maison que l'on pas visitées depuis des années : on s'y fait une fête de découvertes. Ainsi, le flic Spiaggi, personnage secondaire s'il en est, a pris de la carrure… et du galon, puisqu'il est devenu chef de la police." "Je pourrais parfaitement écrire les quatre tomes de Rapaces d'une seule traite. Je ne le fais pas : ce serait très angoissant pour le dessinateur et très regrettable pour cette vie du scénario, enrichie et nourrie de la vision graphique de Marini. A l'issue de ce premier cycle, j'envisage très bien dans quelle direction se dirigeront les prochains épisodes. Les jalons ont déjà été posés. Rien n'empêche que l'un des Rapaces disparus ne ressuscite ; rien n'empêche qu'ils voyagent dans le temps. Je ne dis pas que cela arrivera : ce sont de nouvelles éventualités à explorer, contenues dans le point alpha, initialisation de l'univers des Rapaces, et le point oméga, qui signifiera que tout aura été dit sur cette communauté. Quand cela arrivera-t-il ? A l'issue de deux, trois ou quatre cycles ? Cette carte-là, je ne l'ai pas retournée avant de commencer le jeu !" Propos recueillis par Alain De Kuyssche

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Un thriller au coeur du pouvoir

Lorsqu’un grand reporter ayant longtemps baroudé entre la Colombie et les mers de Chine rencontre un dessinateur virtuose, le récit qui en sort ne peut être banal. Insiders, l’histoire d’une femme de choc qui plonge au cœur du pouvoir, s’annonce comme l’un des chocs de la rentrée. Ecoutez parler les auteurs, vous comprendrez ce que l’on veut dire. Jean Claude Bartoll, Insiders est votre premier scénario de BD, quel a été votre parcours ? Un bac littéraire en poche, puis la fac de droit où je me suis passionné pour les relations internationales, ce qui m’a ensuite conduit à présenter le concours du Centre de Formation des Journalistes de la rue du Louvre à Paris. Là, j’ai fait la section journaliste reporter d’images et, après l’école, je suis allé frapper à la porte des grandes agences de presse de l’époque en leur proposant des sujets de reportage que je souhaitais réaliser avec ma caméra à l’épaule… La chance m’a rapidement souri. Mes idées ont été acceptées et j’y ai rencontré mon épouse qui était elle-même journaliste reporter photographe ! Puis, les enquêtes et les tournages se sont succédés aux quatre coins de la planète… Mais avec toujours le même dénominateur commun : travailler sur des idées " coup de cœur " et privilégier la dimension humaine dans les histoires que je raconte… Réalisateur de nombreuses enquêtes pour la télévision, comment avez-vous intégré votre expérience de grand reporter dans votre scénario ? Insiders est l’aboutissement de ces années d’enquêtes. Je suis quelqu’un qui accumule beaucoup de documentation sur des sujets divers que je classe par thèmes. Et, au bout d’un moment, en mettant bout à bout ces infos et en les recoupant avec diverses sources, je vois se dessiner des lignes directrices qui relient des événements ou des faits bruts entre eux… C’est là que l’imagination du scénariste prend le relais de la rigueur du reporter. Un monde " décodé " sort alors de ma plume (et de mon traitement de texte) afin d’offrir aux lecteurs des clés pour comprendre une actualité… plus ou moins brûlante ! Quel a été votre reportage le plus difficile ? Celui de jouer moi-même l’Insider (rires) !… Non c’est vrai, je ne rigole pas !… C’était en République Dominicaine non loin de la frontière avec Haïti (NDA : deux pays qui se partagent l’île d’Hispaniola dans les Caraïbes…) J’avais débarqué à Saint-Domingue sous l’identité d’un banal touriste venu profiter des magnifiques plages de l’endroit mais j’ai rapidement " plongé " dans la clandestinité afin de m’introduire dans les plantations de canne à sucre où se déroulait un odieux trafic d’esclaves recrutés manu militari en Haïti (un des pays les plus pauvres de la planète). Grâce à mes contacts locaux (que je remercie encore aujourd’hui), j’ai pu rapporter des images et des témoignages sur cet esclavage moderne couvert par la raison d’Etat… en jouant à cache-cache avec des gardes armés jusqu’aux dents et des Tontons Macoutes (les miliciens de l’ancien dictateur local) qui maniaient la machette sans beaucoup de discernement !… C'est un peu un parcours à la Charlier. Qui sont vos maîtres en BD ? J’ai appris à lire avec Tintin, j’ai découvert le charme so british avec Blake et Mortimer, j’ai galopé avec Blueberry, je suis parti à l’abordage avec Barbe Rouge, j’ai frissonné avec Tanguy et Laverdure, j’ai tenté de découvrir la véritable identité de XIII, j’ai été jaloux des millions de Largo Winch (Nério pourquoi n’as-tu eu qu’un seul héritier ? ! ?… Et, aujourd’hui, j’attends de savoir où Tramp va poser son sac de marin… bon, j’arrête là car il m’en vient encore d’autres à l’esprit !!! Pourquoi une héroïne ? Justement, ça ne vous manque pas, vous, de voir des femmes intelligentes tenir de vrais premiers rôles ? Parce qu’il faut l’avouer, la gent féminine n’a pas toujours le haut de l’affiche en BD ! Moi ça me manquait… et Najah est si belle (merci Renaud !…) Najah est colombienne, je crois que vous connaissez plutôt bien ce pays ? Si amigo ! Le plus beau pays de la terre et… le plus violent ! Depuis 1964, la guerre civile en Colombie a déjà fait plus de 200 000 morts, avec une moyenne de 3 000 enlèvements de civils par an ! Et c’est là-bas que j’ai passé de longues semaines afin d’effectuer des reportages sur les escadrons de la mort, l’assassinat des journalistes locaux, les “gamines " (enfants des rues) livrés à eux-mêmes des rues de Bogota puis je me suis lancé sur la piste des barons du Cartel de Medellin… et c’est dans cette ville du centre du pays où j’ai même failli y passer… j’étais en train de tourner dans un quartier déshérité lorsque des policiers en civil ont débarqué et se sont mis à canarder un taudis où se terraient des tueurs du cartel… c’était Fort Alamo et moi, au milieu de tout ça, je n’en menais pas large ! Avez-vous déjà en tête la suite ? Bien sûr, mais je ne vais quand même pas tout vous dévoiler ! Comment s’est passé votre rencontre avec Renaud Garreta ? J’étais époustouflé par son sens du cadrage dans sa série Fox One qui revisitait le mythe Top Gun… Nous nous sommes rencontrés et tout de suite très bien entendus… Quant à son changement de style, c’est vrai qu’auparavant il travaillait en couleurs directes avec ses Pantone, et que sur Insiders, il travaille avec un pinceau afin d’encrer ses planches qui sont ensuite mises en couleur par Scarlett. Renaud est quelqu’un de curieux qui souhaite continuer sa quête graphique en abordant beaucoup d’autres styles ou techniques… Renaud Garreta, on vous connaît surtout à travers Fox One qui fut votre première bande dessinée. Fox One est venu de mon envie de faire de la BD et de ma rencontre avec le chargé de communication de Dassault, nous avons parlé avions, Rafales, et on a été aidé par Dassault pour lancer la série avec une liberté totale au niveau du scénario. Ils regrettaient comme tout le monde Tanguy et Laverdure. Et là-dessus les albums se sont extrêmement bien vendus (rires) Votre expérience de story boarder est-elle un plus pour la BD ? Je suis rough man depuis 1987, disons que ça m’a donné une légère expérience (rires). J’ai notamment eu la chance de travailler sur le story board et sur le design du prochain film d’Enki Bilal, l’adaptation cinématographique de La Femme Piège. Ce fut une expérience enrichissante. Pour Insiders, vous êtes passé au pinceau. Oui, c’était sympa de découvrir une autre technique, et j’ai pris beaucoup de plaisir à revenir à une BD plus classique. En plus, j’espère aller en m’améliorant. Une de vos grandes qualités réside dans les scènes d’action, tout ce qui bouge et va vite, il y a notamment une scène en jet ski digne des meilleurs James Bond. Merci, c’est vrai que j’aime bien la vitesse, tout ce qui bouge, j’ai fait du circuit moto, un peu d’avion, j’espère que cela se voit dans les dessins ! Comment s’est passée la collaboration avec un scénariste novice dans le monde de la bande dessinée ? C’est vraiment agréable, son passé de grand reporter fait qu’il sait vraiment de quoi il parle. En outre, il a une montagne de documentation, si bien que l’on a pu être vraiment réaliste. Et moi, j’ai essayé d’apporter mon découpage cinématographique. Philippe Ostermann

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Yoann et la voleuse

Pour son premier album publié chez Dargaud (La Voleuse du Père Fauteuil en compagnie d’Omond), Yoann est rentré de plain-pied dans la collection “Poisson Pilote” avec un récit savoureux disponible depuis l’été. Rencontre. Mézières Il a été mon premier prof de BD, j’étais allé le voir alors que je n’étais qu’un " gamin ". Il n’a pas hésité à démonter mon travail, je repartais démoralisé ! (Rires.) Non, en fait Mézières est très pédagogue et a une façon très constructive de souligner ce qui ne va pas et de trouver les solutions, notamment en ce qui concerne la lisibilité, chose essentielle quand on raconte une histoire. Il m’a aussi appris à " tricher " parfois sur certains cadrages quand cela est nécessaire, des trucs très utiles ! 10 ans ! Ça fait dix ans que je travaille avec Éric Omond. On s’est connus à l’époque aux Beaux-Arts d’Angers ; on commençait déjà tous les deux, sans se connaître, à faire de la bande dessinée chacun de son côté. On a discuté, beaucoup discuté même ! Expression des personnages, narration, construction d’un récit… Sur ces deux derniers points Éric m’a beaucoup apporté, il travaillait déjà sur des scénarios " expérimentaux " élaborés comme des équations mathématiques ! Sa façon très cartésienne de voir les choses m’a bien aidé. Débuts J’ai débuté dans un magazine anglais qui s’appelait Deadline où bossait Jamie Hewlett, l’auteur de Tank Girl. C’était une revue " rock et bande dessinée " qui a duré 5 ou 6 ans. Un mélange entre Les Inrockuptibles et Métal Hurlant… Leur approche expérimentale n’était pas facile et le public n’a pas suivi. Dommage, surtout qu’à ce moment je travaillais sur un personnage qui s’appelait Phil Kaos. Un éditeur français, Triskel, a décidé de regrouper ça dans un album. Puis BoDoï a publié ce personnage dans ses pages au début. J’ai ensuite travaillé pour le magazine Gotham édité par Vents d’Ouest, lequel magazine a été racheté par Le Téméraire pour devenir Golem. C’est là que nous avions commencé Ninie Rezergoude mais la revue s’est arrêtée… Comme à ce moment-là je travaillais sur Toto l’ornithorynque, Ninie Rezergoude est aussi passée dans l’escarcelle de Delcourt. C’est comme ça que nous avons sorti trois albums en très peu de temps ! Toto J’avais imaginé cet univers et ses personnages, mais au moment de passer aux choses sérieuses (Delcourt était preneur pour sa collection jeunesse), j’ai un peu paniqué… Éric s’est greffé au projet et a véritablement développé l’histoire. Toto est sans doute ma série la plus aboutie graphiquement, elle est la prolongation de mes années de Beaux-Arts et de recherche graphique (je travaille ici à l’acrylique). En même temps Toto est – je l’espère – très lisible, il ne faut pas qu’un jeune lecteur ait un écueil à la lecture, c’est essentiel, c’est aussi pour cela que la couleur participe par exemple à la narration. Mais en règle générale j’aime bien tester, expérimenter, chercher. Pour moi la bande dessinée est une aventure graphique, en ça je pense avoir une approche moins littéraire que de nouveaux auteurs (que j’adore) comme Sfar, Blain, David B., Trondheim (etc.) pour qui en général le dessin est une écriture, un outil au service d’un récit. Voleuse ! La Voleuse du Père Fauteuil, ma nouvelle série, avec Omond, toujours. Cette fois c’est lui qui est vraiment l’instigateur de la série, il avait au départ créé cet univers pour un illustrateur et cela n’avait pas abouti. Alors, quand on a réfléchi à une série pour “Poisson Pilote”, on a pensé à réutiliser ce projet qui me plaisait bien surtout que le personnage principal était une femme, c’est un élément que j’apprécie. Là aussi j’ai dû adopté un dessin en fonction de l’histoire : j’ai opté pour un graphisme à la fois réaliste et comique, il y a même un aspect caricatural voire grotesque par moments quand l’histoire le permettait. Et puis j’ai utilisé pas mal de hachures pour souligner cette époque, ce côté fin xixe siècle, tout comme le traitement graphique de l’architecture Art déco, art floral… Nous sommes entre Belphegor, Rouletabille et Fantomas, on a utilisé des clichés liés à ces univers. Par exemple la parodie du monde littéraire de l’époque m’a vraiment amusé : j’ai toujours besoin d’avoir de l’humour dans mes séries, c’est vital. Mais le côté parodique ne doit pas cacher certains thèmes plus graves ou sérieux (la politique, l’homosexualité, etc.). Le coloriste, Hubert, a apporté sa touche, ce qui n’était pas facile au départ, on a d’ailleurs tâtonné pour trouver la bonne palette d’autant que l’histoire tourne beaucoup autour d’une succession de séquences nuit/jour. A part ça ? Quand je ne dessine pas, je suis malheureux ! Sinon je m’intéresse à l’art contemporain et vais à pas mal d’expos – mais je ne fréquente pas les salons littéraires (rires) – et puis je voyage, je m’occupe de mon chien, je vois les copains… Bref j’essaie de m’occuper, sachant que l’envie de dessiner est plus forte que tout ! Éric Gauvain

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Red comme Rouge

Deux ans après la disparition de Michel Greg, Michel Rouge & Rodolphe ont achevé le dernier scénario de cet immense auteur, créateur d’Achille Talon, Bernard Prince, Bruno Brazil et bien d’autres. 19 pages, Greg nous avait laissé dix-neuf pages de Red Dust Express, sombre histoire de magouilles ferroviaires avec de vrais salauds (on est dans un vrai western) et quelques héros uniques tels Red Dust ou Comanche qui font tout le charme de cette série à la fois violente, sombre et tendre Vos débuts dans la BD ? Assistant sur Rahan, puis déjà du western avec Capitaine Apache dans Pif Gadget, Rodolphe enfin avec lequel j’ai publié mon premier album. Et maintenant vous retrouvez Rodolphe pour Comanche… Oui, et il a vraiment très bien terminé l’album. Greg aurait été content du scénario, cela veut tout dire ! Pouvez-vous me parler de votre rencontre avec Greg ? C’est Greg qui m’a contacté à une époque où j’étais en conflit avec Glénat, c’est un coup de fil qui est vraiment bien tombé ! J’avais vraiment de gros soucis, et j’ai répondu oui immédiatement, sans même hésiter une seconde. J’étais vraiment ravi de travailler avec quelqu’un comme Greg, grand scénariste parmi les derniers grands scénaristes des années 60. Le courant est tout de suite bien passé ? Oui, on s’est vraiment très très bien entendu, d’abord parce que c’était un grand professionnel, et que son travail, sur le plan technique, était absolument irréprochable. L’organisation du travail était parfaite, un vrai bonheur. J’avais connu avant des scénarios sur lesquels on pouvait encore travailler. Là, avec Greg, on ne pouvait rien rajouter ni rien retrancher, c’était un travail au rasoir, je crois que Charlier était un peu comme ça aussi. Et puis, c’était un homme formidable. Que représente pour vous ce dernier scénario de Greg ? Une immense tristesse, la fin d’une période dans laquelle je me sentais vraiment bien, la fin des scénarios au cordeau et surtout la fin d’une relation avec un très grand bonhomme. Je ne me suis jamais entendu aussi bien avec un scénariste. Il avait une attitude de “bon chef”. Entre un scénariste et un dessinateur, il y a une hiérarchie et Greg occupait ce rôle de chef à la perfection sans se poser de question. Il comprenait le scénario comme quelque chose de directif, il était aux manettes, et si l’on respectait cette hiérarchie, ce qui était mon cas, il n’y avait aucun problème. Reprendre Comanche après Hermann n’était pas trop intimidant ? Non pas vraiment, je trouvais Hermann impressionnant au niveau de la mise en scène, de l’enchaînement des plans mais pas trop au niveau graphique et, à cette époque, je ne voyais que le graphisme. C’est plus tard que j’ai compris la puissance, le mouvement des images et, du coup, la performance d’Hermann. Sur le plan de la mise en scène, il n’y a que Giraud et bien sûr Uderzo qui lui soient supérieur. Les cadrages d’Hermann sont vraiment très, très justes. Et reprendre Marshal Blueberry, héros créé par Giraud et dessiné par Vance, quelle responsabilité ! Oui ! Mais la responsabilité, elle est surtout vis-à-vis de Giraud, c’est lui qui faisait la mise en scène et ça, c’était parfois un peu angoissant, il corrigeait les crayonnés. “Le maître, c’est Uderzo” Avec ce relais de Hermann, Giraud, Vance, avez-vous l’impression d’être un grand dessinateur classique, “à l’ancienne”, si l’on veut ? Grand, déjà, je ne sais pas si c’est le bon mot ! ! A l’ancienne, non, sûrement pas, je ne me reconnais pas du tout comme un dessinateur à l’ancienne. Pour moi le dessin, tel que Giraud l’a mis au point, c’est un dessin qui est très très proche de l’efficacité cinématographique, et qui reste inégalé et toujours très moderne. Ces codes ont été définis d’abord par Jijé, puis par Uderzo, puis par Giraud. On n’a rien trouvé de mieux. C’est un dessin qui ne s’embarrasse pas de bavardages graphiques, et le maître, c’est Uderzo. Tanguy et Laverdure, c’est d’une élégance, d’une précision, d’une souplesse et d’une constance incroyables. En lisant Tanguy, on oublie totalement le dessin, on est dans l’action, happé, captivé comme au cinéma où l’on oublie qu’il s’agit d’une suite de photos. Avec un dessin comme celui d’Uderzo, il me semble que l’on est totalement immergé dans l’histoire, alors qu’avec un dessin trop graphique, comme celui de Max Cabanes, que j’admire par ailleurs, on entre dans de la littérature graphique, ce n’est plus la même chose. En tout cas, votre œuvre est profondément marquée par le western. Sur le plan symbolique, le western est le lieu d’élaboration du monde moderne au sens politique, géopolitique, économique, c’est un lieu dans lequel tout est en germe, au cœur de la modernité. Et en littérature, le western a donné naissance au polar, à l’espionnage. Philippe Ostermann

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Les grands espaces de Marc Bourgne

  Dessinateur de la série La Jeunesse de Barbe Rouge avec Perrissin (Dargaud), Marc Bourgne vient de sortir le deuxième album de la série Lincoln (Glénat), que son auteur qualifie de “whodunit” (énigme policière dont le but est la découverte du coupable). Explications. Le premier tome étant une présentation des personnages, ce tome 2 serait la première “vraie” aventure ? C’est un peu le principe de ce type de séries. J’ai conçu le premier épisode comme le pilote d’une série télévisée. Cela signifie donc mise en place des décors et des personnages. J’ai d’ailleurs un peu fait comme à la télé puisque j’ai voulu concentrer un épisode d’une heure et demie en 46 pages. Cela donne certaines accélérations dans l’action et des problèmes de rythme dans la narration. Cela dit, je pense avoir réussi mon coup puisque mon objectif était la mise en place. La série démarre vraiment avec ce nouvel album. On est surpris par le cadre de l’album, vous qui aimez tant dessiner les grands espaces. Une plate-forme offshore est un décor très spectaculaire ; cette espèce de forme gigantesque au milieu de l’océan glacial arctique… Je traîne cette idée depuis Être libre ; je ne l’avais pas utilisée à l’époque car il aurait été difficile de justifier la présence de mes héros d’alors sur une plate-forme pétrolière. C’est plus crédible pour un détective privé. L’idée m’est revenue par l’intermédiaire de Franck Bonnet. Il caressait le projet d’en faire le sujet d’une série et m’a fourni de la doc. Bizarrement, cela n’avait jamais été utilisé pour une bande dessinée. Sauf très récemment pour un album de Sikorski et Lapierre, dans la série La Clé du mystère. J’étais un peu déçu, mais rassurez-vous, il n’y a aucun plagiat, les histoires ont été dessinées à peu près en même temps. C’est une envie de dessinateur ou de scénariste ? Je trouve cela visuellement très spectaculaire et, en même temps, c’est le décor idéal pour un “whodunit”. J’aime cette confrontation entre un univers clos et les éléments, un peu comme une base de recherche perdue dans l’Antarctique avec ce paradoxe entre la construction humaine et l’immensité, la nature. J’aime beaucoup les grands espaces vierges, la “dernière frontière”. Cet univers me fascine. Et je ne suis pas le seul puisqu’il paraît qu’il y a aussi une série chez Delcourt qui a pour décor une plate-forme offshore, Le Vieux Ferrand. Décidément, vous jouez de malchance, certains avaient fait le rapprochement du premier tome avec Gil Saint-André de Kraehn ? C’est vrai et là encore, c’est un pur hasard. J’en avais écrit le scénario bien avant la sortie de Gil Saint André. Il y a une parenté évidente entre les deux séries, l’argument est proche avec cette recherche d’une femme disparue, le style de dessin est très voisin… Les deux séries figurent dans la même collection, “Bulle Noire”. Heureusement, je suis copain avec Jean-Charles… Cela dit, l’argument principal de son histoire est la recherche de la femme disparue alors qu’il s’agirait plutôt d’un fil rouge dans Lincoln. Cette blessure du personnage, en filigrane de la série, est une façon d’humaniser un peu l’archétypal détective ? Je n’aime pas trop les héros monolithiques, dont les aventures, toutes plus incroyables les unes que les autres, se succèdent à un rythme infernal sans se soucier de réalisme. Ce qui m’intéresse le plus lorsque je lis une BD, c’est de m’attacher à un personnage. Je prends beaucoup de plaisir à construire une épaisseur à Lincoln. L’aspect de sa vie privée m’intéresse presque plus que l’aventure. Il est d’ailleurs en train de prendre une importance que je n’aurais pas soupçonnée au départ. Je pense aux relations avec sa fille, par exemple… Vous aviez un modèle physique au départ ? Il a un peu le visage de l’acteur Gabriel Byrne ; Pierre Boisserie (coscénariste de La Croix de Cazenac avec E. Stalner chez Dargaud, ndlr) m’en a donné l’idée. Lorsque j’ai dû créer le personnage, j’avais pensé bien évidemment à Clint Eastwood mais il a trop souvent été utilisé. Cela dit, ça n’aurait pas collé à la psychologie du personnage… J’avais également pensé à Burt Reynolds mais je l’avais déjà dessiné deux ou trois fois dans mes autres albums… Vos références vont beaucoup du côté du film américain à grand spectacle ? J’adorais ce type de cinéma il y a dix ou quinze ans. Je l’aime moins maintenant qu’il a perdu en qualité. Mais je pouvais difficilement faire autrement pour Frank Lincoln. Dans mon esprit, c’est du cinéma. Vous remarquerez qu’il n’y a pas de textes descriptifs, la place est entièrement laissée à l’image. J’essaie de concilier mon goût pour le cinéma d’action et pour une dimension plus intimiste. L’enquête policière est bien évidemment un prétexte secondaire pour mettre en place ma petite galerie de personnages. C’est ça qui me passionne, en tout cas. Je n’aime pas trop les héros monolithiques Vous sentez déjà qu’ils commencent à vous échapper, comme on dit ? Un peu. Et puis les échanges avec les lecteurs m’aident beaucoup. Je me souviens qu’au détour d’une dédicace, quelqu’un m’a demandé si Jean, la fille de Lincoln, allait sortir avec Billy, l’assistant inuit. Je n’y avais pas du tout pensé ! C’est vrai qu’elle est très jeune et c’est sans doute trop tôt dans l’histoire, mais l’idée me plaît bien ; elle suit son chemin et ressortira sans doute un jour ou l’autre. De même, un personnage féminin prénommée Kay apparaît dans Offshore et on m’a demandé s’il reviendrait. C’est une idée… Je reste disponible, ouvert, et ça c’est passionnant. Je suis comme le témoin de ces personnages qui se mettent à s’animer devant moi. Quelle est la part de cette fameuse disparition dans la série ? Vous avez la réponse ? Chaque album est une histoire indépendante, une enquête. Ce n’est qu’en parallèle que Lincoln va trouver des indices à la disparition de sa femme. Mais je me suis aperçu que cet aspect des choses passionnait plus les lecteurs que je ne l’avais imaginé alors je m’efforce maintenant de relier un peu plus les deux aspects. Il y aura donc désormais un lien entre chaque enquête et cette disparition… Ce n’est pas un peu improbable ? Dans cet album, Frank Lincoln n’accepte l’enquête que parce qu’elle a un rapport avec sa femme. N’oubliez pas que ce n’est pas un flic, c’est un privé, il peut donc choisir son travail. Il me semble plus crédible qu’il soit miné par ce drame et qu’il n’accepte des boulots que parce qu’ils sont liés à sa propre histoire. Et puis l’Alaska est un pays immense mais avec seulement cinq cent mille habitants ; la moitié de la population habitant à Anchorage. Donc il n’est pas totalement impensable que toutes ces histoires soient plus ou moins imbriquées. Vous avez la solution ? Non, je me contente de semer des indices comme cette fameuse photo dans le premier épisode, ou encore ce bijou au cou d’une autre femme. Je m’amuse à me lancer des défis que je résous au fur et à mesure. Les réponses à certaines questions posées au début trouvent leur solution dans Offshore. Je travaille un peu comme Van Hamme dans XIII : il lance des pistes, sans savoir s’il les réutilisera plus tard*. Jean-charles Kraehn a écrit Gil Saint André en fonction du dénouement final. Moi je me laisse un peu porter. Je m’ennuierais si je savais déjà ce qu’est devenue sa femme… et dans combien d’albums il la retrouve. Question de tempérament sans doute… Mais répondre à cette question, ce n’est pas clore la série ? Non car encore une fois ce n’est qu’un fil rouge. Je peux toujours m’en sortir par d’autres enquêtes… Et puis je n’en suis pas encore là ! Vous renouez tout de même avec le genre policier classique par excellence qui fait appel au détective privé. Oui, et, curieusement, Frank Lincoln est le seul privé de la collection “Bulle Noire”. J’aime beaucoup les romans de Mickey Spillane sur Mike Hammer. C’est du hard-boiled, polar américain ultra-violent, de la littérature de gare. Je rêvais de m’essayer à ce genre mais aujourd’hui j’ai mûri, mon goût se tourne davantage vers un personnage plus humain. Vous affirmiez à la sortie du tome 1 aimer le format des albums en 46 pages. Vous n’avez pas changé d’avis ? Pas du tout, je suis beaucoup plus à l’aise dans ce format qui, à mon sens, permet d’aller à l’essentiel. Le piège d’une plus grande pagination est de se perdre dans des scènes inutiles à l’histoire. Mon problème est davantage lié au rythme et à la manière de raconter. Greg se sortait très bien de la contrainte du 46 pages. Voyez ses scénarios de Bernard Prince, et pourtant Hermann travaillait sur 3 bandes. A la fin de l’album, vous aviez l’impression d’avoir vu un film de long métrage. C’était dense. Le tome 3 est prévu pour la fin d’année, non ? Oui, pour le mois de novembre et seulement après j’enchaînerai sur le prochain album de Barbe Rouge, à paraître courant 2003. Christelle Favre & Bertrand Pissavy-Yvernault * Procédé scénaristique également appelé “planting”

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Jules et Emile de retour !

  Début juin, après sa prépublication dans le magazine Okapi, le tome 3 des Épatantes aventures de Jules - Presque enterrés - sera en librairie. Comme tous les albums d’Émile Bravo, il s’agit d’un travail remarquable de précision, d’intelligence et d’humour ; enchanteur pour les plus jeunes comme pour les adultes. À bâtons rompus, nous avons cherché à en savoir un peu plus sur son auteur, le non moins épatant Émile Bravo, récent lauréat du prix René Goscinny du meilleur scénariste. Votre biographie, diffusée par le service de presse Dargaud, est d’une extrême pudeur… Juste deux, trois pirouettes et quatre titres d’albums avant d’en venir à Jules… C’est une… dérobade due à quoi ? Mais pas du tout ! Dargaud possède une fiche des renseignements généraux me concernant mais l’attachée de presse a dû l’égarer, aussi se contente-t-elle de diffuser un poème autobiographique que je lui avais envoyé pour la séduire… Si on insiste ? Vous racontez quoi ? Ha, ha, ha ! Vous autres, les journalistes, vous êtes impayables ! Toujours en quête de potins… Eh bien, soit ! Je vais vous faire un aveu : elle m’a éconduit comme un malpropre, oui… Vos trois albums, Biélo, Kino, Tamo étaient remarquables. Vous pouvez nous en parler un peu ? Merci, je suis touché par le compliment. Aleksis Strogonov était un jeune personnage idéaliste et naïf qui, au fil du temps et des expériences, devait sombrer dans un pessimisme obscur puis dans le désespoir… Mais Dargaud l’a devancé à ce sujet. Et votre scénariste, Jean Régnaud, qu’est-il devenu ? Mon ami, Jean Régnaud, lui, a choisi l’Aventure. Le jour, il est grand reporter à la Caisse d’épargne. La nuit, il gère deux gargotes parisiennes mal fréquentées ; l’une : Le Robinet Mélangeur est un lieu de débauche, plaque tournante de la drogue, l’autre : La Cantine du Batofar installée dans un vieux rafiot, sur la Seine, est une couverture qui cache un important trafic d’armes… “Ça rapporte bien plus que de faire du Mickey, crois-moi !” me lance-t-il ! Aleksis Strogonov n’a pas fonctionné auprès du public. Qu’avez-vous ressenti ? Beaucoup de désarroi ! C’était incompréhensible ! Nous avions créé ce personnage après une étude de marché : c’était Tintin avec la casquette de Corto Maltèse, deux grands succès ! Ça ne pouvait que marcher ! Et les histoires ? Fantastiques ! Nous les écrivions pour nous. Nous aurions dû fatalement trouver un public qui nous ressemble !… Bien plus tard, nous avons constaté que nous n’achetions jamais de bandes dessinées. Pouvez-vous - quand même ! - nous dire comment vous avez débuté, quel parcours, quelles influences, en BD et en d’autres domaines ? Woooouuuuh ! Il nous faudrait des pages ! Disons que j’ai commencé sur les marges des albums de Tintin (je n’ai jamais été bien matérialiste…). Puis sur celles de mes cahiers… Non, attendez, tout ceci est d’une banalité ! J’ai une meilleure anecdote : mon livret de famille est couvert de dessins ! Précoce, n’est-ce pas ? Et puis, un jour, ma mère, qui, elle, est très matérialiste, a fini par m’acheter du papier. Alors, je me suis mis à dessiner des histoires pour mon père (il se donnait assez de mal, le soir, à m’en conter pour m’endormir… Je lui devais bien ça). Puis, l’école, le lycée… Où je distrayais mes camarades avec de petites aventures (remarquez comme je mets l’accent sur l’histoire bien plus que sur le dessin qui n’est qu’un vecteur… Vous me suivez ?) Un jour, un ami me dit : “Émile, plus tard, tu passeras dans l’émission de Patrick Sabatier, Avis de recherche, et on se retrouvera et on rigolera bien !” Ce fut une révélation, je me découvrais ambitieux ! Alors que je m’orientais vers une absurde carrière d’ingénieur (moi, qui n’ai jamais su faire la différence entre un écrou de 10 et une vis de 5 !) je pris un virage à 180 degrés pour devenir “ARTISTE” !!! Comme je n’avais que très peu de notion de beaux arts je me lançais dans la bande dessinée… Attention : n’allez pas croire que je dénigre le milieu . C’est après avoir lu Pratt (Hugo) que j’ai pris ma décision : ce type semblait avoir vécu des aventures fantastiques. C’était une sorte de Kessel ! Moi aussi, j’aspirais à une vie faite d’exotisme, de bravoure, de plaisir et d’inconnu ! Bref, l’adolescence, quoi ! Mais le monde d’aujourd’hui ne s’y prête plus… Aussi, quand je découvris la vie beaucoup moins dissolue d’Hergé qui ne faisait pas moins rêver grands-parents et enfants, j’optais pour cette solution… Et puis de toute façon, à cet âge-là, l’inconnu ; c’est le quotidien… Mais je sens que j’ennuie le lecteur… Vos amitiés dans ce métier ? Si je vous parle de mes proches de la bande dessinée, les gens penseront que je me place au côté de nouvelles grandes personnalités du métier qui le dynamisent, alors qu’il se sclérosait lamentablement (le métier) Et ils auront raison, car ce sont mes amis depuis des lustres et que je suis fier d’eux ! Je veux parler de cette société appelée “SBG” (Sfar, Blain, Guibert) et de notre incontournable produit d’importation Satrapi. L’humour, c’est quoi pour vous ? Ho ! Ho ! Sérieusement ?… L’humour, c’est, peut-être, le doute… (Oooooooooh !). Oui, ben, méditez là-dessus, tiens. On vous dit aussi très tranché dans vos jugements sur ce qui paraît ? Oooh ! Vous, vous voulez que je vous parle de ce que je déteste en bande dessinée… Je sens comme un besoin de lancer une polémique… Si vous comptez sur moi pour cracher sur la médiocrité, dans ce journal, vous vous fourvoyez. Mais, si vous voulez, en privé… (Rhôôô ! Vous savez bien que ça me calme !!!) En 1999, vous débutez la publication des épatantes aventures de Jules avec L’Imparfait du futur dans le magazine Okapi. Dargaud tombe amoureux du personnage et l’édite. En 2OO1, parution du deuxième tome de Jules. Comment se sont passées la gestation et la naissance de Jules ? C’est très simple : enfant, j’étais fasciné par la notion de relativité… Quand un adulte vous en parle avec talent, c’est bouleversant ! Vous perdez le sens des réalités. Rendez-vous compte ! Après vous être débarrassé de toutes ces histoires paranormales de père Noël, de fées et de… de marxisme, on vous explique la chose la plus abracadabrante que vous ayez jamais entendue en vous affirmant que c’est vrai ! Depuis cette époque, je me suis en tête de divulguer cette information essentielle aux enfants et à leurs parents incultes ! Okapi, un journal d’information pour la jeunesse, m’en a donné l’occasion à travers les aventures de Jules : l’humanité avance ! Fin 2001, un jury, présidé par Anne Goscinny * vous a attribué le prix René Goscinny du meilleur jeune scénariste pour La Réplique inattendue, la deuxième aventure de Jules. Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris la nouvelle ? Fier et glorieux ? Ou timide et gêné ? Comment ? Mais, ne peut-on pas être fier et glorieux tout en restant timide et gêné ? Fier parce que René Goscinny est Le grand homme de la bande dessinée ! Gêné parce que c’est le seul prix bien rémunéré et que les pauvres me jalousent… Ces jours-ci paraît le nouveau Jules, Presque enterrés. Il y est question de spéléo, d’évolution de l’espèce, de magouilles municipales… Vous nous racontez un peu ? Ben, c’est-à-dire que si je vous fais un résumé, l’attachée de presse va s’en servir pour son communiqué et comme je suis très rancunier… Je préférerais qu’elle travaille un peu. Le mot de la fin ? De cette façon, je l’aurai… Guy Vidal *Composé d’Alain Chabat, Florence Cestac, Emmanuel Chain, Philippe Druillet, Guillaume Durand, Nicky Fasquelle, Irène Frain et Yves Poinot.

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Tabary, 40 ans d’Iznogoud

  Jean Tabary, qui sortira le prochain album d’Iznogoud en mai 2002, anime cette série - créée aux côtés de Goscinny - depuis 40 ans : bilan d’une carrière bien remplie… Quel sera votre actualité ? Ni plus ni moins qu’un nouvel album extrêmement particulier qui ne s’est jamais fait dans toute l’histoire de la BD : nous allons publier les deux premières histoires d’Iznogoud parues dans Record n° 1 et 2. Ces deux aventures n’ont jamais été reprises en album, elles ont été redessinées pour paraître dans l’album Le Tapis magique. On peut dire qu’il s’agit de la genèse d’Iznogoud, c’est d’ailleurs le titre du bouquin… Mais comme une surprise n’arrive jamais seule, j’ai retrouvé dans mes papiers les pages dactylographiées du scénario de René Goscinny. On trouvera donc ces textes reproduits sur la page de gauche de l’album, et les planches originales (uniquement parues en presse) sur la page de droite. J’ai également glissé sur la 4e de couverture le texte où René présente ce que sera l’esprit de la série au rédacteur en chef du journal. Iznogoud ne serait donc pas né dans les pages du Petit Nicolas ? ! Si, il y a un personnage dans cette série qui raconte à des enfants qui font la sieste, l’histoire d’un méchant vizir qui veut prendre la place du calife. Tout un programme ! Vous imaginiez que, 40 ans plus tard, à partir d’une petite phrase écrite au détour d’une nouvelle pour enfants, vous seriez en train de fêter cet anniversaire ? Oh, vous savez, à cette époque-là beaucoup de nouveaux personnages voyaient le jour. Il y avait encore une presse pour enfant très florissante. Non, la vraie trouvaille, à mon sens, c’est d’avoir fait du méchant de l’histoire, le héros de la série, et puis l’osmose de deux auteurs. C’est surtout ça qui explique la longévité d’Iznogoud. Pourtant, malgré sa méchanceté, il reste éminemment sympathique ? Le fait d’être ambitieux n’est pas un défaut en soi, ce sont les moyens employés qui sont blâmables… Iznogoud échoue chaque fois, cela crée une sorte de compassion chez les lecteurs. On finirait même par avoir très envie qu’il gagne et devienne enfin calife. C’est de la pitié alors ? Tout à fait ! En France on aime beaucoup les perdants et tout ce qu’il a pu gagner jusqu’ici, c’est une énorme popularité ! Vous semblez très fidèle à la mémoire de René Goscinny… Il s’agit quand même d’un personnage que nous avons créé ensemble ! Et même s’il n’est plus là aujourd’hui pour fêter cet anniversaire, il faut rendre à César ce qui lui appartient. Je suis d’ailleurs très heureux que sa fille, Anne, s’associe à ce projet en préfaçant l’album et en participant à la promotion à mes côtés. Vous rappelez-vous votre état d’esprit, à la création d’Iznogoud ? Il y avait alors beaucoup de magazines. Je travaillais moi-même, à la fois pour Pilote, Vaillant… Il y avait ce nouveau canard, Record, et nous devions produire beaucoup pour vivre. Il n’y avait pas d’albums, on était pigistes. Pas question de louper une nouvelle opportunité pour se caser. La rédaction du journal avait demandé à Goscinny s’il voulait créer une série avec moi, et à moi si je voulais créer une série avec lui ! Nous nous connaissions déjà très bien puisque nous avions fait ensemble quelques courtes histoires de Valentin le Vagabond. On ne peut pas dire que nous avions l’ambition de faire un succès, il s’agissait juste de faire une bande dessinée pour un journal comme il en existait beaucoup. Celui-ci n’était même pas vendu en kiosque, de surcroît ; c’était une revue exclusivement vendue dans les églises et les patronages. Rendez-vous compte qu’avant de passer dans la grande presse et Pilote, Iznogoud avait un tout petit public. C’était juste un personnage de la presse catholique. Comment décririez-vous l’évolution d’Iznogoud ? Je crois que les histoires sont devenues plus dures. Au début, c’était plutôt gentil, Iznogoud était même un peu bête. Cela signifie que vous écrivez plus pour les adultes aujourd’hui ? C’est une vue de l’esprit de parler comme cela. Un pâtissier ne fait pas des gâteaux pour des grandes personnes ou pour des enfants. Il fait des gâteaux, point final. Pour l’humour, c’est pareil ; voyez Chaplin. Je ne pense pas que Goscinny ait créé Iznogoud en pensant à des enfants. Son but était de faire rire et aujourd’hui, je fonctionne de la même manière. On a parlé d’un film long métrage à une époque ? Exact, Louis de Funès avait même été pressenti pour le rôle. Le projet a malheureusement capoté… Aujourd’hui, si on devait le réaliser, je verrais très bien Richard Berry dans le rôle. Je l’ai vu au théâtre, il est tout à fait le personnage. De plus il peut être drôle. Avec les moyens dont on dispose aujourd’hui, on pourrait faire quelque chose de fabuleux. J’imagine déjà les décors. Comment expliquez-vous que Goscinny ait toujours été fidèle à Iznogoud ? C’est vrai. Il a créé énormément de personnages, il a travaillé avec toute la profession de l’époque… Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il faut un véritable feeling entre deux auteurs pour arriver à quelque chose. C’est totalement indéfinissable. De tout ce qu’il a réalisé – si l’on veut bien faire exception de Lucky Luke qui est une création de Morris à la base – il ne reste que deux personnages : Astérix et Iznogoud. A mon avis cela vient de l’osmose entre les deux auteurs. Je crois que Goscinny sentait très bien mon dessin, et moi son texte… Il y avait une vraie connivence entre nous… Vous non plus, vous n’avez jamais délaissé Iznogoud, alors que vos autres créations (Valentin, Totoche, Corinne & Jeannot…) sont aujourd’hui en sommeil ? Pas du tout. Je publie régulièrement des nouveaux albums de mes autres séries. Si je ne les dessine plus, c’est que j’ai encore beaucoup d’albums inédits dans mes tiroirs. Rendez-vous compte que j’ai en réserve de quoi réaliser 20 épisodes de Totoche. Tant que je ne les aurais pas tous édités, je n’aurai pas besoin d’en créer de nouveaux. Je suis très attaché à mes personnages, vous savez. Comment expliquez-vous que vos épisodes d’Iznogoud soient très bavards, bien plus que ne l’étaient ceux de Goscinny ? Je me considère plus comme un dialoguiste, un gagman, qu’un véritable dessinateur. Je me suis mis à dessiner parce que c’était le seul moyen pour moi de réaliser mes histoires. Je pense que si j’avais eu une formation littéraire, je serais aujourd’hui écrivain. La personne qui m’a le plus inspiré, par exemple, c’est Marcel Pagnol. Et il est très bavard. Quel dialoguiste aussi ! C’est une merveille. Vous auriez pu embrasser la carrière de scénariste ? J’ai eu énormément de propositions de scénaristes mais j’ai toujours eu le sentiment d’être capable de faire au moins aussi bien qu’eux. Mise à part l’occasion de travailler avec Goscinny, naturellement, là, cela s’imposait. Quant à ce qui est de travailler pour d’autres, c’est encore cette question de magie, d’osmose dont nous parlions tout à l’heure. C’est rare ! C’est un peu ce dont je veux témoigner en dédiant cet album à Goscinny. Il est incontestablement le meilleur scénariste de sa génération. En publiant ses scénarios originaux tapés avec la même machine à écrire depuis ses débuts, je crois que personne ne lui aura rendu un plus bel hommage. Vous aimeriez qu’Iznogoud vous survive et fête un jour ses deux fois 4O ans ? C’est évident. Je n’ai pas envie qu’Iznogoud meure avec moi. Ni aucun de mes personnages… J’ai des enfants, dont un fils qui travaille à mes côtés. Alors, si les lecteurs veulent encore de lui pendant 40 ans… Je travaille déjà sur l’album suivant qui s’intitulera La Faute de l’ancêtre. Il sera question de la généalogie d’Iznogoud. Vous voyez, le temps n’a que peu de prise sur lui, il survivra c’est certain. Christelle Favre & Bertrand Pissavy-Yvernault

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L’apeupré Widenlocher

Il crée des dinosaures improbables, des mouettes philosophes et dessine l’inénarrable Achille Talon. Il fait aussi 2 672 festivals par an, multipliant les dédicaces, concerts et show en tout genre. Il est aussi et surtout l’un des meilleurs dessinateurs “gros nez ” actuellement en activité. Rencontre avec Roger Widenlocher. Pourquoi un génie tel que vous a choisi la bande dessinée comme moyen d’expression ? Parce que je dois être idiot ! Mon rêve c’était de monter un spectacle, de chanter sur scène entouré de milliers de fans en transe. Est-ce que vous posez souvent nu ? Tout le temps, c’est ma deuxième passion, d’ailleurs mon calendrier (véridique, l’auteur dispose encore de quelques exemplaires) s’est arraché. Vos influences majeures ? Freud surtout, et en BD pure, sérieusement parce que là, il faut être sérieux, c’est surtout des gens comme Marten Toonder (créateur hollandais de Andy Panda et Tom Poes, un petit chat, qui connut un très grand succès dans les années cinquante) et surtout, l’une des choses déterminantes a été Pogo, de Walt Kelly, immense auteur américain qui travailla aussi pour Disney. Après bien sûr, j’ai été influencé par Franquin, Roba, toute la bande dessinée Spirou de la grande époque, mais vraiment, l’influence majeure c’est la BD animalière de Walt Kelly, cet homme est un génie. Qu’est-ce qui vous fait rire ? A part moi ? Personne, non je ris pas souvent. Enfin si, Jerry Lewis, surtout, sa façon d’occuper tout l’espace, son énergie, voilà, j’ai besoin d’énergie. Et qu’est-ce qui vous énerve ? Mon banquier surtout, et puis la méchanceté en général, mais bon, c’est un peu banal et puis aussi les golden boy de la BD, ces gens jeunes beaux et talentueux et en plus sympas. Eux, vraiment je les déteste. Effectivement… Vous faites énormément de festivals, pourquoi ? Pour retrouver mes lecteurs et mes potes essentiellement. Pour moi, c’est une récréation, j’ai besoin d’avoir du monde autour de moi pour m’amuser vraiment. Dans un festival, je suis dans ma bulle, avec des gens que je connais, je peux me lâcher, j’ai un public. C’est ça qui me donne l’énergie de retrouver ma planche à dessin. Un festival c’est un défouloir. Quand je suis dans mon atelier dans le Gers, c’est un peu difficile de parler. Donc, quand la pression monte trop, je pars en festival et je me lâche. Et surtout, être en festival permet de rencontrer des gens, d’échanger, de partager. Et l’évolution de la bande dessinée, vous la voyez comment ? J’ai très peur de la surproduction, il y a trop de livres qui sortent. Du coup, il est difficile pour des jeunes auteurs de percer. Ma crainte est que l’on se rapproche d’une certaine musique hamburger et qu’on ne laisse plus le temps aux vrais auteurs de s’installer. Un dernier souhait… Oui, j’aimerais bien devenir beau, riche, et célèbre, beau, il n’y a pas de problème, je pars bientôt me faire refaire au Brésil. Riche et célèbre, ça dépend de vous !! Philippe Ostermann

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Enrico Marini : signe du Scorpion...

  Plus besoin de mettre en évidence l’étourdissante virtuosité d’Enrico Marini. Le nouvel album du Scorpion, (avec Desberg, Dargaud) l’atteste… Influences conscientes ou involontairement annexées, on pense à Burne Hogarth, Carmine Infantino, Neal Adams, Joe Kubert et John Buscema pour la force, l’élégance et la sûreté du trait ; à Manara, Serpieri et Vallejo pour la sensualité, notamment des corps féminins, et l’érotisme dans tout ce qu’il a de plus noble. Avec La Croix de Pierre, nouvel opus de la série Le Scorpion, le jeune dessinateur italien affirme sa maîtrise des décors historiques. Nous sommes dans la seconde moitié du xviiie siècle, et dans les alentours du Vatican. Cette période a-t-elle posé des problèmes de dessin ? Il s’agissait de ne pas trop céder à la fantaisie. Je me suis servi de documentation pour reconstituer les lieux, de même que la chapelle Sixtine où se déroulent les votes pour l’élection du pape. Mais je tiens à garder ma vision personnelle de la place du décor dans une bande dessinée : il vit en quelque sorte avec les personnages et participe à l’action. Ici, il fallait rendre l’atmosphère d’intrigues de palais, de complots tramés dans les coulisses. Cela ne signifie pas que le décor doive écraser les protagonistes par une surabondance de détails. Le décor ne cesse de servir le projet narratif ? Exactement. Dans La Croix de Pierre, tome 3 de la série, l’action peut paraître plus contenue que dans les précédents albums, parce que les machinations et les conjurations se nouent en des lieux secrets et confinés. Il n’y a pas le côté “poursuites”, cher aux romans de cape et d’épée. Tout se déroule dans Rome et, plus spécialement au Vatican. Le décor, ce ne sont plus les grands espaces propices aux chasses à cheval, mais les alcôves, les portes dérobées, les souterrains, les bas quartiers, et même les salles de torture – mais je ne vais pas en dire plus pour ne pas dévoiler l’intrigue ! Vous vous offrez même un détour par le premier siècle de notre ère ! Il fallait cet avant-propos pour expliquer les manigances du cardinal Trebaldi, bien décidé à succéder au pape qu’il a assassiné. Et à imposer un type de société adepte de la “pensée unique” et du “politiquement correct”, version xviiie. Cela m’a amusé de me plonger, l’espace de deux planches, dans l’empire romain, avec ses légionnaires, les ors et la pourpre. Vous parliez de documentation : comment avez-vous pénétré le secret de l’élection papale, à laquelle on assiste dans La Croix de Pierre ? Il existe des documents, des reconstitutions, des témoignages. Des films, aussi. L’élection n’est plus aussi secrète que cela, même pour ce qui concerne les procédures : décompte des votes, interventions des candidats, destruction des bulletins de vote par le feu, suivie de la fumée noire ou blanche… Bien sûr, on n’a pas de photos ou, pour les époques plus lointaines, de croquis pris sur le vif, mais je ne le regrette pas. Je n’avais pas l’intention de réaliser un reportage dans le xviiie siècle, mais bien une aventure de cape et d’épée. Pour les épisodes suivants, on retournera au grand air ? On quittera Rome. Il est prévu que le Scorpion parte pour la Cappadoce, la Russie, la France, l’Amérique du Sud, peut-être. Mais ne me faites pas dire que les voyages vont se dérouler dans cet ordre. Nous voyons bien, Desberg et moi, quel est le destin du Scorpion, mais nous nous laissons des plages de liberté pour des digressions en cours de route. Comment se passe l’élaboration d’un album du Scorpion ? Il faut remonter à la genèse de la série. J’avais envie de raconter une histoire de cape et d’épée, et une idée m’était venue. A l’époque, je ne me sentais pas assez aguerri pour assurer le scénario et le dessin de pair. J’en ai parlé à Stephen Desberg, qui a structuré les idées de départ. Nous avons discuté longuement, avant d’aboutir à la mouture définitive d’une trame, qui est le destin du Scorpion. Nous avons établi les grandes lignes de sa biographie, avec les zones d’ombre et de mystères. Il en va de même pour chaque album. Maintenant que nous connaissons notre personnage, nous pouvons nous permettre d’imaginer les épisodes de sa vie, un par un. La collaboration Desberg-Marini, c’est d’abord un dialogue ? Nous nous rencontrons souvent. Le premier stade, c’est mettre sur table un certain nombre d’idées que nous avons chacun en tête. Pour moi, c’est très important, parce qu’un dessinateur, c’est un solitaire ; j’ai besoin d’échanges d’idées. Ce “brain-storming” terminé, Desberg écrit un synopsis, sur lequel nous discutons encore. L’écriture du découpage et des dialogues intervient après cette phase. Ce qui n’exclut pas des retouches dès que je passe au dessin. Tout cela se passe en pleine concertation avec Desberg. Qu’est-ce qui vous inspire des modifications ? Parfois ce peut être un manque de documentation ; à d’autres moments, une question de découpage. La bande dessinée à un langage bien à elle, qui n’est ni celui d’un texte ni celui d’un film. Une action passe très bien au cinéma, mais nécessite, à l’occasion, un découpage fastidieux en BD. Notez que celle-ci apporte souvent elle-même sa propre solution. Par exemple, l’image cinématographique est appuyée par le mouvement, le son, la musique – tous éléments que l’on ne retrouve pas en BD. En revanche, le dessin fait naître des univers ou, plus simplement, des situations qui, dans un film, mobiliseraient des armées de spécialistes en effets spéciaux. Dans Le Scorpion, quel est l’apport personnel qui vous rend le plus heureux ? D’abord, d’avoir réalisé un rêve d’enfance : faire vivre une aventure de cape et d’épée. Et puis, d’avoir inventé le personnage principal et son nom ! Je l’avais dessiné avant de rencontrer Desberg et, comme je l’ai déjà raconté, de donner sa personnalité définitive à cet univers, appelé à connaître au moins une dizaine d’albums. C’est vraiment un travail de longue haleine. Vous animez trois grandes séries (Gipsy, Rapaces, Le Scorpion) : vous ne travaillez jamais en parallèle deux de ces productions ? Non. Il faut que je m’immerge totalement dans l’univers d’un album. Rien n’est impossible, notamment pour des questions de délais de parution, mais entre le xviiie siècle, le monde des camionneurs et celui de vampires, l’osmose passe mal ! Envisagez-vous une quatrième série ? Il se fait que le cycle de Rapaces touche à sa fin. Cela m’assurera une fenêtre pour un autre projet, mais ce ne sera pas une série. Un one-shot ? J’ai bien une idée, mais elle n’en est qu’à ses prémices. Et il se pourrait bien qu’à l’arrivée, ce soit tout autre chose. Donc, je préfère ne pas en parler, même si une nouvelle aventure est à l’ordre du jour ! Se pourrait-il qu’on assiste bientôt à l’arrivée d’un album signé Enrico Marini – seul ?. Alain De Kuyssche

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Libre à jamais

Premier titre de la collection signé Marvano et Haldeman, déjà connus grâce l’adaptation en BD du fameux roman La Guerre éternelle qui révéla cet auteur. Rencontre… Ex du Vietnam, marqué à vie, il projette son imagination au-delà des souvenirs lancinants. Stephen King, qui sait de quoi il parle, dit de lui : “S’il existait un Fort Knox2 des auteurs de science-fiction qui comptent vraiment, nous devrions forcément y mettre Haldeman”. Son roman, La Guerre éternelle a décroché le prix Hugo 1976, à la fois le Pulitzer et le Goncourt de la S.-F. Coup d’éclat et de maître dans la nouvelle collection “Fictions”, Libre à Jamais prend le relais de la trilogie d’Aldebaran3, adaptée par le Belge Marvano pour Dupuis. C’est dire que nos yeux s’émerveillent à nouveau dans le cinémascope intersidéral, traversé par des êtres sans foi ni loi, sans passé et sans avenir. Mais leur présent leur ôte le goût d’aller voir ce qui leur arrivera et les condamne à ne plus revenir à leur point de départ. Les Terriens ont réussi à jouer avec le temps, et le temps, c’est de l’argent pour fabriquer de nouvelles armes. Guerre éternelle entre les Hommes et les Taurans. Taurans ? Parce que les Terriens les ont rencontrés aux marges de la constellation du Taurus. “La guerre au front de taureau”, disait Aragon. Conversation express avec Haldeman où les questions répondent aux questions. Vous êtes définitivement pessimiste sur l’avenir de l’homme ? J. H : Vous voyez de bonnes raisons d’être optimiste ? L’homme est un être de guerre ? J. H : Pourrait-il en aller autrement ? Cette conception du monde est-elle née au Vietnam ? J. H : Vous ne pensez pas qu’une telle expérience vous laisse de glace jusqu’à la fin de vos jours ? Apprendra-t-on un jour d’où viennent J. H : Sait-on jamais ? Pas de projet ciné La Guerre éternelle ? J. H : Le cinéma, c’est le monde des projets. Cela met un temps fou à se concrétiser, car je ne veux pas non plus que l’on fasse n’importe quoi. On peut toujours espérer ? Quel effet cela vous fait, l’opinion de Stephen King à votre sujet ? J. H : Vous me croiriez si je vous disais que je ne me sens pas infiniment flatté ? Voir la suite de La Guerre éternelle en bande dessinée chez un éditeur qui croit en vous, cela doit vous réjouir ? J. H : C’est vraiment une joie sans cesse renouvelée de voir des textes lus par quelqu’un d’autre, qui prend la peine de recréer des personnages, des situations, des engins, des mondes et de les visualiser. Travailler avec Marvano, c’est construire sa maison en compagnie de son frère. Non ? 1. éd. J’ai Lu. 2. Fort Knox, réserve d’or nationale des Etats-Unis. 3. Nom d’une étoile qui inspira aussi Leo avec sa série Les Mondes d’Aldébaran.

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Un jour de novembre...

  Un jour de novembre, un restaurant dans le quartier du marais, non loin de l’Atelier de la place des Vosges où travaillent plusieurs auteurs dont Marjane Satrapi, Gwen, Matthieu Bonhomme, Joann Sfar - en transit - et Christophe Blain. Celui-ci parle avec passion et lucidité de son métier d’auteur, au moment même où il entame les premières planches du troisième album d’Isaac le pirate. Dessin André Juillard dit de vous que vous possèdez une désinvolture maîtrisée. Commentaire ? J’aimerais être encore plus maître de mon dessin et plus désinvolte… En tout cas je prends ça comme un sacré compliment. Vous-même précisiez, dans une interview, que vous cherchez d’abord à aller à l’essentiel tout en gardant une vivacité dans votre trait. Pensez-vous être arrivé à quelque chose de satisfaisant ? Entre la sensation de soit en faire trop, soit pas assez, le bon équilibre est difficile à trouver. Mais ma priorité est de réussir à faire passer le sentiment auquel j’aspire ; alors parfois je rame, parfois c’est plus naturel ! En général c’est lorsque je débute une histoire que je souffre le plus, le temps m’y mettre vraiment. Je suis en tout cas rarement satisfait de mon travail mais j’ai plus de facilité dans le dessin que dans l’écriture, même si en ce moment se trouve que c’est plutôt l’inverse… Pourquoi ? J’essaie d’avoir un dessin plus délié tout en conservant une certaine tenue graphique. Cela va vous étonner mais mon modèle c’est Hergé. Quand je suis coincé, je fous mon nez dans Tintin : c’est la clarté, la fluidité. Regardez bien le visage d’Isaac, il y a des points communs avec Tintin, un minimum de trait pour esquisser un visage tout en restant très expressif. Hergé est aussi un modèle en matière de construction de l’histoire, je suis toujours bluffé par sa façon de s’attarder sur des tas d’anecdotes qui, à priori, n’apportent rien à l’histoire. Dans Objectif lune, par exemple, Hergé met en scène quantité de séquences totalement anecdotiques autour de ses personnages. J’adore ça. Beaucoup de vos confrères (dont André Juillard) vous considèrent comme une des grandes révélations du moment… Réaction ? Je suis flatté comme un gosse. Certains de ces auteurs confirmés représentent en plus une forme de bande dessinée réaliste classique, au sens noble, alors qu’on ne m’associe pas vraiment à ce type de bande dessinée. En plus j’ai lu la plupart de ces auteurs lorsque j’étais jeune, alors le fait d’entendre ça de leur part maintenant que je fais de la BD m’impressionne un peu, il faut le dire. Isaac Isaac semble devenir la clef de voûte de votre création. Un personnage plein d’insouciance que vous n’épargnez pourtant pas… J’aime bien torturer mes personnages ! (rires) Si je leur fait du mal, j’y crois, si je les fais mourir j’ai l’impression de perdre un copain ! Ça peut paraître étrange mais j’ai en fait beaucoup de tendresse pour mes personnages. Dans Isaac le pirate, par exemple, j’ai l’impression que je connais la vie de chacun d’eux. Je pourrais faire la biographie de chaque personnage, c’est le cas pour Henri le médecin, Jean le pirate, etc. Il y a beaucoup d’émotions dans cette série. C’est grave et futile à la fois… Isaac est tragi-comique. Il y aussi une forme de mélancolie. L’idée est de faire passer toutes ces émotions là. Le choix d’un peintre embarqué sur un navire est aussi inspiré de votre service militaire dans la marine, comme pour Le Réducteur de vitesse ? Isaac le pirate n’est pas auto-biographique. Je ne m’identifie pas au personnage, sauf à certains moments. Mais je me suis nourri de certaines choses comme mon service et mon voyage en Antartique, dans une base polaire. Savez-vous exactement où vous allez ? J’étais parti au départ pour faire deux ou trois albums. Et puis je me suis laissé prendre au jeu, je me suis attaché aux personnages. Je ne sais pas ce qui va se passer à long terme, on verra. Equipe Pourquoi avoir accepté de participer à l’aventure collective de Donjon ? Pour plusieurs raisons. Au départ Joann (Sfar, ndlr) pensait que ça ne me plairait pas. En fait leur façon de travailler, à Lewis et Joann, me plaît beaucoup. Je m’amuse, sauf quand ils me foutent des scènes de gradins avec perspective et tout (rires) ! Enfin Donjon a du succès, ça n’est pas désagréable. Joann Sfar est votre scénariste sur Donjon (avec Lewis) mais aussi sur Socrate, qui sortira en janvier. Il s’agit là aussi de toute autre chose, vous pouvez nous en dire deux mots ? Joann est un copain, un frangin. Ça faisait longtemps qu’on cherchait à faire quelque chose ensemble, pour nous amuser. On a développé cette idée de Socrate qui aurait été le chien d’Heraclès. Comme celui-ci est un demi-dieu, Socrate est un demi-chien qui passe son temps à commenter les aventures de son maître. Il y a de la bagarre, des filles, des décors naturels, c’est très agréable à dessiner ! Nous avons adapté un système de “gaufrier” : chaque planche est conçue en trois strips de deux cases, c’est à dire 6 cases, et chaque planche peut presque se lire comme une petite histoire en soi. Les commentaires off sont ceux du chien, Socrate, qui se prend à philosopher. Ce qui pose parfois de vrais problèmes : quand Joann écrit “On ne peut pas dire qu’un homme a vécu heureux avant sa mort”, qu’est-ce que je peux bien dessiner dans cette case ? ! L’idée c’est de trouver un décalage comique, d’une case à l’autre, ou alors d’illustrer au premier degré chacun des textes. Le but était de faire rire Joann au moment où il découvrait les dessins, tout ça a été très plaisant à faire, j’ai hâte de dessiner le deuxième album. Vous faites partie d’un atelier dans lequel travaillent plusieurs personnes. C’est nécessaire pour vous de travailler en équipe ? Je ne peux pas travailler longtemps chez moi seul, sauf quand je fais du scénario. L’Atelier de la place des Vosges est un endroit consacré à la fois au travail et aux rencontres avec des amis. Ça m’est nécessaire. Palmes Alph-Art coup de cœur pour Le Réducteur, prix du meilleur album à Amadora au Portugal pour Isaac, grand prix de la ville de Genève, nomination à l’Alph-Art du meilleur album pour Isaac, etc. Vous gardez la tête froide ? ! Pour moi, ce qui est important, c’est de plaire aux gens à qui j’accorde le plus de crédit. C’est à dire les gens que j’admire le plus et qui sont mes copains. Je fais de la BD pour les gens que j’aime. Quand je vois que d’autres personnes apprécient mon travail, quand je vois l’impact que cela a sur des lecteurs, je suis aussi super-heureux. Quant aux prix, je ne leur accorde pas d’importance particulière mais ne soyons pas hypocrites - j’ai aussi mon orgueil - , ça fait quand même plaisir, ça prouve qu’il y a une forme de reconnaissance de son travail. En plus ça m’aide à obtenir une certaine liberté, alors tant mieux, pour l’instant ça va… François Le Bescond

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Les contes de Florence Magnin

  Elle nous avait enchantés avec deux diptyques parus dans les années 1990 sur un scénario de Rodolphe : L’Autre Monde (dont l’Intégrale vient de sortir) et Mary la noire. Dessin plein de charme, finesse de trait, ambiance envoûtante, tout le talent d’une illustratrice qui revient enfin à la bande dessinée, en janvier, en signant, cette fois seule, une nouvelle série : L’Héritage d’Emilie. Un bijou pour tous ceux qui apprécient la saveur de ces contes fantastiques. Cela fait cinq ans que vous n’avez pas sorti d’albums... Que s’est-il passé pendant cette période ? En fait, en 1998, j’avais déjà recommencé à écrire un scénario. Le projet a mûri l’année suivante et j’ai pris mon temps pour y arriver, sachant que je réalise de nombreuses illustrations pour l’édition, les jeux de simulation (etc.) ; c’est mon premier métier, mais cette fois, ça y est, le retour à la bande dessinée est officiel ! Vous signez seule, cette fois, l’ensemble de L’Héritage d’Emilie. Pas trop dur ? Tout m’intéresse dans ce métier : raconter une histoire, puis la mettre en images et en couleur. J’ai commencé assez tardivement dans la bande dessinée et j’avais cet objectif d’écrire moi-même, un jour, mes histoires. Voilà qui est fait ! Vous avez aussi fait évoluer votre trait vers quelque chose de plus “bande dessinée”, on sent que vous n’essayez pas de faire de l’esbroufe à chaque case. La dessinatrice et la scénariste prendrait-elle le dessus sur l’illustratrice ? C’est un choix, une démarche volontaire d’accentuer ce traitement plus proche de la bande dessinée que de l’illustration. Mais j’ai gardé ce style conte fantastique, autant dans l’histoire que dans le dessin. J’ai toujours été baignée de ces ambiances médiévales fantastiques, cet onirisme que l’on retrouve souvent en littérature ou ailleurs. On pourrait même faire un parallèle avec ce que l’on appelle la fantasy. Non pas façon Conan le barbare, mais plutôt façon légendaire celtique. Ce que nous faisions avec Rodolphe était de toutes façons déjà en décalage, difficile d’ailleurs de trouver des choses équivalentes avec d’autres récits de bande dessinée. Nous suivons, avec cette nouvelle série, une jeune femme, Emilie, danseuse au Moulin Rouge, qui hérite d’un château en Irlande. Une histoire que vous auriez aimé vivre ? ! (Rires.) Oui, pourquoi pas ! Mais je ne me suis pas mise dans la peau du personnage en écrivant. Je suis restée en quelque sorte à l’extérieur, ce n’est pas une projection de ce que j’aurais aimé vivre. Heureusement d’ailleurs, vu ce qui va se passer ! On retrouve aussi votre goût pour les ambiances irlandaises... Vous connaissez bien ce pays ? J’y suis allée une fois, dans le Connemara où se passe l’histoire. Je ne peux donc pas dire que je connais parfaitement ce pays, loin de là, mais effectivement cette région m’attire, y compris culturellement, à travers la musique irlandaise que j’adore. L’attirance pour l’Irlande est venue par la musique alors que j’avais six ans. Ah ? Oui, c’est précis, non ? (Rires.) J’ai été saisie à l’écoute d’un morceau de cornemuse, lors d’une fête. Magique ! Depuis, j’associe toujours ce type de musique - irlandaise, écossaise ou bretonne - à quelque chose de très émotionnel… Combien d’albums de L’Héritage sont prévus ? Au départ j’avais prévu un diptyque. Et puis je me suis aperçue, en avançant dans l’histoire, que trois albums étaient nécessaires. Avec une “vraie” fin, promis ! Vous vous attachez à vos personnages ? Ça dépend. Disons que je travaille beaucoup le casting, je fais connaissance avec mes personnages qui évoluent de toutes façons au fur et à mesure de l’histoire. Mais je me suis surtout attachée à leur donner une véritable expression. Emilie est une femme, comme vous. On le constate à chaque fois mais le milieu de la BD est un monde plutôt masculin. Comment vivez-vous cela ? Bien… C’est vrai que la bande dessinée a toujours été un univers très masculin, depuis longtemps. C’est d’ailleurs aussi pour ça que j’avais, moi-même, du mal à m’identifier à des héros masculins “sans peur et sans reproche”. Beaucoup de jeunes lectrices ont dû ressentir la même chose que moi, c’est sûr. Tout ça a évolué avec Bretécher, Cestac et bien d’autres. On trouve plus de femmes dans ce métier - difficile - même si le déséquilibre est encore flagrant. Angoulême approche : appréhendez-vous ce rendez-vous ? Je n’appréhende pas trop ce genre de rendez-vous, c’est plutôt l’accueil réservé à l’album qui me fait un peu peur. Les lecteurs apprécieront-ils mon histoire ? C’est ça l’angoisse, ce n’est pas Angoulême. Les albums, comme les films, restent de moins en moins longtemps “à l’affiche” face à la surproduction… Comment réagissez-vous à ça ? Je suis peut-être naïve mais je crois au talent, au fait qu’un bon livre trouvera son public. Quand un album marche, ce n’est jamais pour rien, c’est que des lecteurs ont été séduits. Bien sûr il y a des injustices, des auteurs et séries qui n’ont pas le succès mérité mais je reste confiante malgré tout. François Le Bescond

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  • Idéal Standard et S'enfuir dans la sélection Prix Ouest France/Quai des Bulles
  • Le Projet Bleiberg reçoit le Prix Des mots de l'Ouest 2017

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