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Jean-Charles Kraehn et Miguel : Myrkos l’insoumis

  Jean-Charles Kraehn, l’auteur complet du somptueux Bout d’homme et du Ruistre, par ailleurs scénariste des séries Les Aigles décapitées*, Tramp et Gil St André, nous présente Myrkos, la nouvelle saga “d’antic fantasy” qu’il signe en octobre avec Miguel, un jeune dessinateur brésilien qui revient sur son parcours. Jean-Charles, vous lancez une nouvelle série. Deviendriez-vous un scénariste prolifique ? Multiple, mais pas prolifique ! Chez Dargaud, Philippe Ostermann et François Le Bescond voulaient m’associer à Michel Rouge qui, après avoir arrêté Comanche, finissait un Marshal Blueberry. Ayant déjà beaucoup de travail, je ne cherchais pas à multiplier les collaborations, mais j’avais une idée de scénario qui traînait depuis quelque temps dans un coin de ma tête. J’ai alors rédigé un synopsis très sommaire de deux pages qui a plu à l’éditeur… mais pas à Michel. Pour des raisons personnelles, il ne s’y retrouvait pas. Ne courant pas après une nouvelle collaboration, j’ai laissé tomber. Entre-temps, j’avais vu par hasard des planches d’un certain Miguel que j’avais trouvé intéressantes. Un dessin très élégant, proche de celui de Giardino. Un mois plus tard, l’éditeur m’annonce qu’il a présenté mon synopsis à ce Miguel… qui est alors en panne de scénario et qui est complètement emballé par mon projet. Un peu contraint et dubitatif, je lui ai quand même écrit neuf pages pour qu’il puisse faire un essai. Il m’a fait quatre pages magnifiques. C’était parti ! Au début, il devait dessiner mon histoire en alternance avec son autre scénariste, ça m’arrangeait, mais la fin du scénario n’arrivant pas, Dargaud y a définitivement renoncé. On m’a alors demandé d’alimenter régulièrement Miguel en texte. Ce qui m’arrangeait moins, rapport à mon planning, mais au vu du résultat, je ne le ne regrette pas. En plus d’être un bon dessinateur, Miguel est quelqu’un de vraiment bien. Un “être humain” comme disent les Indiens. Quid de ce nouvel univers ? Nous sommes dans un monde imaginaire, une sorte d’Antiquité réinventée. Cette série s’appelle Myrkos, du nom du héros. Dans le premier tome, nous le découvrons élève à la Scola Impériale des Arts, l’école officielle d’art, où il apprend le métier d’ornemaniste, celui qui dessine des ornements. Le mot est volontairement galvaudé car dans le langage contemporain un ornemaniste n’est pas un peintre. Petit à petit, Il va inventer une nouvelle façon de dessiner et de représenter les gens et les choses dans une société où l’art est codifié, sacré, un peu comme l’était l’art égyptien. En faisant du dessin profane, dans un univers qui est régi par les prêtres, il deviendra un rebelle. Parallèlement, aux confins du royaume, un personnage qui n’est pas sans rappeler le Christ est en train de prêcher qu’il n’y a qu’un seul dieu, alors que nous sommes dans un contexte polythéiste. J’ai imaginé un monde où un jeune peintre va bouleverser la société dans laquelle il vit parce qu’il décide de représenter ce qu’il voit, gens, paysages, décors… c’est-à-dire le profane et non plus le sacré. C’est une réflexion sur l’évolution de l’art, qui m’a été inspirée par le bouleversement qu’a apporté l’invention de la perspective à la Renaissance, même si, dans la réalité, les choses ne se sont pas passées aussi brutalement. Mais nous restons dans l’aventure. Myrkos est un personnage insoumis dont nous allons suivre le parcours. Il deviendra sans doute un chef de guerre… C’est du péplum ! Miguel, pouvez-vous nous présenter votre parcours ? Je suis né au Brésil en 1971, j’ai longtemps vécu à Belém en Amazonie. J’ai commencé des études de sciences politiques, mais après un an et demi, j’ai préféré suivre des études d’arts plastiques. Après la fac, je suis allé à Barcelone pour me perfectionner. Depuis, j’ai été graphiste et j’ai donné des cours de design dans une université brésilienne. Pendant tout ce temps, j’essayais de faire de la BD : j’ai publié un album au Brésil et une histoire courte au Portugal… Puis j’ai tout quitté pour essayer de vivre en dessinant de petits personnages qui parlent avec des bulles ! Pourquoi aviez-vous quitté le Brésil pour venir en Europe ? Au Brésil, il n’y a presque pas de bandes dessinées. On y trouve surtout des trucs pour les enfants et beaucoup d’histoires de super-héros. Je n’ai jamais eu envie de dessiner ce type d’histoires trop manichéennes, avec des personnages hypermusclés qui résolvent divers problèmes avec leur rayon laser ! L’Europe me semblait être une espèce d’oasis de la “bonne” bande dessinée, où l’on peut parler des choses plus profondes d’une façon personnelle. Les images de Tintin et surtout du Major Fatal de Mœbius m’ont marqué dès mon jeune âge, d’une façon très naturelle… Comment êtes-vous arrivé chez Dargaud ? Aviez-vous déjà une histoire à leur proposer ? Oui, avec Leo comme scénariste, nous avions présenté un projet chez Dargaud. Ils l’ont trouvé intéressant, mais plutôt comme une possibilité pour le futur. Il m’aura permis de “briser la glace” pour faire mes premiers pas chez cet éditeur. Quel a été le rôle de Leo ? Il faut dire que je connais Leo et son épouse Isabel depuis bientôt dix ans. Notre relation est bien plus qu’une simple estime professionnelle… Chez Dargaud, Leo m’a présenté à François Le Bescond qui m’a alors proposé un scénario d’un autre scénariste. C’est ainsi que je suis entré dans le monde de la BD. Ça n’a pas été un début facile parce que ce projet s’est arrêté en plein milieu… Bravo et merci à ma femme Fernanda qui a assuré notre quotidien en prenant un petit boulot. Comment avez-vous rencontré Jean-Charles Kraehn ? Par hasard, Jean-Charles a vu mes dessins chez Dargaud et ça lui a plu. Nous ne nous étions jamais parlé. Connaissez-vous le proverbe : “Dieu écrit droit par des lignes courbes ?” Comment vous a-t-il présenté Myrkos ? C’est plutôt Myrkos qui a fait les présentations ! Alors que le projet sur lequel je travaillais sombrait, François m’a montré le synopsis d’une nouvelle série. Elle avait été proposée à un autre dessinateur qui, apparemment, n’avait pas trop aimé la chose. Après avoir lu ce texte, j’ai dit à François : “Ça, c’est pour moi ! Ne le montre plus à personne.” Je suis tombé amoureux de Myrkos dès cette première lecture, il me tombait du ciel ! Je ne saurais pas parler de ma vie sans penser à Dieu, à ces incroyables coïncidences… Après quelques planches d’essais, Myrkos naissait. Comment se déroule votre collaboration avec Kraehn ? Avez-vous lu ses autres séries ? Comme je ne connaissais pas ses autres séries, je les ai lus afin de découvrir qui était Kraehn. Etait-il un si bon scénariste comme ce synopsis me le laissait imaginer ? Avec joie, en lisant Tramp et Gil St André, je me suis aperçu que j’étais tombé sur un scénariste en béton ! Il a d’excellentes idées et il sait raconter de bonnes histoires. Plus important encore, j’ai découvert en Jean-Charles, un ami, une personne fiable et ouverte. Ce n’est pas un scénariste qui étouffe le dessinateur, tout au contraire, il me laisse participer au développement de l’histoire. D’un autre côté, comme c’est aussi un bon dessinateur, il me donne beaucoup de conseils : j’apprends énormément avec lui. Cerise sur le gâteau, sa femme Patricia Jambers est notre coloriste. Sacrée coloriste, vous le verrez ! Quel effet cela vous fait-il d’être édité en Europe ? Je ne saurais pas formuler combien cela signifie pour moi. Ça dépasse les mots. Brieg F. Haslé • Série aujourd’hui scénarisée par Erik Arnoux.

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Interview de Joann Sfar

  Surnommé en toute simplicité le Messie de la bande dessinée dans Le Nouvel Observateur, Joann Sfar poursuit tranquillement son parcours marqué par le succès du Chat du rabbin (plus de 100 000 exemplaires par titre !). Cela ne perturbe pas pour autant cet auteur qui sortira en septembre les seconds volumes du Minuscule Mousquetaire et de Socrate (avec Christophe Blain, en novembre). J’aime le littoral azuréen. Je déteste l’idée d’avoir fait la capitale de notre pays à Paris. J’aime manger et boire sans trop me préoccuper des conséquences. Je déteste l’idée que se nourrir relèverait de la médecine. J’adore nager. Je n’aime pas courir. J’aime être bien assis quand je lis. Je n’aime pas du tout qu’on m’interrompe quand je lis. J’adore faire cinquante projets à la fois. Je déteste avoir trop de travail. J’adore dessiner les filles, les animaux, les monstres. Je n’aime pas trop dessiner des scènes de bagarre, ça m’angoisse. J’aime dessiner des vieux objets compliqués. Je n’adore pas dessiner des voitures modernes. J’aime avoir fini un album. J’adore commencer un album. Je n’aime pas trop être au milieu d’un album. J’aime commencer par dessiner la dernière case d’une page. Je n’aime pas mettre du Tipp-ex sur mes dessins. J’aime quand la plume obéit. Je n’aime pas quand la plume est revêche. J’adore quand le pinceau n’en fait qu’à sa tête. Je suis désemparé quand le pinceau est trop sage. Je n’aime pas quand la plume est trop vieille. Je n’aime pas les pinceaux trop neufs. J’aime l’aquarelle Je n’aime pas trop la lithographie. J’aime les livres rares. Je n’aime pas les ex-libris. J’aime mieux les chats que les chiens. J’aime mieux les moustiques que les puces. Je ne suis pas sado. Je ne suis pas maso. Je préfère les disques à la radio. Comme Jean Yanne, j’aime pas le rock. J’aime la guitare manouche. J’aime quand j’ai bien révisé régulièrement ma guitare pendant toute la semaine et que le professeur est satisfait. Je n’aime pas quand je n’ai rien foutu de la semaine et que je passe une heure à réviser comme un malade avant l’arrivée du prof. J’aime quand mon petit garçon se mouche sur mon épaule. J’adore quand ma petite fille renverse de la compote par terre. J’aime pas conduire à Paris. J’aime conduire le long du littoral azuréen et me disputer au volant. J’aime pas le foot. J’aime bien regarder le foot AVEC mes copains.

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Berlion enquête dans la jet-set

  Olivier Berlion fait partie de ces auteurs – avec Davodeau, Meynet, Cailleaux ou Dumontheuil – révélés dans la collection “Génération Dargaud” créée au début des années 1990. Depuis, Berlion n’a jamais cessé de surprendre, explorant toutes les possibilités narratives et graphiques de la bande dessinée. Sa dernière création, Tony Corso, se singularise par un retour aux “fondamentaux” et l’auteur le dit lui-même : c’est sans doute ce qu’il y a de plus difficile ! Tony Corso, voilà une surprise compte tenu de vos précédentes créations… Mon parcours n’a jamais été linéaire : j’ai tenté plein de choses avec toujours beaucoup de plaisir. C’est vrai qu’après avoir été catalogué auteur jeunesse (avec Le Cadet des Soupetard ou Sales Mioches) puis auteur “pour adulte” (avec Lie de vin, Cœur Tam Tam ou Histoires d’en ville), je me lance aujourd’hui dans une série que l’on peut considérer comme classique avec un héros récurent et de l’aventure. Mais il y a surtout un vrai plaisir de revenir aux fondamentaux du dessin et de ne plus m’en remettre à la couleur directe. Le microcosme de la bande dessinée ne vous attend pas dans ce registre. Ce n’est pas un problème, Tony Corso s’adresse aux lecteurs qui ont envie qu’on leur raconte une histoire, tout simplement. L’envie aussi de retrouver un héros auquel ils s’attachent. Je fais de la BD depuis dix ans parce que j’aime profondément ce média, parce qu’il me permet d’aborder d’un simple coup de crayon tous les univers, du Cadet des Soupetard à Cœur Tam Tam, de Lie de vin à Tony Corso. Pourquoi Tony Corso, alors ? J’avais lu pas mal de choses sur les paradis fiscaux, sur ce qu’on appelle la planète off shore. C’est un sujet passionnant, parfois énervant et surtout inépuisable ! Comme je voulais mettre en scène un détective dans un registre qui relève plutôt du polar au sens large, l’idée de créer ce détective qui évolue dans le monde de la jet-set s’est finalement imposée. Tony est plutôt cynique, il ne se fait pas d’illusion, il sait profiter du système sans se compromettre. Quant au nom, Tony Corso, il m’a paru évident. Peut-on dire que vous pensiez à ce projet depuis longtemps ? Il y a eu une longue période de macération avant, c’est vrai. J’avais des envies mais cela restait flou. En fait, Tony Corso est le fruit de plusieurs envies : animer un héros récurrent, localiser l’action dans le Sud, garder une trame policière et traiter d’un thème sensible. Il y a aussi beaucoup de seconds rôles dans votre histoire. C’était une autre envie, s’attarder sur ces seconds rôles qui peuvent apporter ce petit plus à l’histoire et puis ça permet de fignoler les dialogues, d’insérer aussi une dose d’humour. Autre fait nouveau, vous ne signez plus les couleurs… Je me concentre vraiment sur l’histoire et le dessin. Christian Favrelle (qui travaille sur d’autres séries comme La Croix de Cazenac, Insiders, Chroniques de la lune noire, N.D.L.R.) s’est vraiment bien immergé dans l’univers de la série. Il habite aussi dans le Sud – comme le personnage et moi-même ! – et il a donc bien assimilé l’ambiance, les lumières du Sud et ses contrastes. Finalement, n’est-ce pas plus dur de dessiner de façon plus réaliste ? Effectivement ! Jusqu’à présent j’essayais d’abord de travailler l’expression parfois au détriment d’une certaine rigueur : j’avais envie de transmettre l’émotion avant toute chose. Le réalisme de l’univers de Tony Corso m’oblige à plus de crédibilité et donc d’académisme. Ici un yacht doit ressembler à un yacht, point. J’ai même pensé confier le dessin à quelqu’un d’autre, avant de me dire “vas-y !”. D’ailleurs, je tiens à rendre hommage aux grands maîtres du dessin, on a trop tendance à les oublier. J’éprouve de l’humilité et du respect face à tous ces auteurs qui ont abordé ces genres classiques avec ce que ça signifie comme maîtrise dans la narration et le dessin. Je pense notamment à l’école italienne, Battaglia, Micheluzzi, Pratt, Toppi mais aussi de grands dessinateurs comme Giraud, Vance, Altuna, De la fuente, Rossi, Mandrafina ou même Munoz à ses débuts. On parle peu de ces auteurs sous prétexte qu’ils sont classiques… “Le polar justifie la mise en action des personnages” Tony Corso évolue dans la jet-set mais tous les personnages sont censés être imaginaires. Tous ? Oui, bien sûr on pourra toujours retrouver ici et là des similitudes avec certaines personnalités. La presse people offre un éventail varié de personnages, parfois caricaturaux, les lieux qu’ils fréquentent, sans compter les affaires parfois scabreuses qui percent sous le vernis. Mais la série reste de la fiction. Et il y a toujours cette trame polar. Toujours, c’est presque une constante chez moi. Le polar justifie la mise en action des personnages, révèle leur tempérament et permet de les suivre dans leur cheminement. Chaque enquête sera une histoire complète ? Oui, c’est très important. Contrairement à Histoires d’en ville où l’enquête se déroulait sur trois albums avec ce que ça signifiait pour moi comme difficultés de mise en scène. Ici, chaque enquête est traitée en un album. Et puis je pense que pour le lecteur se sera moins frustrant, il n’aura pas à attendre à chaque fois afin d’avoir la résolution de l’énigme même si je compte pouvoir réaliser au moins un album par an. Tony Corso c’est l’univers de la jet-set, le strass et les paillettes, on est très loin de l’univers du Cadet des Soupetard ! (1) L’idée du Cadet des Soupetard n’est pas de moi mais d’Éric Corbeyran même si l’univers de cette série me correspond totalement. Ici, je suis scénariste et j’ai adapté ma façon de dessiner aux histoires que j’avais envie de raconter. Vous faites partie de la jet-set de la bande dessinée ?! Il n’y en a pas et c’est tant mieux. Quand je me suis lancé dans la BD, j’ai dit à mes parents que l’avantage de ce métier c’est de pouvoir rencontrer éventuellement un énorme succès sans être médiatisé (Uderzo, Morris, Peyo, etc.) ! La bande dessinée échappe à ce système, sauf rares exceptions. Si vous n’étiez pas auteur de bande dessinée, que feriez-vous ? Éditeur ! (rires.) En tout cas je serais quand même dans la bande dessinée, je l’espère. François Le Bescond 1. Une nouveauté sortira en novembre prochain. P.-S. : un prologue de six pages sera inséré dans le premier épisode de Tony Corso. D’autre part un tirage spécial (sous jaquette avec croquis et avec une couverture originale) sera proposé par les librairies Folle Image (Lille) et La Grignotte Rieuse (Avignon).

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(Conversation)

  Matthieu Bonhomme et Fabien Vehlmann ont signé le troisième volume du Marquis d’Anaon (pour l’ambiance, cf. la précédente Lettre…).Un album que l’on peut qualifier de magistral et qui en dit long sur la complicité entre les deux auteurs. Nous avons enregistré leur dernière conversation. Savoureux. Fabien Vehlmann — Salut Matthieu. Ça faisait longtemps, comment va ta femme ? Matthieu Bonhomme — Ah, ne mêle pas ma femme à tout ça ! Dis… il me semble que je fais les BD que j’aurais aimé lire étant petit, et toi ? F. V. — C’est aussi ce qui me guide toujours. Depuis que je suis tout môme, je cherche des BD qui soient les plus étonnantes possible, j’essaie d’être le premier surpris par mes histoires. Ce n’est pas toujours facile, parce que j’ai des “tics” d’écriture ; je tombe parfois dans le cliché, le “déjà vu”… Mais j’essaie de m’améliorer, et ça commence à payer : certains de mes récits partent dans des directions que je n’avais pas du tout prévues ! Par exemple, est-ce que tu aurais pensé, au début de notre collaboration, que le marquis d’Anaon connaîtrait le genre de déboires que nous lui faisons vivre ? Ou bien est-ce que tu avais une idée très différente de la série ? M. B. — Je crois que je ne m’étais pas trop posé la question pour deux raisons. D’abord parce que je me concentrais, à l’époque, uniquement sur le premier tome, et puis, aussi, parce que l’on s’était dit qu’on laisserait le personnage nous emmener dans ses aventures, qu’on se laisserait emporter. Est-ce que tu y arrives ? Qu’est-ce qui te passe par la tête, quand tu écris ? F. V. — Je retrouve toujours le personnage de Jean-Baptiste avec autant de plaisir, car c’est un jeune homme dont je me sens assez proche, qui essaie d’être quelqu’un de bien mais qui passe par pas mal de difficultés avant d’y arriver ! Sinon, concernant les intrigues des albums, j’essaie à chaque fois de plonger le lecteur dans une atmosphère troublante, aux frontières du rêve ou du cauchemar qui le font vite basculer dans l’univers des contes et légendes. Et de ton côté, puisque tu travailles en parallèle sur d’autres séries, de quelles manières abordes-tu ces différents projets ? Est-ce que ton état d’esprit est le même pour chacune d’entre elles ou bien existe-t-il des différences ? M. B. — C’est vraiment différent, pour chaque album. Mais je crois que le Marquis est la série qui m’emmène le plus loin au fond de moi. J’ai à chaque fois, peur avant de m’y mettre, et j’en sors généralement très épuisé. Que dirais-tu pour une fois qu’il se passe quelque chose d’heureux pour notre perso ? Un truc genre happy end , un truc qui permettrait que je ne sois pas trop plombé à la fin, quoi ! F. V. — Je ne crois pas avoir envie d’un happy end classique, mais je ne serais pas contre un peu plus de légèreté dans les prochaines aventures du Marquis ! M. B. — D’accord ! F. V. — Le récit du tome 4 se déroulera en Savoie, qui est ma région d’origine, et je crois que c’est un endroit idéal pour que notre personnage prenne un peu plus de bon temps… M. B. — COOL ! F. V. — … Les paysages sont magnifiques, le temps radieux, les lacs de montagne somptueux… (pour plus d’information, consultez l’office du tourisme de Chambéry). Non, sans rire, la montagne va nous permettre de donner encore plus de souffle et d’ampleur aux aventures de Jean-Baptiste et ce sera très bien comme ça. Et après la Savoie, tu le verrais bien partir où, notre marquis, toi ? M. B. — Je ne sais pas… Dans des endroits un peu mystérieux, hors de France pour changer… Mais je te fais confiance pour nous trouver ça, tu es un vrai maître de cérémonie. D’ailleurs, j’adore les petits moments où tu joues avec la complicité du lecteur, comme un manipulateur, par exemple quand la bohémienne lui dévoile l’avenir (cf. tome 2). Est-ce que ça te donne un sentiment de puissance ? F. V. — Un sentiment de puissance, comme tu y vas ! (et comme tu me connais bien). C’est vrai que c’est assez excitant de donner des indications sur l’avenir possible du Marquis (et, par exemple, sur la manière horrible dont il va mourir), tout en jouant avec le lecteur : ces indications sont-elles réelles ou pas ? Cette bohémienne a-t-elle un véritable talent de voyance ou bien fait-elle juste de vagues suppositions ? Vous ne le saurez que dans les prochains épisodes, petits sacripants ! Sinon, de ton côté, quelles ont été les pages que tu as préféré dessiner dans la série ? Hein, hein, dis ? M. B. — Puisque tu poses une question bête, en voilà une : s’il devait y avoir un film du Marquis, quel acteur choisirais-tu ? F. V. — Si je te dis Tom Cruise (avec des talonnettes), tu en penses quoi ? M. B. — Parfait, et pour ta mère ? F. V. — Dans le rôle de ma mère, je verrais bien Albert Dupontel. M. B. — Tu es trop fort. N. B. : Cet épisode du Marquis d’Anaon contiendra un supplément de quatre pages présentant l’univers de la série sous la forme d’une gazette d’époque. D’autre part, le magazine Bédéka de septembre contiendra un ex libris original.

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F’murrr, au sommet

  René Goscinny lui a dit "oui" en 1971. Devenu à la fois un familier et un pilier de Pilote, F'murrr a distillé son humour – un mélange de dérision, de non-sens et d'esprit – dans les pages de ce journal qui s'amusait à réfléchir et qui s'amuse aujourd'hui à revenir. Après cinq années de disette sans Génie des alpages, voilà que l'auteur nous propose enfin son treizième album intitulé Cheptel maudit. Forcément. Lou Vidalou Si Goscinny l'adouba dans Pilote, Guy Vidal prit la suite et l'accompagna de nombreuses années, jusqu'à cette fichue journée du 4 octobre 2002. "J'aimais bien m'asseoir à son bureau quand il n'était pas là, l'idée d'intervertir nos places m'amusait. Trop de gens s'accrochent à tout prix à leur place, c'est leur petit pouvoir de chef et Guy ne faisait pas partie de ces gens-là, je pense même que le pouvoir l'effarouchait." Cette relation privilégiée – "avec un petit orage ici ou là mais le baromètre ne peut jamais être éternellement au beau temps fixe" – reposait d'abord sur une relation humaine profonde. Lou Vidalou, comme le nommaient affectueusement certains de ses proches, est toujours présent. "Il a soutenu les auteurs, c'était un fidèle même si cela le mettait parfois dans des situations inconfortables, il fallait bien ménager la chèvre et le chou… Le plus drôle, c'est quand il endossait l'habit de directeur d'édition, me rappelant que ce serait pas mal d'avancer sur le nouvel album du Génie, chiffres à l'appui ! Je crois bien qu'il a tout essayé pour m'encourager, jusqu'à jouer la jérémiade, affirmant que c'était un miracle si la série fonctionnait aussi bien malgré l'absence de nouveauté." Si cette notion de pouvoir embarrassait Guy, celle de carrière paraît une notion encore plus abstraite pour un auteur plutôt intransigeant. "J'ai su une fois, par ouï dire, car c'est toujours comme ça que ça se passe, que je me construisais une soi-disant carrière. C'est ridicule. Il y a des moments où l'on doit faire des choses, c'est aussi simple que ça. Quand ce moment arrive, on les fait. Cet album du Génie existe, c'est maintenant le moment pour l'éditeur de bouger, à chacun son rôle, moi j'ai rempli le mien en finissant l'album. Maintenant je réfléchis à la proposition qui m'a été faite de signer un album de la série Donjon. Je prends mon temps, il faut que l'idée fasse son chemin." Et pour cause, ce serait la première fois que F'murrr réaliserait la partie graphique d'un album qu'il n'aurait pas lui-même scénarisé, Lewis Trondheim et Joann Sfar étant les scénaristes et concepteurs attitrés. "Lewis Trondheim a un fichu caractère, Joann Sfar a aussi de la personnalité, ce ne sera pas simple : si nous arrivons à définir la méthode de travail qui m'intéresse, pourquoi pas. Mais je ne le ferai que si je sens bien l'affaire, sinon…" Prisonnier du Génie des alpages ? Conscient que son nom est indissociablement lié à la série du Génie des alpages, F'murrr ne se sent cependant pas prisonnier de la série. Il l'affirme lui-même, le plus compliqué est de se renouveler. "Franquin n'était par exemple prisonnier de Spirou que parce qu'il se mettait lui-même une forme de pression. Après, c'est plutôt la série qui a retenu prisonniers les auteurs qui ont repris Spirou. Blake & Mortimer, c'est un peu la même chose, l'après Jacobs a été difficile parce que son créateur n'était plus là, tout simplement. Je sais bien que le succès est maintenant au rendez-vous mais je reste perplexe par l'idée de reprise." Respect de l'œuvre ? Il n'y a ici pas de doute, la méfiance de F'murrr tient surtout à la recette miracle qu'un service commercial aurait prétendument trouvée. C'est entendu, il n'existe pas de formule magique permettant de créer un best-seller et le catalogue d'un éditeur se construit dans la durée. Au fait, et si dans 40 ans un auteur souhaitait reprendre Le Génie ? Sourire de l'intéressé qui répond sans ambages… "Pourquoi pas. Ce serait sans doute moins complexe que reprendre Spirou ou Blake & Mortimer car l'univers du Génie est hors époque, il n'y aurait pas ce poids de rendre les choses crédibles à tout prix puisqu'elles ne le sont pas par nature dans ces alpages." Les enfants de Pilote De fait, le succès du Génie des alpages échappe à toute logique, ce qui est facilement rassurant. Acquiescement de F'murrr : "En biologie on a l'habitude dire que ce sont les mutations qui font évoluer l'espèce. Cette théorie est valable dans l'édition, les choses doivent évoluer, même l'erreur fait partie de cette évolution. Je me souviens d'une couverture du Génie, Bouge tranquille, qui avait été mal été interprétée au stade de l'impression et la couleur n'avait plus rien à voir avec l'original. Eh bien le résultat s'est avéré plutôt intéressant, on a gardé cette version. L'immobilisme c'est la mort, on doit accepter les accidents, l'aberration qui contribuent au mouvement. C'est valable pour l'auteur et l'éditeur : la bonne santé de Dargaud est bien sûr liée à la richesse de son fonds mais aussi au renouvellement de son catalogue. Le fait d'intégrer ces corps étrangers, qu'ils se nomment "Poisson Pilote" ou autre, c'est introduire la créativité, la variété." C'est aussi l'histoire de Dargaud née dans les pages de Pilote où bon nombre de personnalités se sont côtoyées, de Reiser à Uderzo, de Druillet à Charlier, en passant par Mézières, Giraud, Fred, Lauzier, Bretécher, Bilal, Christin, Cabu et bien d'autres. Tous ces auteurs souvent très différents ont forgé le caractère de la maison d'édition d'une grande richesse. "Georges Dargaud disait souvent que tout est négociable. Cette phrase me faisait rire mais sans s'en rendre compte il résumait un peu un état d'esprit de la boîte : chacun peut participer, apporter sa petite pierre à l'édifice, il n'y a pas d'ostracisme. Je n'oublie pas les conflits qui existent ici ou là, la bande dessinée n'est pas un monde merveilleux dans lequel tout le monde s'adore ! Je n'oublie pas aussi les contrats léonins de certains éditeurs mais globalement, dans la bande dessinée, nous sommes épargnés. Et c'est très bien comme ça." Pudique, F'murrr a du mal à parler de lui. Observateur, curieux, attentif, râleur. Que lui inspirent ces qualificatifs ? "Observateur, pourquoi pas, mais j'ai des problèmes de mémoire, c'est très embêtant, je suis handicapé de ce côté-là surtout quand il s'agit de reconnaître quelqu'un que j'ai juste croisé une fois. Le pire c'est quand une personne me demande son chemin, je peux lui dire à droite ou à gauche mais lui donner les noms de rues, pfffff. Curieux, oui, c'est exact. Mais aussi prudent. Voire méfiant. Attentif, si on veut. En tout cas attentif au genre humain et à ce qui m'entoure. Râleur, grmbllll… On ne peut pas réduire quelqu'un à quelques mots. Pourtant Sokal y arrive bien, lui, il a l'art de la formule et de la concision". L'art de la futilité Il existe un autre trait de caractère essentiel que l'on retrouve dans Le Génie et les autres créations de F'murrr : la futilité. L'art du détail restitué, de la chose a priori anodine, de ce qui est finalement essentiel par opposition au superficiel, à l'apparence à tout prix, fait dominant de notre société. "J'ai horreur de cette forme de parisianisme qui consiste à se montrer ostensiblemment et à acheter par exemple Libération ou même Le Monde. Alors quand je la ramène avec mes problèmes de robinet qui fuit, je passe forcément pour un extra-terrestre. Car ce parisianisme n'a pas totalement épargné la bande dessinée et même à Bruxelles, ville que j'adore, je trouve parfois ce type de comportement. Pour certains l'important n'est pas d'avoir une opinion mais d'avoir une opinion qui rejoigne un consensus admis, de manifester pour se montrer, de signer une pétition pour s'en targuer." L'art du futile a atteint des sommets avec l'écrivain anglais P.G. Wodehouse dans ce qui reste son œuvre majeure : Jeeves. F'murrr a justement choisi d'ouvrir Cheptel maudit par une phrase de Wodehouse et cela n'a rien du hasard. "C'est l'opposition même de la prétention parisianiste. Jeeves, c'est la futilité dans ce qu'elle peut avoir de grandiose et une forme d'humour anglais pleine d'esprit, c'est un régal absolu." Humain… et superstitieux ? Tout simplement humain. Une vérité oubliée, à l'instar des hommes politiques et dirigeants que F'murrr ne se gêne pas d'égratigner dans ses albums, qu'ils apparaissent en hauts fonctionnaires zélés ou en dignitaires impotents. "Que ce soit Jospin, Aznar ou Raffarin, j'ai vraiment le sentiment qu'ils ont un détachement absolu de tout sentiment humain. C'est implacable. Je sais bien que c'est un peu facile de dire ça, alors je m'en amuse à ma façon, y compris dans le choix des titres des albums. À propos de Monter descendre, ça glisse pareil, on avait essayé de photographier Balladur au Salon du livre de Paris avec l'album mais ça n'avait pas marché. Bouge tranquille pourrait faire penser à la force tranquille de Mitterrand et ce n'était pas voulu. Quant à Après nous le déluge, j'avais choisi ce titre après que Georges Dargaud a revendu sa maison d'édition en 1989…" XIIIe album du Génie des alpages : au fait, F'murrr est-il superstitieux ? "Non. Enfin pas vraiment. Quoique, oh là là… mais c'est quoi cette question ? ! François Le Bescond PS : Une édition à tirage limité contenant 5 ex-libris sous jaquette sera mise en vente.

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Show devant ! Francisco Porcel interviewé par son scénariste, J.D. Morvan himself !

  Jean David Morvan et Francis Porcel nous proposent le second titre de leur série Reality Show qui est sorti en mai. Si le premier est largement connu des lecteurs, le second, Espagnol, entame seulement une carrière prometteuse en France. Qui d’autre que son scénariste pouvait le mieux le faire parler ?! Mon cher Francis, qu’est-ce qui t’a donné envie de faire de la BD ? J’invente et je dessine des histoires depuis que je suis tout petit… Je sais que ce n’est pas original, mais c’est comme ça. Parfois, je regarde avec émotion la première que j’ai gardée : une passionnante histoire de chiens et de chats ! Les récits sont devenus plus épiques après la découverte de La Guerre des étoiles au cinéma. J’ai alors eu envie de dessiner des robots… Et puis, à 13 ans, j’ai lu L’Étoile noire de Juan Gimenez et j’ai compris que, en tant que professionnel, on pouvait dessiner encore plus de robots ! C’est pour ça que j’ai voulu faire de la BD mon métier. J’ai l’impression que c’est un miracle pour moi d’avoir réussi à faire de la BD… Et pourtant, je suis issu de cette culture qui a vu naître la bande dessinée franco-belge. Pour toi qui habites en Espagne, le parcours a été difficile ? Très peu modestement, je savais que j’allais faire de la BD, parce que c’est ce que j’aime le plus ! J’ai réalisé mon premier album en Espagne durant mes études de BD à Barcelone, et j’ai commencé Reality Show juste après les avoir terminées. C’est quand même vrai que j’ai eu de la chance, tiens… En Espagne, on est presque obligé (à moins de faire des histoires de sexe) de travailler pour l’étranger : le marché franco-belge ou américain. C’est pour cette raison que, en général, les auteurs espagnols ne sont pas reconnus chez eux. Et par conséquent, la bande dessinée non plus. Tu te souviens de la première fois que nous nous sommes parlés ? OUI !! Tu m’avais envoyé un mail dans un anglais approximatif mais je l’ai quand même trouvé génial !! J’ai couru en parler à mes copains étudiants. Il faut dire que travailler dans le monde de la BD chez vous est un rêve pour tous… On avait tant d’admiration pour tellement d’auteurs qu’on se demandait si on y arriverait un jour. Mais peu à peu, les ponts se créent plus facilement. Beaucoup de mes compatriotes arrivent petit à petit sur le marché, et c’est une bonne chose. Même si c’est moi qui écris, te retrouves-tu dans Reality Show comme si c’était toi qui l’inventais ? Sur le premier album, je suivais le scénario mot à mot, et si c’était du travail honnête, je n’y mettais pas encore tout ce que j’avais en moi. Et puis, à force d’encouragements et d’engueulades de Jose-Luis (Munuera), j’ai commencé à prendre de l’assurance, parce que je connaissais les personnages comme des amis. Du coup, si je transforme un peu les cases, c’est pour être au plus près de ce que je ressens d’eux. Toi, tu dictes leur destin, et moi j’essaie de faire en sorte qu’ils s’organisent avec. En tout cas, j’ai hâte d’en lire plus pour savoir ce qui va leur arriver !!! Quelle différence fais-tu entre ton premier album publié uniquement en Espagne et Reality Show ? J’ai dû faire un énorme effort pour m’adapter au style (design, dessin et cadrages) de Reality Show. J’ai refait je ne sais combien de fois les premières pages. Il faut dire que c’est très différent de bosser seul ou avec un scénariste. Surtout que el calvito Juanito (c’est toi) m’écrit des choses que je n’oserais jamais dessiner seul, et qu’il est très exigeant concernant le résultat. C’est dur mais je me rends compte que j’ai énormément progressé !! Je deviens pro plus vite que je ne l’aurais jamais espéré. Tu en es où de la suite, dis ? Je suis en train de boucler la page 19. Tu sais combien on va faire d’albums de Reality Show, toi ? Un maximum, j’espère !! Si les lecteurs aiment bien la série, il y a de belles choses à faire avec elle. Même si j’ai envie d’évoluer dans des univers différents parfois, j’aime bien l’idée de revenir à Reality Show régulièrement. J’y suis vraiment dans mon élément. Ça réunit à la fois les robots de mon adolescence et ma ville d’études. En tout cas, j’espère qu’Hubert nous suivra longtemps aussi, parce qu’il donne aux pages une ambiance vraiment particulière. De la force et de la douceur à la fois… Je ne sais pas comment il fait, mais ça passe rudement bien ! Tu me dirais quoi sur la série, à part “il y a trop de cases” ? Trop de cases ? Hahaha ! Pas trop de cases, mais si peu de pages ! 46 pour un album, c’est trop peu pour bien développer tout ce qu’on a à dire et à montrer. Mais c’est la loi du marché. Cependant, il va évoluer, je le sens… Ce serait formidable de rallonger à la fois les scènes d’action pour en mettre plein la vue, mais aussi les scènes intimistes pour en mettre plein le cœur. Si je n’étais pas dessinateur, j’aurais en tout cas aimé lire Reality Show… Alors, puisque je le dessine, le plaisir est complet !!

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Spiessert & Bourhis en stéréo

  Ils sont deux inconnus (ou presque !) dans le monde de la bande dessinée mais débarquent dans la collection “ Poisson Pilote ” avec le premier tome du Stéréo Club, Britney for ever. Ou comment stigmatiser les petits travers et les déviances de notre société : Rudy Spiessert et Hervé Bourhis étudient leurs contemporains avec un sens de l’observation et une lucidité revigorante… Ne riez pas trop, vous allez peut-être vous reconnaître dans un des rôles… Hervé, vous avez reçu le prix René-Goscinny dès votre premier album*, prix remis par Fred à Angoulême. Pas mal comme débuts… HB – J’ai appris à lire avec les Philémon que j’empruntais à la bibliothèque, alors que ce soit Fred qui me remette le prix m’a ravi. Et puis je venais d’être papa, ça faisait beaucoup pour un seul homme. Guy, le personnage principal du premier tome, pourrait être joué par un certain J.-P. Bacri, non ? HB – C’est parce qu’il s’agit d’un quinqua qui râle beaucoup, mais nous nous sommes plutôt inspirés de la personnalité excessive de Jean-Luc Petitrenaud. RS – Oui, comme Petitrenaud, Guy est un monomaniaque, un furieux. Je trouve fascinants ces gens capables de tout sacrifier à leur passion pour le minigolf ou le pâté de tête… Le leitmotiv de Stéréo Club, c’est la musique. Et là vous n’hésitez pas à mettre en scène un quinqua amoureux de jazz qui s’entiche d’une chanteuse à la mode. Vous écoutez quoi comme musique ? Plutôt Cabrel ou Coltrane ? HB – Francis Coltrane... RS – Je n’écoute que Les Bee Gees, en boucle, de préférence sur un vieil autoradio. Star Academy, ça vous inspire quoi ?! HB – Jamais entendu parler. RS – Rien. Thalassa c’est bien mieux, les poissons ne font pas de bruit. On peut penser au roman High Fidelity (mis en scène par Stephen Frears) puisque l’histoire tourne autour de cette boutique de disques. Mais, après, cela devient tout autre chose : aviez-vous une idée précise dès le départ ? HB – Dans mon premier album (Thomas ou le retour du tabou), il était question d’un ado qui faisait ses premiers choix culturels. ça m’amusait, dans le deuxième, de faire l’inverse ; un musicologue quinqua qui tombait amoureux d’une starlette fluo. ça devait être un one-shot, mais on croisait dans cette histoire des personnages (les vendeurs d’une boutique de disques de quartier) qu’on avait envie de revoir. RS – High Fidelity est un roman de Nick Hornby que j’adore, mais je ne crois pas que le Stéréo Club lui ressemble tellement. Disons qu’il y a dans les deux cas une boutique de disques et, coïncidence inouïe, des vendeurs à l’intérieur ! Une particularité, je crois, c’est que chaque album met en avant un personnage différent… HB – Oui, un habitué de la boutique ou un vendeur. La boutique a été créée en 1949, l’année de l’invention du vinyle. Il n’est pas impossible qu’on se balade un jour dans le passé du Stéréo Club. Un petit mot sur le prochain album ? HB – C’est l’histoire d’un chanteur engagé confronté au business de la musique. Il est aussi question de John Travolta et de sandwichs grecs. RS – Sans oublier les Bee Gees. François Le Bescond

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Ovnis au Kenya

  Le démarrage en trombe de la série Kenya, qui s’inscrit dans l’univers fantastique des Mondes d’Aldébaran, a permis aux lecteurs de découvrir une histoire passionnante qui se déroulera en cinq volumes. À l’occasion de la parution du T.3 (Aberrations), les auteurs – Leo et Rodolphe – se sont entretenus et nous livrent ici quelques secrets de famille… Leo à Rodolphe Quelle est la différence pour toi entre écrire un scénario seul ou à deux… Tout dépend du partenaire ! Écrire seul est pour moi une pratique déjà ancienne et qui me convient bien. Mais si comme pour nous sur Kenya, on se comprend à mi-mot, on gagne alors terriblement de temps et on est rudement plus efficace ! Et puis, dans des cas comme le nôtre, on peut passer de sacré bon moment ensemble, non ? C’est toi qui as choisi l’époque où se situe Kenya. Pourquoi la fin des années 40, le juste après la guerre ? Parce que ça te permettait de dessiner des hydravions et de grosses limousines rondes et de jolies jupes ! Tu ne t’en es pas plaint, je crois ? Ça permettait aussi d’asseoir notre récit dans une période très particulière, celle du début de la guerre froide… Une époque de tension, de mensonge, d’hystérie… Ce n’est pas un hasard s’il y a eu alors tant d’observations de soucoupes volantes. Au fait, tu y crois toi, aux soucoupes ? Quand je suis bien immergé dans une histoire, je crois à tout ce que je raconte ! Et puis, c’est bien connu : la nature imite l’art et la réalité cherche désespérément à rattraper la fiction ! Rodolphe à Leo Tu fais en solo de superbes histoires : pourquoi vouloir travailler à deux sur Kenya ? Dans Kenya, c’est toi qui fais le découpage et les dialogues. Cela me libère d’une grosse charge de travail et me permet de participer à la création d’un scénario avec moins d’efforts. C’est très commode ! Plus sérieusement, je trouve que travailler à deux est très enrichissant : on arrive à créer des histoires bien différentes de celles qu’on aurait faites seul. C’est très stimulant. Qu’est-ce qui, selon toi, différencie Kenya de tes autres univers, Dexter London, et surtout Aldébaran et Bételgeuse ? Bételgeuse et Aldébaran se passent dans le futur sur des planètes lointaines, Dexter London dans un monde inventé : ce sont des univers totalement imaginaires. Kenya lui, se passe dans une ambiance réelle, historique, même si nous inventons des “ faits ” bien délirants qui s’y seraient produits. Cela change tout. Quand j’ai besoin d’un véhicule dans Bételgeuse, je l’invente. Dans Kenya non : je passe des heures à chercher de la doc sur Internet pour pouvoir bien dessiner une maudite Dodge T214 modèle WC53 ! Dans Kenya aussi on trouve quelques bestioles singulières et dérangeantes ! Est-ce la “marque de fabrique” de Leo ? Hum… je ne sais pas. Au départ j’avais proposé que, dans Kenya, les bêtes soient uniquement des animaux préhistoriques ayant réellement existé. C’est toi qui as inventé cette histoire de bêtes bizarroïdes… De toute façon, dans Bételgeuse, la plupart de bêtes étranges font plutôt partie du décor : dans Kenya, au contraire, leur présence est un aspect essentiel du mystère qu’essaie de comprendre miss Kathy…

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Fin du premier cycle d'ApocalypseMania : Bollée et Aymond se répondent.

  Le cinquième album d’ApocalypseMania clôt le premier cycle “des lumières” de cette passionnante histoire d’anticipation. À cette occasion, les deux auteurs, L-F Bollée et Philippe Aymond, se sont eux-mêmes interviewés en se posant cinq questions (bien entendu…) chacun. BOLLÉE à AYMOND Dis donc, je me rends compte que tu as dessiné ces cinq premiers albums en trois ans seulement… Comment as-tu fait ? Je me suis laissé emporter par l’histoire comme n’importe quel lecteur et c’est mon envie de lire et de voir la suite qui m’a poussé à dessiner rapidement ! Et puis, à partir du T. 3, j’ai mis au point une nouvelle technique de travail qui m’a permis de supprimer la traditionnelle étape du crayonné. Cela m’a permis d’éviter la raideur d’un encrage trop respectueux du crayonné, de ne pas charbonner ou creuser un papier destiné à recevoir ensuite de la couleur, de ne pas avoir à gommer (je déteste ça !) et, accessoirement, de gagner deux mois de travail sur un album ! Ce qui saute aux yeux, outre ton dessin impeccable, c’est ton talent pour les couleurs qui sont directes. Tu as là encore une technique spéciale ? Pour la technique, c’est simple : j’applique mes couleurs directement sur le dessin original. Cela implique une prise de risque, mais elle est minime et plutôt excitante. Je travaille à l’acrylique, par couches transparentes successives, allant parfois jusqu’à six ou sept passages pour obtenir la densité et les dégradés voulus. Je commence par les décors, en masquant les personnages au drawing gum (une sorte de latex liquide qu’on applique au pinceau), ce qui permet de passer les fonds sans se soucier de contourner les personnages. Je colorie ces derniers ensuite, après avoir retiré le drawing gum, en travaillant les volumes en clair-obscur… Mais je garde un ou deux trucs secrets qui… ah non, zut ! Trop tard, j’ai tout révélé ! Que penses-tu, à posteriori, de cette fameuse couverture du tome 1 première édition qu’on nous a beaucoup reprochée et qui a été refaite ? Elle avait le mérite de l’originalité. Voir un soldat africain en très gros plan hurler de peur, ça me semble audacieux… Et mettre le titre de la série au milieu a été depuis utilisé pas mal. Cette couverture a été incomprise, mais elle était peut-être visionnaire de ce que seront toutes les couvertures BD dans quelque temps… Je dois avouer, mais tu le sais déjà, que mon album préféré de ce premier cycle est Global Underground. Est-ce aussi ton cas, et si oui, aimes-tu la notion de huis-clos ? Ah oui ! Un huis-clos, c’est passionnant à mettre en scène, ça permet de se rapprocher des personnages, de les cerner davantage (ça rime !). Le T.3 est aussi mon chouchou. Il y a un climat oppressant, avec ces pauvres humains minuscules qui s’affrontent dans un lieu immense et sans issue – un album passionnant à inventer, à construire visuellement. La scénographie de m’a quasiment demandé un travail de décorateur de cinéma. Nous allons entamer le 2e cycle, mais toi et moi connaissons déjà la “vraie” fin d’ApocalypseMania… Qu’en penses-tu vraiment et tiendrons-nous jusque-là ? Nous tiendrons, il le faut ! Nos personnages prennent de l’épaisseur et ils ont encore des choses à vivre. Ce qui arrive à Hannah dans Cosmose laisse augurer quelques belles séquences futures. Quant à la fin ultime, j’aime beaucoup l’idée, et elle est très inattendue. D’ailleurs, je vais la révéler maintenant à nos lecteurs. Jacob, donc, en fait… Non ! Aïe ! Arrête ! Pas sur les mains ! Je me tais, je me tais ! AYMOND à BOLLÉE Qui est Jacob Kandahar et qu’avais-tu en tête en le créant ? Je vois que tu entres dans le vif du sujet… ! Jacob Kandahar est l’homme le plus intelligent du monde, c’est aussi simple que cela ! Il est le Einstein de ce début de xxie siècle, ou en tout cas considéré comme tel. Sa bio est résumée dans le T.1, lorsqu’il est prisonnier en Afrique. Pour moi, il y a deux formidables possibilités qui se rattachent à lui : en faire une sorte de Sherlock Holmes scientifique et explorer les méandres de son esprit. Notamment dans sa vie de tous les jours, où l’on s’aperçoit qu’il est forcément en décalage avec le reste de l’humanité. Voilà pourquoi, sous des apparences de héros “parfait”, il est en fait un être complexe voire désagréable, et certainement malheureux. Cette étude de personnage était une des conditions vitales du projet : il fallait absolument qu’on “joue” avec sa personnalité, n’est-ce pas ? Tout à fait ! Comment cette idée de faisceaux lumineux envoyés sur Terre t’est-elle venue ? Grâce au film Contact de Robert Zemeckis. Jodie Foster y entend soudainement un message sonore venu de l’espace… Pourquoi pas un message visuel ? Pourquoi pas des rayons ? C’était parti. La musique aide beaucoup certains dessinateurs (c’est mon cas ) à construire un univers visuel. Participe-t-elle aussi à ton travail de scénariste ? C’est un élément fondamental pour moi. Quand je “flashe” sur un morceau musical (chanté ou instrumental), j’imagine aussitôt une scène de cinéma autour. Les images me viennent à l’esprit et je construis une petite histoire. Je ne compte plus le nombre de planches qui m’ont été inspirées par de la musique… Voilà pourquoi il m’est arrivé d’offrir en dédicace des CD où j’avais regroupé les titres qui m’ont servi pour ApocalypseMania ! Nous sommes arrivés au terme de ce premier cycle… As-tu des regrets sur certains aspects de ces cinq tomes ? (Soupirs) Oui, forcément. Comme tout auteur, je suppose. Je suis pourtant absolument comblé car Apocaly-pseMania ressemble exactement à ce que je voulais faire une histoire fantastique, voire cosmique, qui agit sur plusieurs niveux de lecture. Mais au niveau des détails, j’ai des regrets et des craintes. Je regrette que le titre générique de cette série ait été jugé parfois pompeux ou obscur, je regrette l’accueil catastrophique de la première couverture du T.1, je regrette que Jacob n’ait pas toujours été vu dans sa complexité (voir plus haut), je regrette que beaucoup n’aient pas compris la dernière planche du T.3… Et d’autres choses encore. Et je pense que je crains plus généralement que la série ne plaise pas ! Que peux-tu me (nous) dire sur le 2e cycle ? Jacob, Ardell et Hannah ont donc rencontré l’entité à l’origine des rayons. Ils savent aussi pourquoi la Terre a reçu cet “appel”. Jacob va devoir maintenant faire face à un certain nombre d’épreuves – en vue d’un affrontement final. Le 2e cycle comprendra trois albums et le T.6 d’ApocalypseMania s’appellera Les Lois du hasard. Il se déroule principalement à Versailles, au xviiie siècle… de quoi boucler la boucle par rapport aux trois premières pages du T1 ! Je te (vous) promets qu’il y a encore largement de quoi s’éclater !

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Grzegorz Rosinski raconte la genèse de ''La Vengeance du Comte Skarbek''.

La Vengeance du comte Skarbek raconte, dans un diptyque mis en scène par Grzegorz Rosinski, les tribulations romanesques d’un peintre, Louis Paulus, de retour d’exil. En 1843, sous l’identité du comte Skarbek, le peintre revient à Paris pour confondre un célèbre marchand de tableaux, Daniel Northbrook. Pour ce faire, il utilisera les “talents” de son ancienne muse et à la fois amour, la belle Magdalène. Flash-back et témoignages ponctuent le procès plein de rebondissements qui s’étalera sur les deux albums. L’histoire de La Vengeance du comte Skarbek est peut-être avant tout l’histoire d’une amitié. Celle qui lie, depuis une bonne dizaine d’années, le scénariste Yves Sente au dessinateur Grzegorz Rosinski. “Dix ans ! dit en riant celui-ci, c’est le temps qu’il a fallu à Yves pour me psychanalyser !” Résultat de la “psychanalyse” : ce scénario qui assouvit en une seule histoire tous les désirs “cachés” du maître : “Un vrai cadeau ! nous dit-il, je rêvais d’une histoire qui se nourrisse de littérature française, qui soit plus adulte que ce que je dessine d’habitude, je voulais m’aventurer chez les pirates, côtoyer des peintres, visiter le xixe siècle… Et voilà que je reçois tout ça en même temps !” Rosinski en a rêvé, Yves Sente l’a fait, le dessinateur semble à peine en être revenu ! Il n’empêche… Cela faisait longtemps que l’idée – laisser Thorgal se reposer un peu, le temps de se lancer, lui, dans une nouvelle aventure – le titillait. “Dessiner les albums de Thorgal, scénarisés par Jean Van Hamme, est un plaisir (et doit le rester) mais avec une série, le graphisme est répétitif, il ne se renouvelle pas, j’avais envie de tenter autre chose… Mais proposer un autre dessin impliquait, obligatoirement, de s’investir dans un projet très différent.” Le scénario d’Y. Sente tombe donc à pic et offre au dessinateur l’occasion de développer un univers beaucoup plus personnel. “Ce ne fut pas si facile, il a fallu nettoyer, effacer, virer tout ce qu’il y avait sur mon hard disk ! dit Rosinski en se tapotant le crâne, Oublier, dans mon dessin, clichés et stéréotypes, recommencer à zéro.” “Rosinski avait besoin d’un beau, d’un grand défi”, nous dit Y. Sente qui espérait bien que le dessinateur se dépasse et explore des rivages graphiques que la (très agréable) prison viking de son succès ne lui avait pas encore permis d’aborder. “Qu’est-ce qui est plus important pour un homme, surtout s’il est artiste ? S’installer dans une confortable routine ou tenter une nouvelle aventure ? Grzegorz sait tout faire, ses autres BD sont un vrai succès commercial mais ne lui permettent pas de montrer toutes les facettes de son talent. Pour un artiste aussi complet que lui, c’est frustrant. Une petite promenade hors des sentiers battus ne pouvait lui être que salutaire avant de s’attaquer à un nouveau Thorgal.” Mais le dessinateur ne pouvait accomplir cette prouesse qu’avec un sujet, un personnage, un contexte culturel et historique qui le touche de près. C’est pourquoi le héros, Louis Paulus alias le comte Skarbek, est à la fois peintre et… polonais. La Pologne, le pays d’origine du dessinateur. “Grzegorz aime beaucoup la Belgique qui l’a accueilli au début des années quatre-vingt et qui lui a permis de se réaliser professionnellement, cependant il reste très attaché à son pays d’origine”, nous explique Y. Sente. “Au fait, saviez-vous que c’est grâce à la Pologne que notre petit pays existe ? En 1830, les Polonais, comme les Belges, subissaient le joug de l’occupant, ils avaient les Russes et nous, les Hollandais. Les troupes polonaises, qui avaient des affinités avec le peuple belge (catholicisme et idées libérales), désobéissent au tsar qui veut mater la jeune révolution belge et renoncent, au dernier moment, à marcher sur Bruxelles. ” Exit le tsar Nicolas Ier et Guillaume d’Orange, la Belgique profite de ce répit pour proclamer son indépendance ! Y. Sente raconte l’exil de milliers de Polonais qui devront quitter leur terre natale après la terrible campagne de russification entreprise par le tsar, exil qu’a aussi vécu, quoique de manière différente et sous l’ère communiste, la famille Rosinski. Il nous parle de l’École des Cadets, d’où est née l’insurrection polonaise et que le dessinateur admire, et dépeint magistralement le milieu artistique du xixe siècle. “Le choix de cette époque semblait aller de soi ! Elle répondait aux envies de Rosinski de se plonger dans une ambiance romantique, de réaliser de beaux costumes, elle comblait aussi un désir, qui remonte à son enfance, de mettre en scène des pirates. ” Y. Sente ne cache pas le fait que lui aussi se soit fait plaisir : “J’avais en tête une histoire sophistiquée et je voulais me lancer dans un récit à la construction complexe. Or, ce type de récit ne peut s’inscrire, à mon sens, que dans un contexte historique. Je souhaitais aussi montrer que la BD est une vraie discipline artistique en jetant des ponts entre écriture BD et littérature, entre dessin BD et peinture. L’époque d’Alexandre Dumas et d’Eugène Delacroix s’y prêtait parfaitement ! Le XIXe a aussi vu l’essor de la presse et la création des premiers journaux tels que Le Siècle ou La Presse (le procès dont il est question dans l’histoire aura un grand retentissement dans L’Éclat, leur équivalent imaginaire), on assiste à la naissance des premiers feuilletons populaires écrits par Honoré de Balzac ou Alexandre Dumas.” Y. Sente a d’ailleurs mis un point d’honneur à adapter son écriture à celle de l’époque : “On s’exprimait autrement au xixe siècle et surtout on écrivait très différemment. Personne ne parlait de style ou d’écriture journalistique à l’époque : ça n’existait pas. Et puis, si j’avais écrit “contemporain”, qui aurait cru, malgré la beauté des dessins, à notre histoire ? Il ne fallait surtout pas, non plus, économiser le verbe, mon écriture devait être représentative de l’époque, or celle-ci était à l’emphase.” Il a donc fallu, de-ci de-là, que le scénariste défende son territoire : Rosinski avait parfois tendance à vouloir “alléger” le texte pour laisser (c’est de bonne guerre) plus de place au dessin : “J’aime qu’il y ait du texte, le lecteur a ainsi le temps de s’imprégner du dessin, sinon, il ne ferait que le survoler” dit Y. Sente, citant cette phrase de Tardi, qu’il affectionne. Et puis une BD, c’est d’abord et avant tout un livre, non ? En cela, il rejoint parfaitement Rosinski pour qui la narration, l’histoire, reste primordiale : “Mon ambition a toujours été de me mettre au service d’une histoire, sinon, je serais devenu peintre ! La BD, nous dit-il, est plus efficace qu’un tableau pour transmettre une ambiance, créer un climat, faire découvrir au lecteur une époque et susciter chez lui une véritable empathie avec les personnages. La BD, pour moi, est très proche du théâtre, on crée un décor, on imagine une pièce et on invite le lecteur à jouer avec nous.” Depuis toujours, Rosinski admire les peintres et les dessinateurs du XIXe, Eugène Delacroix, Ernest Meissonnier, Honoré Daumier. Selon lui, ce sont eux les précurseurs de la BD : ils racontent l’Histoire dont ils sont contemporains et qui est, en ce temps-là, incroyablement dense : de fait, les régimes se succèdent à un rythme effréné : un quart de siècle de révolution et d’Empire bonapartiste, la Restauration, encore une révolution, celle de 1830, suivie de celle de 1848, la IIe république, le Second Empire et enfin, à partir de 1870, la IIIe république ! C es peintres sont des photographes avant l’heure, ils restituent une image terriblement “parlante” de leur époque. Leur volonté de témoigner est très forte. C’est cet aspect-là des choses qui interpelle Rosinski, pourtant plus attiré, d’un point de vue strictement pictural, par la peinture impressionniste. Ce sont aussi les prémisses de l’impressionnisme qu’aborde dans ses toiles le peintre Louis Paulus (sa mère disait qu’il avait “des mains d’or”) : on devine des intentions et on repère le discret avant-gardisme qui justifie qu’un petit cercle d’amateurs éclairés, dont le peu recommandable Daniel Northbrook, s’intéresse à lui. À titre de comparaison, les dessins qui ornent les murs du salon de Monsieur Courselle, autre protagoniste de l’histoire, sont plus conventionnels. “J’invite, par ces indices, le lecteur à participer à notre histoire”, nous dit Rosinski. Parmi les toiles du peintre Louis Paulus, beaucoup de portraits de femmes (il s’agit surtout de Magdalène, sa muse, son amour, qui, comme beaucoup d’autres femmes et pour des raisons autres que picturales, trouvait aussi que le peintre avait des “mains d’or” !). “Tout artiste doit se mesurer au corps humain, nous dit Rosinski. Il est à la source de tout art, même du design industriel ! Si Louis Paulus avait été une femme, il aurait dessiné des hommes : l’exploration et la découverte des mystères, c’est ça le principal moteur de l’artiste.” Ce qui tient également du mystère, c’est la façon, sublime dont Rosinski restitue l’atmosphère qui régnait dans la Ville Lumière en ce temps-là. Comment diable a-t-il fait ? “J’ai évolué librement tout en suivant les indications de mon scénariste”, explique Rosinski. Y. Sente lui précisait si l’action se déroulait dans un quartier bourgeois ou dans un quartier pauvre, il indiquait le genre de vêtement, riche ou modeste, que tel personnage devait porter dans telle ou telle séquence. La documentation (celle que lui a prêtée Julliard, la sienne, et les gravures photographiées avec l’aimable autorisation des bouquinistes parisiens) sert de tremplin à sa créativité et n’est, en rien, contraignante puisqu’il ne copie pas. “Quel intérêt ?” bougonne-t-il. Au calme dans son atelier, Rosinski s’imprègne de toutes ces images puis… les oublie. Et c’est à ce moment-là que son talent entre en scène. À une ou deux exceptions près, comme la salle des pas perdus du Palais de justice par exemple, Rosinski dessine de mémoire. Et on est totalement bluffé : ses petits tableaux, difficiles de parler de cases, sont criants de vérité. Rosinski est décidément un peintre impressionniste et ce jusqu’au bout des doigts qu’il a eus, pendant un an, rouges, jaunes, bleus, mauves, de toutes les couleurs : quand un projet lui tient à cœur, il ne met pas de gants, et certainement pas pour peindre ! Les planches mesurant 1 mètre sur 70 cm, Rosinski a peint La Vengeance du comte Skarbek debout, face à son chevalet, deux ans durant. Le résultat est… étonnant. Par endroits, la fiction rejoint la réalité : “Un ou deux personnages et des faits réels qui traversent une fiction assoient sa crédibilité.” À la fin du deuxième tome, on se demande d’ailleurs si ce n’est pas plutôt Alexandre Dumas qui s’est inspiré de l’étrange comte Skarbek pour écrire son comte de Monte-Cristo ? Quoi qu’il en soit, Y. Sente prend un plaisir évident à brouiller les pistes et nous, lecteurs, prenons un plaisir certain à… le lire. Ainsi qu’à admirer les pages, aussi impressionnistes qu’impressionnantes, de Grzegorz Rosinski, le peintre aux mains d’or ! Corinne Jamar

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Où le regard ne porte pas...

Amis de – presque – toujours, Olivier Pont et Georges Abolin proposeront en janvier le premier chapitre d’Où le regard ne porte pas… (dans la collection “Long Courrier” de Dargaud), fruit d’une longue amitié commencée quelque part dans le sud-est de la France sur les bancs de l’école. Ils se sont rencontrés au CM2, à Saint-Laurent du Var. Le courant est tout de suite passé entre eux, réunis par une passion commune, le dessin et l’envie un jour ou l’autre de trouver d’autres supports que leurs marges de cahier pour s’exprimer… “J’essayais de faire de la bande dessinée, lui aussi, mais à l’époque on ne songeait pas encore en faire notre métier, explique Georges Abolin. À 15 ans, on gribouillait de plus en plus, et l’envie de faire du dessin animé s’est alors imposée. À 18 ans, le bac en poche, nous sommes partis à Paris pour l’École des Gobelins pendant deux ans”. Les Gobelins sont au dessin – pour résumer – ce que HEC est au commerce : une référence pour ceux qui rêvent de travailler dans l’animation, la BD, les jeux vidéo, etc. Toujours portés par leur passion, ils traversent le channel et se rendent à Londres afin de rejoindre l’équipe du studio Universal sur deux longs métrages1. “C’est au bout de trois ans de vie anglaise que nos chemins se sont légèrement séparés. Georges part aux studios Disney, en Australie et, de mon côté, je gagne le concours BD organisé par la FNAC. Parmi les membres du jury figure Guy Delcourt qui me suggère de réfléchir à un projet”, raconte Olivier Pont. Et devinez vers qui se tourne celui-ci ?… Ils cogitent ensemble et présentent, parallèlement à l’animation un projet intitulé Kucek qui verra le jour… chez Vents d’Ouest. Olivier Pont : “Delcourt a finalement refusé notre projet qui ne rentrait pas dans sa ligne éditoriale… C’est à ce moment-là que j’ai croisé Laurent Galmot qui travaillait notamment pour Vents d’Ouest, et nous voilà partis à signer plusieurs albums chez cet éditeur.” Parallèlement à Kucek, Olivier dessine Arthur et les pirates, scénarisé par Arthur – mais oui, l’animateur radio et télé bien connu… – et La Honte 1 et 2 avec Jim. “Un vrai mercenaire ! s’amuse Georges Abolin, mais je touche aussi à l’humour avec Totale Maîtrise2 que je dessine et que nous scénarisons ensemble.” Souhaitant développer également des récits plus profonds, les deux comparses s’attaquent alors à un projet plus ambitieux : Où le regard ne porte pas… Olivier Pont : “J’avais envie d’échapper à la contrainte du 46 pages et de prendre le temps dans la narration, de m’attarder sur les personnages, leur histoire, le décor, etc. Un long-métrage en quelque sorte, sans contrainte de pagination”. Et, de fait, cette histoire fera 184 pages. Initialement présenté chez Vents d’Ouest puis aux feues éditions Le Téméraire, Où le regard ne porte pas…3 trouve refuge dans la collection “Long Courrier” de Dargaud qui répond le mieux à la problématique de pagination et à l’esprit ambitieux de ce diptyque. Une autre initiative est à mettre à l’actif des auteurs qui proposeront, six mois seulement après la sortie du premier volume, la suite – et fin – de l’histoire. “Nous pensons vraiment aux lecteurs qui n’auront, ainsi, pas à attendre une année ou plus la conclusion de ce récit. Le deuxième album est déjà entièrement dessiné !”, précise Olivier qui a signé le dessin et coscénarisé l’histoire.   “C’est vraiment son projet plus que le mien, explique Georges Abolin. Il s’est impliqué là-dedans pendant près de six ans, il faut imaginer l’énergie que cela représente pour un auteur de passer autant de temps avec ses personnages !” Il est vrai qu’Olivier Pont a fignolé chaque détail sans tomber dans le piège de la surcharge graphique, a mûrement réfléchi le découpage – quitte à refaire des planches entières, notamment du tome 2 – et a suivi chaque étape de la conception du livre, jusqu’à la composition volontairement très épurée de la couverture. Et l’histoire ?.… Elle débute dans un village italien au bord de la Méditerranée, au début du xixe siècle. Un village de pêcheurs dont la quiétude est troublée par l’arrivée d’un couple et de leur fils, William, venus de Londres (tiens, tiens). Olivier Pont : “Nous sommes partis d’une intrigue assez terre à terre pour dévier ensuite vers quelque chose de plus mystérieux avec le souci toujours présent d’essayer de rendre attachants nos personnages. Il était pour nous intéressant d’introduire la dramaturgie par le biais de quatre enfants qui ne savent pas encore qu’ils sont réunis par un lien indéfectible. Leur jeunesse c’est l’insouciance face à la vie.” La passion pour l’inutile, disait Jean Giono, la mer et la terre, la vie. La chronique suit son cours jusqu’à ce premier coup de théâtre, dramatique, qui clôt la première partie. “Comme chez beaucoup d’autres auteurs, les récits liés à l’enfance sont souvent touchants parce qu’ils parlent de découvertes, de premières fois par lesquelles nous sommes les uns et les autres forcément passés, ajoute Olivier Pont. Et puis c’est un âge propice aux amitiés durables.” À l’écouter et à le lire, on veut bien le croire : Où le regard ne porte pas… est un récit poignant, une histoire qui laisse une inexplicable mélancolie, un sentiment troublant. La légère pointe fantastique ajoute à cette “délicieuse confusion”, cet état de grâce qui ne se produit que trop rarement. “Même s’il n’est jamais facile de citer ses influences conscientes ou pas, conclut Olivier Pont, on peut citer en vrac Miyasaki, Pagnol ou Loisel, des romans comme Laura Brams de Patrick Cauvin ou Sous les soleils de Bertrand Visage et des films comme Mediterraneo, Le Facteur ou Zorba le Grec.” Et comment ne pas parler des couleurs de Jean-Jacques Chagnaud qui a su donner ce ton cristallin à la grande bleue, cette lumière aux paysages méditerranéens, bref qui a su apporter la touche finale. Quant au titre, énigmatique, la réponse viendra – bientôt ! – dans l’épilogue du deuxième album, concluant ce récit plein de sensibilité. François Le Bescond 1. Fievel au farwest et Les 4 dinosaures et le cirque magique. 2. Dont le tome 2 sort en ce début d’année. 3. Qui sera finalement découpé en deux volumes de 92 pages.

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Mon ami Alain

  Vendredi 17 octobre. Quelque chose comme 3 heures et demi. Je travaille devant mon écran. Le téléphone sonne. François. François Le Bescond, de Dargaud. Sa voix est bizarre. D’emblée, mon “ça va ?” prend un côté absurde, irréel. Non, c’est clair : quelque chose ne va pas. “Tu es au courant pour Alain ? “ Secousse glacée. Alain ? Pas besoin de chercher loin. Ni Poher, ni Duhamel ni Delon ! Mon Alain. Bignon, mon co-auteur, mon pote, mon ami. Le couperet est déjà tombé. Ce mot terrible, toujours terrible et inacceptable. Mais encore plus en cette circonstance*… Chantal, sa femme vient d’appeler. Alain vient d’être retrouvé chez lui : mort. On avait pensé déjeuner ensemble, et puis, non, on avait reporté à lundi. Quelque chose aurait-il été différent si on s’était retrouvé le midi ? sans doute… C’est son fils qui l’a découvert. Il était en survêtement. Il venait de faire un footing. Près de lui un verre d’eau. Alain ne faisait pas de sport ou très peu. À peine plus que moi. “No sport” comme se plaisait à dire Churchill pour expliquer les causes de sa longévité… Le vieux Winston avait-il effectivement raison ? Alain et moi, nous nous étions rencontrés au début des années 80. En ce temps-là, il portait la moustache, fournie, drue. C’était sous les auspices d’un autre moustachu que nous nous étions connus, Jacques Lob, l’ami Jacques. Fidèle à ses amis, Alain tenait à privilégier sa collaboration avec Guy Vidal qui leur valait à ce moment, le grand succès d’Une Education algérienne. Mais il était également ouvert à toutes les expériences. De toute façon, vue sa capacité à abattre l’ouvrage, Alain pouvait sans problème épuiser simultanément plusieurs scénaristes. Et ce tout en menant de jour des activités de chef d’entreprise, en concevant des décors, des stands, des affiches, et en écrivant, la nuit, le synopsis d’une pièce de théâtre ou les premiers chapitres d’un roman… Ensemble, nous avons réalisé des histoires courtes pour le mensuel Vécu. Plus tard, nous nous sommes attelés à un vaste polar BD ayant pour héroïnes les sosies de la fascinante Betty Page. Entretemps nous avions bien sûr élaboré cent projets. Qui n’avaient pas abouti. C’est ainsi. Quoi qu’il en soit, collaboration ou non, nous restions amis. On se retrouvait au fil des soirées en compagnie de camarades, dessinateurs pour la plupart, dont les techniques, dont les manières de résoudre les difficultés liées à leur expression, le passionnaient. Il y avait là, plus ou moins proches, Max Cabanes, Jean-Pierre Gibrat, Laurent Vicomte, Daniel Goossens et quelques autres… Je revois – comme dans une autre vie – un dîner dans l’atelier de Forest. Jacques également était là. Jacques Lob. Derrière nous, des tentures immenses, des canevas, des masses de cartons à dessin. Comme un décor de théâtre… Ce temps-là, sans Jacques, sans Jean-Claude, aujourd’hui sans Alain, me semble tout à coup terriblement loin… Je songe aussi – pour l’avoir précisément accrochée près de mon bureau – à une photo gag publiée dans Charlie et parodiant la fameuse scène, où en compagnie de Loisel, Le Tendre, Cabanes, Fred, Moliterni, Mellot, Lesueur et quelques autres, nous jouions les rôles de singuliers apôtres. Sur l’extrême droite de la photo, l’un à côté de l’autre, et levant leurs verres dans un bel ensemble, Alain et Guy Vidal… Je me note – mais pas pour tout de suite – de relire les albums que ces deux-là ont concoctés au fil de ces dernières décennies. Sans doute, quand j’aurai le courage de m’y replonger, retrouverais-je, au fil des pages, la marque indélébile de leur intelligence, de leur tendresse, de leur humanité, de leur humour… Certaines tournures de phrase qu’affectionnait Guy, quelques formidables expressions, quelques décors habités qui surgissaient spontanément sur la table à dessin d’Alain… Ces dernières années, nous avions entrepris ensemble la réalisation d’une trilogie : La Voix des anges. Au départ, une idée d’Alain. Une idée ambitieuse, nourrie directement de ses interrogations face au monde et à son avenir. Ce que nous laisserions l’un comme l’autre à nos enfants. L’histoire était également chargée de son dégoût viscéral pour la pensée unique et le politiquement correct. Doux, aimable, attentionné, courtois, poli, Alain se serait volontiers rêvé pirate de l’imaginaire, hussard du concept. Beaucoup de choses le faisaient gerber (dixit). Lorsqu’on se retrouvait dans MON chinois ou SON italien, c’était bien sûr pour discuter scénario ou mise en page, c’était également pour parler de nous, nos quotidiens, ce qui passait bien ou passait mal, les vertiges du temps, les peurs. Celle de vieillir, par exemple… C’était aussi pour confronter nos lectures du monde environnant, et reprendre un peu de liberté par rapport au prêt-à-penser culturel du Temps. Désormais, je parlerai seul comme le font les vieux. Mais si on y réfléchit bien, c’est assez logique que les vieux semblent ainsi parler tout seuls : ils sont entourés de tellement de fantômes… Rodolphe (*) Alain, 56 ans, regorgeait de vie, de santé, de projets…

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Bollée au carré

  Deux albums signés du scénariste L.-F. Bollée viennent de sortir aux éditions EP. Une fois n’est pas coutume, nous avons demandé à l’auteur de nous parler de sa double actualité. Dans l'édition en général, et dans la BD en particulier, je pars du principe que la relation éditeur/auteur se doit d'être forte, avec contacts et échanges fréquents. Tout le monde y gagne, et surtout l'objet central : le livre ou l'album. C'est ce qui s'est passé avec Emmanuel Proust, dont je ne peux que me féliciter de la collaboration pour aboutir aux deux albums que voici. Le premier s'appelle Le Bonheur dans le crime, tome 1 de la série Hauteclaire. A l'origine, il y a une nouvelle de Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889) qui figure dans son livre Les Diaboliques, paru en 1874. L'histoire a pour figure principale une jeune femme belle et mystérieuse, qui est aussi maîtresse d'armes, ayant repris l'enseignement de son père décédé. L'action se situe à Bordeaux au xviie siècle et commence le jour où cette fière amazone disparaît subitement ! Un homme va parvenir à la retrouver : un docteur, appelé au chevet d'une comtesse des environs qui est pratiquement agonisante. Or, Hauteclaire est là, comme femme de chambre de la comtesse et certainement maîtresse du comte. Ne serait-elle pas aussi une empoisonneuse ? On le voit, le personnage est à plusieurs facettes, et certainement diabolique. J'ai pris un immense plaisir à adapter ce texte littéraire pour en faire un album de BD. Je ne peux qu'espérer que vous serez, comme moi, attiré par cette histoire subtile et féroce, magnifiquement mise en image par Benoît Lacou. Le deuxième a pour titre London Inferno, et il fait partie d'une collection baptisée « Petits Meurtres ». 80 pages en noir et blanc, format comics. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, sachez que le dessinateur est anglais. Son nom : Roger Mason. Sa force : un graphisme choc, digne de Frank Miller ! Son âge : 26 ans seulement. Autant dire que cet album est l'occasion de ne pas rater un futur grand dans ce qui est son premier album en langue française. L'histoire raconte le drame d'un inspecteur de Scotland Yard, qui a une liaison avec la femme de son collègue. Or, celle-ci est assassinée au cours d'une soirée qui a dégénéré. Le coupable est un type aussitôt déclaré fou et interné. La vérité serait-elle aussi simple ? Sous des apparences de vaudeville moderne, vous découvrirez un polar contemporain et plutôt sombre, au découpage fortement travaillé et « rythmé » par la musique pop-rock anglaise. Bonne lecture ! L.-F. Bollée Laurent-Frédéric Bollée sortira également le cinquième titre, conclusion du premier cycle, de la série ApocalypseMania dessinée par Philippe Aymond, en février chez Dargaud (Cosmose).

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Succession Story

Le Contrat, c’est le titre du nouvel album de la série Wayne Shelton créée par Jean Van Hamme. Contrat lancé contre le héros ou contrat conclu entre le scénariste et son successeur sur la série, Thierry Cailleteau ? Le tome 1 avait pour titre La Mission. Quelle était-elle ? Mener à bien les deux premiers albums de la série Wayne Shelton. Le titre du tome 2, La Trahison, reflète-t-il le sentiment du dessinateur Christian Denayer ? Pas du tout, répondent en chœur Jean et Christian, dès le départ c’était prévu : au tome 3, Jean lâchait son héros mais trouvait un repreneur pour la série. Pas question de liquider froidement un personnage dont les aventures ont démarré sur les chapeaux de roues ! Thierry Cailleteau, auteur de la série Aquablue, fut, comme on dit, pressenti. Malgré un programme chargé, il accepta d’emblée la proposition. Un héritage pas facile à assumer mais Thierry Cailleteau aime les défis. Fan depuis toujours de la BD belge et de Christian Denayer en particulier, l’homme est ravi de ce retour aux sources. Dans la presse, Thierry a toujours défendu la BD dite “populaire” et le travail de Jean Van Hamme injustement attaqué sous prétexte que ses albums se vendent. Thierry Cailleteau ne travaille ni pour faire plaisir au créateur de la série, dont il admire l’humilité par rapport à son travail de scénariste, ni à son dessinateur. Il travaille pour le lecteur et estime que, dans la BD, l’auteur de la série n’est pas le héros. Le scénariste doit rester un personnage secondaire et se faire discret. “Un auteur, nous dit-il, s’impose d’ailleurs d’autant mieux en donnant la vedette au héros”! C’est dans cet état d’esprit que Cailleteau a abordé le personnage de Wayne Shelton. Le lecteur l’a aimé dans les deux premiers tomes, pas question de le changer. Son idée est plutôt de le faire évoluer et de dévoiler, petit à petit, la part plus humaine de sa personnalité. Si Jean Van Hamme s’est donné la possibilité de laisser transparaître la fragilité du personnage de Vanko Bojadzik, il n’a pas eu le temps ni l’espace pour développer psychologiquement Wayne Shelton. C’est Cailleteau qui s’en chargera et ce, dès le tome 3. “Wayne Shelton était un homme d’action, un aventurier sans pathos, il fallait que je me familiarise avec lui, que je me l’approprie et pour cela il fallait que je me le rende sympathique.” Christian Denayer approuve la démarche, convaincu que Jean aurait aussi fait évoluer son héros dans ce sens. Dans les prochains tomes, on découvrira de quoi est capable Wayne Shelton, en tant qu’homme d’action, bien sûr, mais aussi en tant qu’être humain. Comment s’est passée, concrètement, la passation de pouvoir ? Les trois hommes ont très rapidement trouvé un terrain d’entente : “Il n’y a pas eu de grosse pierre d’achoppement, on discutait de détails, genre la mèche de cheveux de la fille à droite ou à gauche, mais rien de vraiment sérieux”, nous dit Jean qui n’avait aucune crainte quant à la qualité du scénario que Cailleteau lui présenterait : ‘J’ai toujours jugé ses scénarios vifs, dynamiques et ingénieux”. Christian Denayer apprécie le rythme de narration de son futur scénariste et ne craint qu’une chose : l’éloignement. Cailleteau habite la France et Christian n’adore pas les collaborations à distance. De commun accord, les deux hommes décident de se donner du temps pour mieux se connaître et s’apprécier. Tout comme son dessinateur, Thierry adore les bolides et les mises en scène spectaculaires. Aussi, dès que le scénario le justifie, les deux hommes ne boudent pas leur plaisir. Ce qui a plu, de prime abord, à Christian, c’est l’enthousiasme de Cailleteau. « Tout de suite, il a foncé. » Et Jean Van Hamme, aucun regret ? Un petit quand même : “Wayne Shelton était le seul personnage créé par moi que ma femme appréciait !”. Hé oui, la jolie inspectrice Luan, qui apparaît au tome 3, n’est pas la seule à trouver Wayne Shelton… irrésistible. Corinne Jamar

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La quête de Loisel & Le Tendre

  Un des événements du salon d’Angoulême présidé cette année par Régis Loisel, sera la parution d’un ouvrage hors série consacré à La Quête de l’oiseau du temps. Plus qu’à une monographie classique, nous avons à faire ici à une véritable enquête, menée sous forme d’entretiens “polyphoniques” avec Serge Le Tendre et Régis Loisel mais aussi avec une pléiade de guest-stars ayant toutes approché, de près ou de loin, le “mythe”. Mais laissons les auteurs du livre nous présenter leur travail. La Quête ? Nous sommes tombés dedans quand nous étions petits… En 1983, lors de la sortie du premier album pour l’un ; en 1988, en pleine explosion de la bombe anatomique Pélisse, pour l’autre. Dans ces conditions, lorsque Loisel et Le Tendre nous ont choisis pour mener l’enquête, il était évident que nous devions le faire en pensant aux lecteurs que nous étions ; des lecteurs émerveillés de pouvoir entrer dans la petite histoire par la grande porte. On sait que Serge Le Tendre et Régis Loisel adorent raconter des histoires. L’occasion de leur faire relater la leur était donc toute trouvée : derrière l’aventure épique, s’est dessinée peu à peu, sous nos yeux, une magnifique aventure humaine. Et puis, tant qu’on y était : pourquoi ne pas demander à leurs camarades et confrères de nous parler d’eux, de La Quête et de l’époque où elle a vu le jour ? Tout a commencé en 1973, le jour où Serge et Régis se sont croisés sur les bancs de la fac de Vincennes à une période où la BD était en pleine effervescence et où de nouveaux auteurs émergeaient sans cesse dans les pages d’une presse foisonnante. Acteurs de cette mini-révolution, ils en étaient forcément des témoins privilégiés. Qui étaient-ils ? Quels étaient leurs rêves ? Leurs influences ? À quelles expériences s’étaient-ils frottés ?… Comment avaient-ils eu l’idée de créer Bragon, Pélisse, Mara, L’inconnu, Le Rige ? Comment se vit une telle réussite ? Et la suite de La Quête, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Autant de questions que nous leur avons posées et auxquelles, grand bonheur, ils ont répondu avec une magnifique sincérité, sans fausse pudeur ni complaisance. À entendre tout ce qu’ils nous ont raconté, on pourrait même dire qu’ils y ont pris du plaisir, les bougres ! Si la mémoire de Le Tendre est apparue un peu trouée aux mites, Loisel était là pour lui raccommoder les souvenirs. Il fallait les voir, l’un et l’autre, revenir sur leur vingt ans : “Tu ne te souviens pas de ça, Serge ?”… “Non tu te trompes, c’était pas comme ça”… Leurs rires et leurs yeux malicieux pétillaient de complicité ; souvenirs d’une période un peu floue où “Serge fournissait tout Paris en marijuana” (!), où il chapardait, comme le dénonce son gentil camarade : “il piquait des gros bouquins chez un libraire boulevard Saint-Michel…”Nous avons exhumé également quelques épisodes épiques du parcours de Loisel qui nous apprend comment Patrick Cothias et Olivier Taffin ont été ses deux meilleurs rabatteurs de filles. “Je portais toujours l’estocade avant qu’ils n’attaquent !” Le temps d’un autre chapitre, nous avons revisité le fameux atelier Bergame, sorte de bateau-lavoir de la BD, où Loisel mais aussi Rouge, Taffin, Lacaf et quelques autres se tenaient chaud durant les périodes de vaches maigres. Extraordinaire lieu d’échanges pour tous ceux qui l’ont fréquenté, en sociétaires ou en visiteurs, de Loisel à Le Tendre, en passant par Juillard, Vicomte, Cabanes, Cothias, Makyo, Gabrion, Luguy et tant d’autres… “On était tous à la même enseigne et on refaisait le monde à travers nos envies et nos recherches. C’était une vraie source d’émulation.” Gabrion nous a raconté comment il a appris son métier auprès du Grand Loisel, comme il dit, et comment ses conseils résonnent encore en lui aujourd’hui. “Tu fais ce que tu peux mais tu ne triches pas.” Serait-ce une part de votre secret, monsieur Loisel ? Quant à Le Tendre, il se rappelait très clairement s’être dit qu’à 30 ans, s’il n’avait pas percé dans le métier, alors il arrêterait. Grand bien lui a pris de n’en rien faire ! Et La Quête dans tout ça ? Elle est là, tout le temps, en filigrane, indissociable de la vie de nos deux compères. Michel Rouge se souvenait pour sa part n’avoir jamais connu Serge sans son scénario sous le bras. Il nous a racontés ce mauvais jour où il l’oublia même dans le métro, au fond d’une vieille sacoche. Et Makyo d’ajouter : “On avait l’impression que cette série était un peu maudite, qu’ils n’en feraient jamais rien.” Comme on peut se tromper parfois… C’est tout un pan de l’histoire de la BD qui a défilé sous nos yeux, au travers de ces petites histoires. De la naissance du concept dans l’esprit de Serge jusqu’à la première publication dans Imagine, la revue de Rodolphe. Nous avons découvert, stupéfaits, qu’à la suite d’un accident de parcours dans leur amitié, ce n’est pas Régis mais Michel Rouge qui faillit dessiner La Quête. Quelques planches d’essai, dont nous avons retrouvé la trace, avaient même été réalisées… Et puis, un à un, nous avons feuilleté chaque album avec Serge et Régis qui ont nous livrés, au fil des pages, leurs impressions, leurs souvenirs, leurs tracas du moment… Et pour que ce livre soit véritablement complet, l’Ami Lidwine – comme ils aiment l’appeler – a accepté de parler de son expérience de coauteur de l’Ami Javin, pour la toute dernière fois. Par amitié, parce qu’il fait tout par amitié … Il est même revenu sur certaines de ses illustrations, confirmant ainsi sa réputation d’éternel perfectionniste. Pour que notre livre soit encore plus beau. Merci Lidwine. Le récit de l’histoire de La Quête par ses deux auteurs est passionnant et le devient encore plus, enrichi du regard et de l’analyse de leurs camarades. Le casting est long et prestigieux. De Giraud à Carlos Nine, en passant par Hermann, Moliterni, Lencot et Quillici, Mézières, Dieter, Arleston et Tarquin, Rodolphe, Guarnido, Wendling, Lauffray, Mandryka, Juillard, Dorison, Crisse… 44 auteurs, éditeurs et coloristes en tout. Certains ont même choisi de rendre hommage à La Quête par un dessin. Et parce qu’Hermann avait décidé de reproduire à sa manière la composition de la couverture de La Conque de Ramor, l’envie nous est venue de demander à d’autres d’en faire de même pour les titres suivants… Les résultats sont surprenants et magnifiques. Le souhait de Loisel et Le Tendre à propos de ce livre était aussi de faire la part belle aux images. Ils nous ont donc ouvert les portes de leurs archives, et nous y avons découvert des documents étonnants. Nous avons même tiré de tout cet amas de papiers un dessin exceptionnel. Non, le mot n’est pas exagéré. En effet, par pur hasard, nous sommes tombés sur un crayonné un peu flou, au dos d’un beau croquis… et ce dessin, devinez ce qu’il représentait ? Vous l’avez tous rêvé ainsi… Eh oui, il s’agit de Pélisse dévoilant enfin sa poitrine généreuse. Loisel se l’était dessinée il y a quelques années et c’est avec enthousiasme qu’il a accepté, non moins généreusement, de déroger à ses principes et de nous laisser le publier. Alors, un peu par vice, nous l’avons pudiquement camouflée dans les pages de ce livre ! Elle se mérite, à vous de jouer. Au total, ce sont donc 188 pages que vont découvrir en même temps que vous, Serge et Régis. Ils ont, en effet, accepté que nous leur fassions la surprise du résultat, comme un cadeau en remerciement des merveilleux moments de lectures qu’ils nous ont offerts. Vous serez donc un peu à leurs côtés lorsque vous feuilletterez l’objet. Petits veinards ! Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault.

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20 ans XIII

On ne sait rien sur XIII ? Allons donc ! Avec la parution du seizième album, Opération Montecristo, il fête ses 20 ans en bande dessinée. Le reste de sa bio ? C'est le secret d'une des dernières grandes séries d'aventure totale. Avec le Costa Verde pour seul décor, Opération Montecristo fait appel aux personnages et aux ingrédients qui ont assis le succès de XIII depuis 1983. Vingt ans et presque autant de noms pour le plus célèbre amnésique : Kelly Brian, John Fleming, Jason Fly, Jason Mac Lane, Karl Meredith, Hugh Mitchell, Jed Olsen, Steve Rowland, Jake Shelton (tiens, tiens…), Alan Smith, Ross Tanner, Reginald Wesson. Mais peut-être est- ce – tout simplement – Jason Mullway, le fils de Sean, le baroudeur irlandais ? C'est l'hypothèse de ce seizième album, qui voit une confrontation père-fils paroxystique sur fond de traque et de traquenards. En fait, " la seule de mes BD que je relis de temps à autre " (Van Hamme dixit), XIII, est née du hasard. "J'attendais un scénario de Bruno Brazil, raconte William Vance, que Greg avait l'intention de confier à Van Hamme. Mais rien ne venait, et Greg ne se décidait pas à passer la main. Nous avons alors imaginé XIII." 1983. L'ère Reagan, Khomeiny en Iran, l'URSS en perfusion. Et depuis 1983 ? Quelques Kennedy en moins, quelques Bush de trop à nourrir quelques guerres du Golfe, et toujours le même président (Saddam). Mais peut-être bien que la véritable Histoire, c'est celle d'un président des Etats-Unis assassiné par une bête à tuer, décervelée, reprogrammée, manipulée par Frank Giordino, patron de la National Security Agency. A la fois pieuvre et cancer de la société américaine, la NSA a sa petite idée : combattre toutes les idées qui ne lui plaisent pas. Et par tous les moyens. Vingt ans qu'elle tente de supprimer XIII, cette créature qui, tel l'homme de Frankenstein, échappe au contrôle de son concepteur ! "Vingt ans de bonheur, selon Vance. Vingt ans pendant lesquels je me suis demandé : "Qu'est-ce que Jean va encore inventer ?" Parfois je me dis qu'il ne sait pas très bien où il va. C'est sans doute pour cette raison qu'il me fournit des scénarios complets et pas un synopsis, suivi de planches découpées, dialoguées, une à une. Il y a 20 ans, ni lui, ni moi n'imaginions que XIII allait nous occuper pendant près d'un quart de siècle. Il s'agissait de combler un trou dans ma production, amputée de Bruno Brazil. Si le public n'avait pas accroché, XIII aurait retrouvé la mémoire, au plus tard à la fin d'un second album…" Mais le public a accroché. Seize fois en 20 ans, il s'est demandé, lui aussi, "Qu'est-ce que Van Hamme a encore inventé ?" Cette fois, il est servi : la famille Mullway, le mystère de leurs trois montres, un village englouti et un barrage que la NSA aimerait bien pulvériser, question de supprimer XIII et d'emmerder Maria de Los Santos, ex-madame XIII et actuelle présidente du Costa Verde. Van Hamme le jure, croix de bois, croix de fer (allez voir à la page 38 d'Opération Montecristo, et vous comprendrez la fine allusion) : il révélera la véritable identité et la biographie complète de XIII. "Mais, bien entendu, Jason (est-ce bien son nom ?) ne retrouvera pas la mémoire. Sa biographie, il aura l'impression de la lire comme n'importe quel lecteur de XIII : les aventures d'un autre". Ah, Jean, qu'est-ce que tu vas encore inventer ? Alain De Kuyssche

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interview de Juillard

Entretien avec cet habitué de la Maison Ligne Claire... interview de Juillard Aviez-vous la certitude de dessiner plusieurs «Blake & Mortimer»? Au départ, je ne savais pas si j'allais en faire plusieurs. Il fallait d'abord voir comment allait se passer le premier. Pour celui-ci, les textes et le nombre de cases par page se sont révélés trop abondants dans sa première version. Nous avons décidé de remédier à cela par le biais d'un diptyque. La période de chauffe avait été relativement courte pour entamer Voronov et, ensuite, il avait fallu travailler sur le tas. Par moments, je voyais bien que je ne tenais pas encore bien les personnages. Donc, j'avais envie de faire mieux. Une bonne raison de continuer... Aviez-vous envie de voir évoluer la série? Avant même qu'Yves Sente ne me parle de sa nouvelle idée, nous avions discuté de la manière dont la série pourrait un petit peu évoluer, afin d'éviter de toujours raconter le même genre d'histoires. Ce que Jacobs avait laissé était suffisamment riche pour pouvoir se permettre d'aller plus loin. D'ailleurs, qui sait, s'il avait eu les coudées franches, peut-être l'aurait-il fait lui-même? Pour ce nouvel album, aviez-vous le secret désir d'étoffer la psychologie des personnages? Je ne sais pas s'il y a un grand développement psychologique des personnages, mais le fait de montrer qu'ils ont été jeunes leur donne une dimension supplémentaire. Découvrir que Mortimer a été un jeune homme amoureux le rapproche plus de nous. Il y a aussi un petit aspect politique qui était inexistant chez Jacobs, sauf, à sa manière, dans Le Secret de l'Espadon. La décolonisation et le racisme étaient peu présents et leur introduction ne dénature pas la série. Mortimer n'affiche pas de grandes prises de position politiques mais témoigne plutôt sa sensibilité à des problèmes humanitaires. Avant de rajeunir Blake et Mortimer dans ce nouvel album, vous les aviez déjà vieillis dans L'Aventure immobile. Quel est l'exercice graphique le plus facile? Pour moi, il est plus facile de vieillir des personnages que de les rajeunir. Dans le flash-back du nouvel album, nos deux amis sortent de l'adolescence. Le premier défi de cette histoire fut donc de les rajeunir assez considérablement, puisque Jacobs, contrairement à la tradition des héros de bande dessinée, avait mis au point des personnages assez âgés. Quel chemin avez-vous emprunté pour y arriver? Le problème de ces héros est qu'ils sont repérables par leur ornement pileux. Dès qu'on enlève la barbe ou la petite moustache, ce n'est plus eux. Quand j'ai reçu le scénario, j'avoue m'être fait un peu de souci. J'avais fait des petits croquis, mais cela ne marchait pas du tout. Par la suite, j'ai travaillé avec des calques pour, progressivement, les amincir, surtout Mortimer, enlever la pilosité et masquer les rides. Une démarche très simple, en fait. En découvrant le scénario, aviez-vous repéré des ingrédients susceptibles de poser des problèmes ou, au contraire, de vous apporter du plaisir? Pour l'apparition d'Açoka dans un nuage de fumerolles, je me demandais comment Jacobs aurait traduit ce type d'ambiance qui ne réussit pas trop à la ligne claire. Comme j'aime toujours les costumes, la partie indienne m'enthousiasmait à l'avance. Ce fut d'autant plus le cas que j'ai dessiné cette séquence exotique au cœur de l'hiver parisien. Je trouvais plaisant que, enfin, des héros de bandes dessinées reviennent en Belgique, leur terre natale. Sans oublier le retour de Nasir! Je me réjouissais également à l'avance des séquences se déroulant sur le site de l'Expo ‘58. Architecturalement, il y avait des trucs délirants. Le fait d'avoir visité cette exposition universelle vous a-t-il aidé? J'avais dix ans quand je m'y suis rendu en famille, et mes souvenirs de jeunesse sont assez ténus. Je me souviens de deux choses: la découverte des tranches napolitaines, une glace que nous ne connaissions pas en France, et le pavillon hollandais qui reproduisait les mouvements des marées. Quel plaisir peut-il y avoir à travailler avec autant de contraintes que celles imposées par le «Style Jacobs»? Elles sont moins nombreuses qu'on peut le croire. En bande dessinée, il y en a toujours. Je ne conçois d'ailleurs pas de travailler sans un minimum de contraintes. Quand je fais mes propres scénarios, je ne pense jamais au dessinateur. J'écris d'abord et si, ensuite, il y a des trucs ennuyeux à dessiner, je le fais quand même. Le récit prime. Pour «Blake et Mortimer», la contrainte n'est pas de respecter le style ou de chercher de la documentation sur les années cinquante; j'ai toujours fait ce genre de choses, même quand j'essaye de respecter mon propre style. La seule contrainte que je ressens, quelle que soit la série, c'est de devoir parfois dessiner des séquences qui m'embêtent. Se conformer à un style Jacobs n'est pas une contrainte pour moi. Je m'y sens très bien. J'ai l'impression d'être à la maison. Je suis né là-dedans. La BD que j'aimais étant gamin, c'est celle-là.

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Interview de Sente

Entretien avec un scénariste qui s'est juré de triompher du "paradoxe de Blake & Mortimer": Interview de Sente En plaçant votre récit en 1958, le Bruxellois que vous êtes s'offre un sacré petit plaisir ? La Machination Voronov se terminant durant l'hiver 1957, je me suis interrogé sur ce qu'il y avait l'année suivante, partant du principe qu'il fallait rester au cœur des années cinquante. 1958, en tant que Belge, c'est une seule et unique chose: l'Exposition universelle de Bruxelles. Visuellement, cela pouvait permettre à André Juillard de s'amuser. L'intérêt scénaristique est grand. Il s'agit d'un huis clos international fabuleux où, en pleine guerre froide, toutes les puissances sont représentées sur un mouchoir de poche et rivalisent entre elles pour montrer ce qu'elles ont de plus pointu en matière de technologie. Tout le monde vient en quelque sorte pour "se vanter". Il suffit de relire les catalogues russes ou américains de l'époque. C'est (aujourd'hui!) à hurler de rire. Rapidement, l'idée d'un album unique se déroulant presque entièrement à Bruxelles vole en éclats... Les choses ont en effet rapidement évolué. André Juillard souhaitait aller un cran plus loin dans la psychologie des personnages. À la sortie de Voronov, beaucoup de monde nous a interrogés sur la relation entre Francis Blake et Nastasia Wardynska. Pourtant, dans mon esprit comme dans le dessin de Juillard, rien ne laissait supposer qu'il se soit déroulé quelque chose entre eux. Pour nos interlocuteurs, Blake et Mortimer cessaient donc d'être seulement des robots toujours occupés à sauver la planète, et devenaient des humains avec des sentiments. Comme s'il y avait une recherche d'humanité pour ces personnages. Tintin, Haddock ou Milou pleurent, jamais Blake et Mortimer. André avait relevé ce manque et je ne pouvais que le suivre. Heureux "hasard", Juillard vous remet alors à l'esprit les biographies de Blake et Mortimer rédigées par Jacobs? Ce qu'on trouve dans Un opéra de papier est pauvre en terme de quantité, mais il y a suffisamment pour avoir une base permettant d'extrapoler. J'envisage de plonger dans leur jeunesse, de dévoiler leur rencontre... Vient ensuite l'idée d'un flash-back qui aura un lien avec l'histoire qui se déroule en 1958. Je retravaille mon histoire et me rends compte qu'il faudra deux fois 54 planches plutôt qu'une fois 62 planches. N'avez-vous pas l'impression que l'ombre de la guerre froide plane au-dessus de vous ? À mon sens, il s'agit plutôt ici d'une conjuration de non alignés, de tiers-mondistes déjà déçus par la décolonisation. À partir du moment où l'éditeur demande que les récits se déroulent dans les années cinquante, on peut difficilement inventer un autre contexte que celui de la guerre froide et, si l'on s'attaque à un sujet de dimension internationale, on va fatalement trouver des relents de conflits Est-Ouest. Dans La Machination Voronov, c'est clairement indiqué. Ici, ce n'est jamais qu'un cadre qui met en avant un récit plus fantastique, plus intimiste, puisque le passé de Mortimer joue un rôle fondamental dans cette histoire de vengeance. Quelle est la principale difficulté pour un scénariste de "Blake et Mortimer"? Trouver un sujet crédible dans les années cinquante qui parle aux gens aujourd'hui... Même s'il peut être envisageable en 1958, le thème du terrorisme à l'échelle mondiale est quelque chose de très contemporain. C'est une manière de répondre à ce paradoxe que "Blake & Mortimer" est supposé être une série contemporaine, elle l'était effectivement pour Jacobs. Aujourd'hui, c'est une série historiquement datée mais, en même temps, c'est une série qui est basée sur de la science-fiction et de la politique-fiction. Or, il est très compliqué de faire de la science-fiction se déroulant dans les années cinquante, pour un lecteur de 2003 qui doit encore trouver cela crédible. Le sujet des armes bactériologiques dans La Machination Voronov, science-fiction pour les années cinquante, reste plausible à notre époque où les apprentis sorciers sont légion (Irak, Corée...). Le terrorisme, c'est pareil. Il faut trouver des sujets de ce type qui permettent d'échapper à ce paradoxe. Quelles leçons aviez-vous tirées de "La Machination Voronov"? Que l'équilibre est très difficile entre le respect des codes et la modernité ! En voulant mettre autant de textes et de cases par planche que Jacobs, on donne l'impression d'en donner plus. En fait, pour que les gens se disent que c'est "comme du Jacobs", il ne faut pas tout à fait l'imiter. Le dosage dans le rythme et la densité, que ce soit pour les textes ou pour les images, est un truc auquel il ne faut jamais arrêter de penser. À cet égard, Les Sarcophages du 6e continent est mieux dosé que le précédent. Du moins je l'espère. Sur le plan graphique, André joue avec les personnages avec encore plus d'aisance. Tout cela prend. On a beau être des fans et avoir lu et relu les bouquins, les faire, c'est encore autre chose. On a également appris que, quoi que l'on fasse, on ne satisfera pas les "puristes" et qu'il ne faut pas travailler dans cette optique-là. Sinon on est perdu. On ne fait pas du Jacobs, on fait du "Blake et Mortimer". Grande différence! Celui qui aime Jacobs avant d'aimer "Blake et Mortimer" doit évidemment s'arrêter au premier tome des Trois Formules du professeur Sato et détourner les yeux de ces "visions d'horreur" que sont les nouveaux albums.

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Benacquista : Cœur africain

  Sur la couverture, un vieil homme, les bras croisés, ressemblant un peu à Michel Serrault nous regarde, goguenard, il est entouré de lions, crocodiles, éléphants, cobras, de militaires africains et de quelques affreux en cagoule. Le titre sonne comme une déclaration d’amour à une Afrique de cinéma, celle des premiers Tarzan, de Mogambo ou de Hatari. L’histoire est celle d’un vieil homme un peu paumé, dont le seul fait de gloire est d’avoir commis bien des années auparavant un ouvrage sur la culture du palmier. Un soir, quatre malfrats armés de M16 débarquent chez lui et l’obligent à extraire de sa mémoire des souvenirs de brousse. Au dessin, l’amateur éclairé reconnaîtra sans peine Olivier Berlion dont le trait semble transcendé par la jubilation. Au scénario, et cela n’est pas forcément une surprise à la lecture du résumé, on retrouve un auteur multisupport comme il existe des peintres multisurfaces, Tonino Benacquista, romancier, scénariste pour le cinéma, la bande dessinée, et dont l’Outremangeur qu’il a signé avec Ferrandez vient d’être adapté sur grand écran. Rencontre avec un écrivain remarquable pour saluer comme il se doit une collaboration exemplaire autour de l’une des vraies réussites de l’année dessinée. “Parfois, après avoir terminé une nouvelle, j’ai une nostalgie des images qu’elle génère. Si un héros décrit son inconscient, ses souvenirs enfouis, ses démons, c’est amusant de voir à un moment donné ce qui agite cet inconscient, c’est devenu la Boîte noire. Un homme partagé entre deux univers, son petit bled à la campagne et tous les tam-tams de l’Afrique, je me dis qu’il y a un potentiel d’images qui peut être très riche. Les droits de la plupart de mes nouvelles sont achetés pour en faire des courts métrages ou des films, mais celles qui m’intéressent peut-être le plus sont les plus compliquées à mettre en scène, les moins évidentes. Eugène, le héros de Cœur Tam Tam, n’a écrit qu’un bouquin dans sa vie, La Culture de l’élaeis au Congo belge*, faire de cette histoire une bande dessinée était un challenge excitant. Je cherchais un dessinateur et Guy Vidal m’a tout de suite proposé Olivier Berlion, qui m’a bluffé. J’ai procédé comme pour un film en écrivant un découpage des séquences, des indications d’actions et les dialogues et Olivier a fait la mise en scène. On en discutait ensuite jusqu’à ce que nous soyons contents tous les deux. Ce fut un réel bonheur de travailler avec lui et je crois que cela se voit dans l’album. Une de mes grandes envies est de créer un super héros, un vrai comme ceux de Stan Lee. Je pense qu’on peut utiliser ce dessin académique avec des gros biceps, des nanas fabuleuses, des décors grandioses pour en faire quelque chose de très moderne, de très complexe, mais je n’arrive pas à trouver le dessinateur pour ce projet.” Philippe Ostermann

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W.E.S.T : Un team infernal

  Vous formez un duo de scénaristes sur cette série. Qui fait quoi ? Fabien : 50/50 sur toutes les étapes, des notes de recherche jusqu’aux dialogues. On commence par prendre des notes “en vrac”, on se documente, on construit les personnages et la structure de l’intrigue. Une fois qu’on a une structure cohérente, on la découpe en séquences et on se partage les “premiers jets” des scènes dialoguées. Chaque séquence est ensuite retravaillée à tour de rôle, jusqu’à ce qu’on soit tous les deux contents. Puis on découpe en planches et en cases : on affine la mise en scène. Christian est libre ensuite de faire ses choix, il nous pousse surtout à retravailler les émotions des personnages, à retoucher quelques dialogues. Xavier : Chacun apporte ses obsessions, ses “tics d’écriture”, et ses fantasmes… Fabien est un accroc de western et de polar, fasciné par les récits multipoints de vue et complexes alors que j’ai plutôt tendance à me passionner pour le fantastique et que j’aspire à raconter des histoires simples et radicales. On a mis le tout dans un mixer, on a laissé tourner, et on a essayé de voir ce qui pouvait bien en sortir… F : En fait, ça n’a pas vraiment de sens de séparer les compétences, entre structures, scènes et dialogues : si la situation est intéressante, les dialogues sont bons, c’est indissociable. C’est une culture très française, de parler de “dialoguistes”… “Un peu de sel ?” dans Brazil, ça peut vous faire rigoler pendant deux heures. Fabien, comment un jeune diplômé de l’ESCP passionné de cinéma peut-il faire de la BD ? F : J’ai eu envie d’écrire des scénarios étant gamin, quand tous les films d’aventure, les westerns et les polars me faisaient rêver. J’en ai eu encore plus envie quand je me suis aperçu que la gestion ou le commerce, en soi, ça ne me passionnait pas. J’ai toujours aimé la BD réaliste, celle qui justement se rapproche du cinéma. Blueberry, XIII, etc. Et puis en BD, il n’y a pas de problème de budget : il n’y a que le talent du dessinateur. Quand on s’est rencontré avec Xavier, c’était à son initiative ; il me connaissait par Alex Alice, qui avait eu la gentillesse de lui dire que je n’étais pas analphabète. Il voulait bosser avec d’autres scénaristes, pour monter une boîte de script doctoring. Moi, à l’époque, j’avais du mal à cerner un concept attractif, je travaillais des sujets trop classiques… Xavier m’a raconté W.E.S.T en deux phrases, et j’ai sauté au plafond. Il m’a proposé d’y réfléchir, et je l’ai tout de suite enseveli sous des fiches de notes. Il a répondu au même rythme, et ça a lancé une sorte de “ping pong”. On a co-écrit W.E.S.T, on a fait du script doctoring et on a lancé d’autres projets. En fait, chacun est devenu une forme de “Némésis” de l’autre, qui lui rappelle ses tics de scénariste et ses petites fainéantises… Que peuvent se dire deux “jeunes” scénaristes lorsqu’un dessinateur du calibre de Christian accepte de mettre en scène une telle histoire ? X : Ils peuvent globalement faire trois choses : un, échanger des idées, deux, se critiquer réciproquement, trois, partager leur compréhension de l’écriture et tout ce qui s’y rapporte, ce qui revient très rapidement à partager sa vision du monde. Pour que tout cela soit possible, il faut évidemment avoir quelque chose à partager. Puis, pour que l’alchimie fonctionne, il faut que chacun mette une part de son amour propre au rancart et accepte que ce qui compte ne soit pas qu’une idée vienne de lui, mais qu’elle soit bonne ou pas pour l’histoire. Seule compte l’histoire et ce qui la compose, toute notion d’orgueil mal placé doit vraiment disparaître. Enfin, il faut être sûr que le niveau d’exigence et les critères de qualité de chacun puissent se rejoindre, que les deux auteurs aient suffisamment de points communs pour s’entendre, mais suffisamment de différences pour pouvoir s’enrichir l’un l’autre. Tout un programme… F : On devait attendre un an, mais on ne s’est même pas posé la question. Christian aurait dit “pas avant deux ans”, on aurait attendu deux ans… Et puis quand on a rencontré Christian, tout a “collé” tout de suite. On parlait des mêmes influences, il avait la même vision générale, bien qu’il y ait eu des tas de choses à améliorer (dialogues, scènes inutiles). En fait, heureusement qu’on a eu un an pour retravailler… Et puis quand il a commencé les recherches de personnages, et les “roughs” de la première scène, pendant une séance de travail chez Xavier, on est resté scotché. Après quoi, on lui a envoyé tout le scénario d’un bloc, pour qu’il puisse faire des remarques sur la dynamique générale, et ensuite on s’est contenté d’attendre les planches en bavant… W.E.S.T se déroule à une époque finalement peu connue, une période charnière de l’histoire américaine, et on sent justement que ce choix n’est pas innocent. F : 1901, c’est la rencontre de plusieurs mondes. Pour nous, ça collait parfaitement : l’univers nous permettait d’intégrer un mélange de fantastique, de western, et de roman noir… L’Histoire (la vraie) permet de puiser dans plusieurs genres, et de les combiner sans que ça ait l’air artificiel. X : À New-York, on s’éclaire à l’électricité, on roule en voiture à essence, on prend le métro aérien et on habite dans des grands immeubles, mais dès que l’on sort des grandes villes… C’est le retour à l’Ouest sauvage ! La dimension ésotérique apparaît dès la couverture et le lecteur comprend qu’il ne s’agit pas d’un “simple” récit d’aventure. Cette dimension, sans être nouvelle, revêt ici une importance particulière. F : Tout est traité avec un parti pris réaliste. On n’aperçoit que quelques signes du “pacte faustien” qui sous-tend l’intrigue et le décryptage du pouvoir utilisé devient un enjeu primordial… La dimension fantastique sert à perturber un système politique, à organiser un complot qui remonte jusqu’à la Maison-Blanche : cela permet à la fois de lui donner plus d’ampleur, et de l’aborder sous plusieurs angles. La narration multiplie les points de vue : celui de Kathryn, qui est malgré elle au cœur du complot, celui des membres de W.E.S.T, qui ne sont pas réunis d’emblée, celui, enfin, de l’auteur du complot, qui avance chaque pion… On crée une sorte d’effet “spirale”, comme ça, d’accélération constante. Comment vont-ils se croiser ? Vont-ils s’affronter ou s’entraider ? Etc. C’est le principe de la fiction paranoïaque : tout le monde s’interroge sur les autres et anticipe des catastrophes. X : La part fantastique de W.E.S.T n’est pas du domaine du fantasme “lovecraftien” mais beaucoup plus un révélateur visuel et narratif des troubles d’ordre moral de plusieurs personnages. Ici, le fantastique n’est que l’incarnation d’un mal profondément humain. Pouvez-vous nous expliquer le principe de W.E.S.T ? F : Ce premier cycle met en place l’équipe et le contexte global de la série. Il se terminera en deux tomes. Les suivants feront de même ; l’équipe aura une nouvelle mission, dans un univers différent. Ce qui est amusant c’est qu’on peut les envoyer aussi bien au cœur des Rocheuses qu’à Cuba… Bien sûr, chaque épisode reposera sur un double principe : fantastique et historique. Le deuxième sera plus sauvage, et le troisième plus exotique… Christian, quand Dargaud vous a envoyé le projet de scénario, vous aviez tout de suite dit oui. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ? Christian : Le synopsis narrait un début d'aventure bourrée de péripéties et d'archétypes de personnages que j'ai visualisés au cours de la lecture. J'ai bêtement cru pouvoir l'illustrer sans problème et rapidement… Encore une illusion qui s'effondre ! Vous avez la réputation d’être particulièrement exigeant (avec vous-même mais aussi avec les autres). Ce premier album est-il “satisfaisant” à vos yeux ? C : Dans dix ans, je trouverai sans doute des qualités aux choix de mise en scène et aux dessins. Avec la distance, on apporte un regard nostalgique sur ce qu'on fut. On sent que la pratique de la couleur directe, que vous aviez déjà utilisée notamment sur La Gloire d’Hera et Tiresias, constitue un apport indéniable dans votre travail. C : WEST est entièrement en couleurs directes, contrairement aux titres cités. Cette technique relance mon intérêt pour continuer à produire. Le quatuor formé par le W.E.S.T est censé rétablir l’ordre. Mais il y a pourtant quelque chose de terriblement inquiétant dans la personnalité respective de chacun des membres, Morton Chapel en tête qui ne semble nullement effrayé par l’idée de la mort. C : Maîtriser ses émotions peut être un signe de détachement, Morton “voit" des choses invisibles à la plupart de l'humanité, je pense qu'il relativise son parcours sur cette planète. F : Chapel est un marginal. C’est un type que ses nombreux talents n’ont mené nulle part, et dont la vie n’a plus de valeur. Il partage de lourds secrets avec Clayton, son commanditaire. Une femme dans un asile est liée à lui… Bref, c’est plus le héros inquiétant que le type auquel on s’identifie tout de suite. Mais cette époque créait des hommes comme lui. Des gens dangereux qui ont payé très cher leur choix de vie. Tous les membres de W.E.S.T fonctionnent sur ce genre de principe. Ironiquement, l’histoire de la société est souvent faite par des gens qui se situent en marge… Ceux-là même pour lesquels on a créé les asiles et les prisons. Sinon, en face, il y a Kathryn : c’est le point de vue “moderne”, qui favorise l’entrée du lecteur dans l’histoire. Elle contraste complètement avec l’équipe, et c’est peut-être elle qui va le plus évoluer… C’est elle qui a les motivations les plus personnelles, contrairement aux objectifs “mercenaires” de W.E.S.T. Christian, on imagine que pas mal de documentation a été nécessaire à l’élaboration de ce récit. Vrai ? C : Vrai ! Heureusement que cette période et ce pays ont été abondamment photographiés. Pour quel personnage avez-vous le plus de sympathie, finalement ? C : Kathryn. X : Kathryn… Parce que son caractère me rappelle celui de ma femme. Chapel… Parce qu’il me rappelle le mari que j’aimerais être. F : Bah, j’aime bien Bishop. Un tueur d’État, totalement cynique, qui croit tout savoir sur tout et se trouve en fait complètement dépassé… On peut travailler un personnage comme ça : s’il ne change pas sa façon de penser, il ne fera pas de vieux os… Et puis c’est un petit coq : rien que le fait de le mettre en présence de la jolie Kathryn, ce sera intéressant !  

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