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75 bougies pour Sylvain et Sylvette

Sylvain et Sylvette fêtent leurs 75 ans cette année : dossier historique à découvrir pour l'occasion !

Actualités 75 bougies pour Sylvain et Sylvette

Des héros ruraux

1941 : L'occupation de la capitale française par les troupes allemandes conduit les éditions de Fleurus à installer leur rédaction en zone libre, plus précisément à Lyon. Les deux hebdomadaires, Coeurs-Vaillants lancé en 1929 et Ames-Vaillantes créé en 1937, y poursuivront leur publication jusqu'en août 1944. A ces deux journaux aux lectorat ciblé garçons et filles l'éditeur catholique ajoute Coeurs-Vaillants/Ames-Vaillantes, sous-titré édition rurale, un modeste magazine destiné aux jeunes ruraux, la mode étant en ces temps difficiles au retour à la terre. Le premier numéro publié le 11 mai 1941 compte huit pages de format 18 x 27 imprimé en noir et blanc sur un médiocre papier. Aux textes religieux et aux récits à la gloire de l'Outre mer s'ajoutent les aventures de Tintin au Congo  (rebaptisé "Dans la brousse") puis en Amérique (titré "Tintin chez les indiens"). Il faut attendre le numéro 9 du 31 août 1941 pour découvrir deux jeunes enfants, dont l'arrivée imminente est annoncée par ce court texte dans le numéro précédent "D'un pas décidé Sylvain et Sylvette quittent la ferme familiale pour la grande forêt mystérieuse. Que vont-ils trouver?".

C'est une rédactrice des éditions de Fleurus qui a demandé au dessinateur Maurice Cuvillier de créer deux personnages "à grosses têtes" vivant des aventures ayant pour cadre une forêt. Son épouse a l'idée géniale de donner au frère et à la sœur des prénoms conçus à partir de Sylve, mot qui désigne la forêt en langage ancien.

Vêtus comme des petits paysans du début du vingtième siècle (Cuvillier utilise le bleu, le blanc et le rouge narguant discrètement l'occupant), les deux enfants quittent la ferme familiale avec leur panier afin de cueillir des champignons dans la forêt voisine pour faire une surprise à leur maman. Foulard rouge à pois blancs, chemisette blanche et corselet noir, bas à rayures blanches et rouges pour la brune Sylvette, bonnet bleu, chemise blanche, pantalon marron, ceinture rouge pour le blond Sylvain, de solides sabots en bois aux pieds, les deux héros conservent aujourd'hui encore ces vêtements d'un autre temps, anachronisme qui n'étonnent plus personne. Egarés au coeur de la forêt, livrés à eux-mêmes,  effrayés par une nature hostile, ils décident courageusement de s'installer dans une chaumière abandonnée que Sylvain parvient à rendre habitable grâce à ses talents de bricoleur. Confrontés aux dangers d'un milieu dont ils ignorent tout, ils croisent la route d'animaux sauvages qui ne les quitteront plus. Au fils des années la petite chaumière est envahie par une joyeuse ribambelle d'animaux sympathiques adoptés par les occupants des lieux, Cui-Cui le petit oiseau aux plumes rouges, Barbichette la chèvre naïve, Moustachu le chat, Raton le rat malin, Gris-Gris l'âne têtu, Panpan le lapin, Migonnet l'agneau fanfaron et Poulette la poule... créés par Maurice Cuvillier, Coin-Coin le canard, Hurluberlu le hibou, Olga la corneille, Sidonie l'oie, Cloé la tortue, Croa l'espion des compères, le chien Alfred... créés plus tard par Jean-Louis Pesch. Des voisins moins sympathiques (symbolisant les allemands qui occupaient le pays) unissent leurs forces afin d'assouvir leur obstination de capturer les deux enfants et leurs amis animaux. Le Renard, le Sanglier, l'Ours et le Loup, quatre compères plus bêtes que méchants qui ne parviennent jamais à sortir victorieux de leurs coups tordus. Toujours affamés, ils quittent la grotte qui leur sert de refuge pour tenter de voler les provisions des enfants, ou pire encore, croquer leurs animaux. Le combat éternel du faible astucieux et courageux contre le fort pas très futé et lâche. Nous ne sommes pas très loin des aventures d'un certain Astérix né 18 ans plus tard...

Sylvain et Sylvette quittent de temps à autre leur univers forestier pour vivre des aventures plus exotiques, dans un premier temps dans le but de rechercher leur maman qu'ils ne retrouveront jamais. Par la suite, en compagnie des quelques rares humains qui croisent leur route. 75 ans après leurs premiers pas, plusieurs dessinateurs aux commandes de leurs histoires, plus de 300 albums publiés, des milliers de pages réalisées, ils ont conservé leurs silhouette de petits paysans, leurs visages souriants (dotés de grands yeux expressifs par Pesch), leurs adorables taches de rousseur et leur éternelle joie de vivre.

De Maurice Cuvilier à Jean-Louis Pesch

Maurice Cuvillier, le créateur de Sylvain et Sylvette, est l'un des plus brillants artistes ayant collaboré aux illustrés du début du vingtième siècle. Né à Dormans dans la Marne en 1897, il étudie le dessin à l'école des Arts Appliqués. Dès 1919 ses dessins sont publiés dans les grands journaux de l'époque, Le Pêle-Mêle, L'Almanach Vermot, Parisiana, Les Petits Bonshommes, Le Dimanche Illustré, La Vie de Garnison, Lisette, Guignol, Rustica, Pierrot, L'Intrépide... Avec Perlin et Pinpin, deux joyeux lutins créés en 1945 dans les pages d'Ames-Vaillantes, Sylvain et Sylvette lui permettent d'aborder durablement la bande dessinée. Il consacre sont temps à ces deux séries (si l'on excepte Popino, Zimbo et Zimba créés en 1937, Jacquot et Jaquotte, la Famille Malicorne, l'Escapade de Poussinet, Kelbonbec et Coquinet et le Sire de Castel Bobêche édités par Artima). Jusqu'à son décès en 1957, Cuvillier prend plaisir à nourrir les aventures de Sylvain et Sylvette en créant de nouveaux personnages sans pourtant dévier de la trame originelle, l'éternel combat du bien contre le mal.

C'est au cours de la maladie qui devait l'emporter que les rédacteurs des éditions de Fleurus se mettent à la recherche du dessinateur susceptible de poursuivre les deux séries qu'il réalise avec succès pour leurs journaux. Ils seront deux. En premier lieu Jean-Louis Pesch qui poursuit la réalisation de l'album "On a volé l'éléphant blanc" à partir de la page 23 interrompu par Cuvillier à la page précédente  et prend la suite des albums Fleurette inédits dès le numéro 26, et ensuite Claude Dubois qui reprendra Perlin et Pinpin puis plus tard les aventures de Sylvain et Sylvette pour Fripounet et Marisette où elles sont aussi animées par Jean-Louis Pesch jusqu'en 1959. Les deux auteurs alimentent la célèbre collection Fleurette en signant des aventures inédites. Dupin et Pierre Chéry réaliseront quelques histoires, mais Jean-Louis Pesch et Claude Dubois seront les véritables continuateurs de la série.

Né en 1934, élève des Beaux Arts de Nancy, Claude Dubois a effectué toute sa carrière de dessinateur dans les journaux du groupe Fleurus. Si Jean-Louis Pesch succède dans un premier temps à Cuvillier dans les pages de Fripounet et Marisette, Claude Dubois prend rapidement sa succession en 1959. Il poursuit avec une belle régularité les aventures des deux jeunes héros dans l'hebdomadaire jusqu'en 1986, époque difficile pour la presse des jeunes où Fripounet est sur le point de disparaître. Proposant une version plus moderne des personnages au grand désespoir de Madame Cuvillier, Claude Dubois en honnête professionnel a poursuivie l'oeuvre de Cuvillier, sans pourtant dépenser l'énergie de Jean-Louis Pesch, héritier officiel des personnages et respectueux du style du créateur. Depuis plus de 60 ans, Jean-Louis Pesch ne se contente pas d'animer la série, défendant la mémoire du créateur, créant de nouveaux personnages, animant l'Echo de la Chaumière, un journal dédié à l'univers de Sylvain et Sylvette. A 88 ans, il vient de terminer un nouvel album des aventures de ses héros fétiches.

Bien que Berik (alias Frédéric Bergèse, fils du dessinateur de Buck Danny né en 1967) collabore à la série depuis 2003, Jean-Louis Pesch poursuit l'écriture de scénarios, la réalisation d'album de gags (avec le scénariste Jean-Loïc Belhomme) et même la réalisation de longues aventures dont le double album "Renard fait son cinéma" qui vient de sortir est un vibrant témoignage de ces activités débordantes.

Ultime page de Maurice Cuvilier sur On a volé l'éléphant blanc
Première page de Jean-Louis Pesch sur On a volé l'éléphant blanc

Jean-Louis Pesch : la mémoire de Sylvain et Sylvette

Jean-Louis Poisson est né le 29 juin 1928 à Paris. Une semaine après sa naissance ses parents le confient à sa tante et à sa grand-mère paternelle qui l'élève à Juvardeil petit village situé en Anjou. L'enfant vit au milieu des animaux dans une campagne riante, décors familiers dont il se souviendra lorsqu'il reprendra les deux héros de Cuvillier. Elève de l'école des Arts Appliqués dès 14 ans, il aborde une carrière de dessinateur publicitaire et de dessinateur humoristique en 1951. Sous le pseudonyme Pesch (clin d'oeil amusant de son patronyme issu du patois gascon), il crée Nouni, son premier héros de BD qui voit le jour deux ans plus tard dans Capucine, une revue pour jeunes enfants publiée par les éditions des Remparts. Revue où il anime ensuite Pimpinville série animalière déjà inspirée par le Roman de Renart. Tout en débutant une timide collaboration avec les journaux des éditions de Fleurus, il se lance dans le dessin publicitaire, devenant le plus important dessinateur de BD dans ce domaine où la demande à l'époque est forte, réalisant buvards, calendriers, logos, tracts, affiches, emballages... pour des marques aussi fameuses que Ripolin, les biscottes Pelletier, Saint-Honoré, le café Gilbert, le pain Jacquet, Dusquesne-Purina, Chamois d'or, le Code de la Route pour l'Automobile club de l'Ouest, les poulets de Loué et bien d'autres encore. Cette activité intense, il fondera sa propre agence, lui laisse pourtant le temps de poursuivre sa carrière de dessinateur de BD. Il anime Pancho et Filasse pour un journal de la SFPI de Jean Chapelle, crée Couinou dans Mireille avec la scénariste Henriette Robitaillie, collabore aux pockets des éditions Mondiales dont il signe la plupart des couvertures avec Yoyo, Oscar, Panchito, crée Mouss'Tik dans l'Intrépide... C'est à l'époque, 1958, qu'il rencontre Dreffus le célèbre aérostier qui lui donne l'idée du personnage d'Isodore Tartalo. En 1961, il anime brièvement Bec en Fer dans le Pélerin avec Henriette Robitaillie, personnage qu'il reprend seul chez Fleurus en 1980 puis aux éditions du Lombard en1988. Il dessine brièvement Les Primeurs (scénario Franz) en 1983 dans Tintin, les Pieds Nickelés en 1981 dans Marius...  C'est en 1956 que les éditions de Fleurus lui proposent de reprendre la série Sylvain et Sylvette dont il ignorait jusqu'à l'existence. Très vite, il devient amoureux de cette comédie animalière qui lui permet de renouer avec l'univers champêtre de ses jeunes années dont il a conservé une profonde nostalgie. Il écrit et dessine de nombreux albums de la collection Fleurette de 1957 à 1975, crée en 1973 la collection Séribis dont Renard fait son cinéma est la dernière nouveauté. Depuis 2012, il publie des petits albums des aventures de Sylvain et Sylvette aux éditions Ptit Louis, ainsi que des livres de lecture. Son dessin vivant et chaleureux, la création de nouveaux protagonistes, permettent à Sylvain et Sylvette créés voici 75 ans de continuer à faire rêver les jeunes lecteurs d'aujourd'hui. Juvardeil dans le Maine-et-Loire, village d'adoption de Jean-Louis Pesch, dont la population est inférieure à 1000 habitants, a remplacé en 1996 les plaques des rues et ruelles par de nouvelles plaques en terre cuite émaillées à l'effigie de Sylvain et Sylvette. En 2009, il y crée un salon de livres et BD. Défenseur de la cause écologique, le vaillant octogénaire répond toujours présent lorsqu'il s'agit d'encourager une action en faveur de la nature.

Jean-Louis Pesch et ses ânes

La bédéthèque de Sylvain et Sylvette

Ambitionner de réunir tout Sylvain et Sylvette tient de la mission impossible. Publiées dès 1941 dans l'introuvable édition rurale de Coeurs-Vaillants/Ames-Vaillantes, les aventures de Sylvain et Sylvette (dont il existe aussi des films fixes) se sont poursuivies en 1945 dans La Voix de l'Ouest, puis à partir de février 1947 dans l'hebdomadaire Fripounet et Marisette créé par les éditions de Fleurus à destination des jeunes ruraux. Ils y poursuivent leur carrière avec de rares interruptions jusqu'en 1986, d'abord à raison d'une page hebdomadaire, puis sur deux pages à la fin des années 60. Ces récits en vingt pages sont repris dans les albums au format  à l'italienne sous couverture souple de la fameuse collection Fleurette qui comprend trois séries, la première lancée en 1953 comptant 84 albums, suivie par la Nouvelle collection Fleurette en 1967 (97 albums), enfin par la collection Fleurette (30 albums). Soit 211 volumes, rares sont ceux qui ont fait mieux ! Afin d'assouvir l'appétit des lecteurs de nombreux épisode inédits s'ajoutent aux reprises de Fripounet. En 1973, la collection Séribis est lancée dans un format classique avec des épisodes inédits tous dessinés par Jean-Louis Pesch. La série quitte Fleurus pour les éditions du Lombard en 1990, puis pour Dargaud, son éditeur actuel en 2001. Il propose des albums qui sont édités par Ptit Louis à partir de 2012, alors que les éditions du Triomphe publient la réédition chronologique des albums Fleurette. Ainsi que la reprise dans le même format des premiers récits réalisés par Cuvillier encore inédits dans cette présentation sous le titre Le Grenier de Sylvain et Sylvette depuis 2002. Etonnant destin que celui de ces deux enfants nés voici 75 ans et plus que jamais vivants.

Silence on tourne ! Renard fait son cinéma

Soixante deuxième album de la collection Séribis lancée en 1973 chez Fleurus, aujourd'hui éditée par Dargaud, ce "Renard fait du cinéma" est la nouveauté du soixante quinzième anniversaire de la création du célèbre duo créé par Maurice Cuvillier. Un album pas vraiment comme les autres, il fallait marquer le coup. Il offre le rôle de conseillers cinématographiques au deux héros qui pour une fois sont épargnés par les Compères.

Sylvain, Sylvette, en compagnie de leur cousin Jean-Claude, passent des journées paisibles dans la chaumière lorsqu'ils reçoivent la visite du cinéaste qu'ils avaient rencontré dans une aventure précédente, "Silence on tourne". Après le succès de "La Bête et la Belle", film réalisé avec le concours des Compères, celui-ci souhaite récidiver avec les mêmes "acteurs amateurs" et des comédiens professionnels. Cette fois-ci l'homme souhaite s'attaquer au célèbre  "Roman de Renart". Le personnage de Goupil le rusé renard est joué par Compère Renard et celui du loup Ysangrin interprété par Compère Loup. Les deux éternels adversaires des enfants sont les héros principaux de ce tournage épique qui reprend avec humour les séquences les plus savoureuses de cette épopée animalière écrite par une vingtaine d'auteurs au cours des XII e et XIII e siècles. Les adorables animaux de nos héros sont bien  sûr eux aussi de la fête alors que Sylvain et Sylvette se contentent d'interpréter le rôle des enfants du fermier Constant. De nouveaux intervenants débarquent au fil de ce long récit de 84 pages, dont Rita la belle comédienne qui joue le personnage de Dame Hermeline et dont le pauvre Renard est follement épris. Une aventure truculente tournée dans le cadre du château de Castel-Bobéche, (bien connu des habitués de la série) riche en gags savoureux, superbement mise en scène - et en images - par Jean-Louis Pesch qui se - nous - régale en illustrant "son" Roman de Renart dont les albums illustrés par Samivel et Benjamin Rabier avaient illuminé son enfance.

Une belle manière pour le lecteur nouveau venu de faire connaissance avec les nombreux personnages nés au fil des années au sein des aventures de Sylvain et Sylvette. Un vrai bonheur pour les nostalgiques de renouer avec ces fringants "enfants" de 75 ans. 

Henri Filippini                                    

 

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